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Full text of "Serbes, Croates et Bulgares; études historiques, politiques et littéraires"

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PURCHASED  FOR  THE 

UNI  VERS ITY  OF  TORONTO  LUBRARY 

FROM  THE 

CANADA  COUNCIL  SPECIAL  GRANT 

FOR 

SLAVIC  STUDIES 


Serbes 
Croates 

et  Bulgares 


EN  VENTE  A  LA  MEME  LIBRAIRIE  : 
Louis  LEGER  et  G.  BARDONNAUT,  Capitaine   du  Génie  breveté. 


LES 


RACINES  DE  LA  LANGUE  RUSSE 

Paris,  iSg/t,  in- 12  cartonné.      .     5  fr. 

CET  OUVRAGE  DONNE  LA  CLEF  DU  VOCABULAIRE  RUSSE 


LOUIS    LEGER 

MEMBRE    DE    l'iNSTITLT 
PROFESSKL'R    AU    COLLÈGE    DE    FRANCE 


Serbes 
Croates 

et  Bulgares 

ÉTUDES  HISTORIQUES,  POLITIQUES 
ET  LITTÉRAIRES 


LES      ORIGIIVES      DE      LA      DATION      SERBE.      LA 

LITTÉRATURE      SERBO-CKOATE.      GEORGES      d'eS- 

CLAVONIE,      CHANOINE      lÉNlTENClER     A     lOUKS.      

LA      CULTURE     INTELLECTUELLE     EN      BOSNIE-HERZÉ- 

GOVI^E.       l'iLLYRISME.       LA      RENAISSANCE 

INTELLECTUELLE      DES       SERBES.        MOLlÈKE       A 

RAGUSE.     LES    USKOKS.     —     LE    POÈ.ME   NATIONAL 

DU     MONTÉNÉGRO.    LA     GUZLA    DE     .MÉRIMÉE.    

l'ÉvÊQUE    STROSSMAYER.  LE    CENTENAIRE    DE    LA 

LITTÉRATURE    BULGARE.   LA    BULGARIE    MODERNE. 

LE   ROI  FERDINAND.    UNE   EXCURSION    A   SOFIA. 


PARIS 

LIBRAIRIE   DES   CINQ   PARTIES   DU    MONDE 

JEAN  MAISONNEUVE  ^  FILS,  ÉDITEURS 

3,     RUE     DU     SABOT 

igiS 

Reproduction  et  traduction  interdites  pour  tous  pays. 


U  i  \ 


851004 


V^, 


INTRODUCTION 


Après  avoir  été  longtemps  méconnues  ou  dédaignées 
les  nations  qui  font  l'objet  des  essais  compris  dans  le  pré- 
sent volume  se  sont  imposées  à  l'attention  de  l'Europe. 

Il  y  a  bientôt  un  demi-siècle  que  j'ai  commencé  à  les  étu- 
dier, à  parler  leurs  langues,  à  lire  leurs  poètes  et  leurs 
publicistes,  à  vivre  de  leur  vie,  à  faire  ressortir  le  rôle 
qu'elles  ont  joué  dans  l'histoire  de  la  civilisation,  à  mettre 
en  relief  leurs  hommes  d'Etat,  leurs  écrivains,  leurs  héros, 
leurs  bienfaiteurs.  Je  me  suis  appliqué  sans  relâche  à 
démontrer  dans  mes  leçons  et  dans  mes  livres  que  les 
Sud-Slaves  n'étaient  pas  des  intrus  dans  la  vie  euro- 
péenne, qu'ils  n'étaient  pas  —  comme  on  affectait  na- 
guère de  le  croire  —  l'instrument  passif  de  telle  ou  telle 
ambition  étrangère,  qu'ils  avaient  le  droit  et  le  devoir  de 
reprendre  la  place  qu'ils  occupaient  naguère  au  foyer  de 
la  civilisation  européenne.  Des  événements  récents  m  ont 
complètement  donné  raison. 

La  sympathie  qu'ils  nous  inspirent  ne  doit  pas  rester 
purement  platonique.  Ils  ne  doivent  pas  être  seulement 
pour  nous  des  amis,  mais  surtout  des  alliés. 


VI  INTRODUCTION 

Plus  nos  adversaires  occultes  ou  déclarés  s'efforcent  de 
paralyser  leur  développement  plus  nous  devons  nous  ap- 
pliquer à  y  contribuer.  Notre  devoir  est  de  maintenir  et 
de  consolider  par  tous  les  moyens  la  Confédération  balka- 
nique. 

Si  les  Confédérés  d'hier  oubliaient  pour  un  instant  les 
avantages  qu  ils  ont  retirés  hier  de  leur  union  et  ceux 
qu'ils  en  retireront  encore  dans  l'avenir,  on  ne  pourrait 
que  leur  appliquer  le  mot  célèbre  :  «  Tu  sais  vaincre,  tu 
ne  sais  pas  user  de  la  victoire.  » 


SERBES 
CROATES  ET  BULGARES 


LES  ORIGINES  DE  LA  NATION  SERBE 


I 


Ail  point  de  vue  ethnique  et  linguistique,  les  Serbes  ne 
forment  qu'une  seule  nationalité  avec  les  Croates;  la  seule 
différence  qu'il  y  ait  entre  eux  et  les  Croates,  c'est  que 
«eux-ci  sont  en  général  catholiques  et  emploient  l'alphabet 
latin,  tandis  que  les  Serbes  proprement  dits  sont  ortho- 
doxes et  emploient  l'alphabet  cyrillique,  identique  à  l'al- 
phabet russe.  D'après  les  récentes  recherches  du  P'  Florinsky 
de  Kiev*,  le  chiffre  total  de  Serbocroates  dépasse  aujour- 
d'hui neuf  millions.  Ils  sont  répartis  entre  quatre  groupes 
politiques:  2600000  appartiennent  au  royaume  de  Serbie, 
235  000  au  Monténégro,  i  S61  200  à  la  Bosnie-Herzégovine, 
779000  à  la  Cisleithanie  autrichienne  (en  Istrie  et  en 
Dalmatie)  et  près  de  3  millions  à  la  Hongrie;  plus  de  000000 
étaient  sujets  de  l'Empire  Ottoman  dans  la  Vieille  Serbie, 
la  Macédoine,  le  vilayet  de  Scutari. 

Ce  nom  de  Serbes  ne  se  rencontre  pas  seulement  chez 
les  Sud-Slaves.  Nous  le  retrouvons  chez  le  petit  groupe  des 

I.  La  race  slave.  Statistique  et  etlmographie  (en  russe).  Kiev,  1907.  M.  Nie- 
<!erle  dans  son  volume  plus  récent  {La  race  slave,  Paris,  Alcan,  191 1)  arrive 
à  un  total  de  8  533  /i/la. 


2  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Serbes  de  Lusace,  qui  habile  en  Saxe  et  en  Prusse  et  qui 
est  le  dernier  débris  du  grand  peuple  que  les  chroniques  du 
moyen  âge  appelaient  Sorabi.  Cette  identité  de  noms  sou- 
lève un  problème  fort  délicat  ;  elle  semblerait  indiquer 
une  commune  origine.  Mais  la  langue  des  deux  groupes 
ethniques  est  fort  difTérente.  Mis  en  présence,  un  Serbe  de 
Belo-rade  et  un  Serbe  de  Bautzen  n'arriveraient  point  à  s'en- 
tendre,  malgré  la  communauté  des  racines  et  le  parallélisme 
linguistique  des  deux  idiomes. 

C'est  sous  le  règne  de  Justinien  que  les  chroniques  by- 
zantines mentionnent  pour  la  première  fois  l'apparition  des 
Slaves  (2-/./va6r,vcî)  dans  la  Péninsule  balkanique.  Ils  poussent 
des  pointes  jusqu'aux  environs  de  Dyrrachium,  (698) 
jusqu'à  Nich,  bientôt  jusqu'en  Grèce.  Peu  à  peu,  ils  s'éta- 
blissent sur  le  Danube,  ils  remontent  le  cours  de  ses 
affluents,  colonisent  la  Dalmatie  et  les  îles  de  l'Adriatique. 
Dans  leurs  invasions,  ils  n'apparaissent  pas  en  un  groupe 
unique  commandé  par  un  seul  chef.  On  n'a  pas  gardé  les 
noms  des  tribus  primitives  dont  l'ensemble,  établi  entre 
Zara  et  Andrinople,  constituait  la  région  appelée  par  les 
Grecs  Zy./.aê'.v-a.  Ces  noms  n'apparaissent  qu'au  x*  siècle. 
Parmi  ces  tribus,  celle  des  Serbes  (HÉpêXoi,  Hipêc'.)  joue 
de  bonne  heure  un  rôle  prépondérant  au  Nord-Ouest 
de  la  Péninsule.  Notre  Eginhard  les  mentionne  pour  la 
première  fois  en  822  :  Sorahos  qux  natlo  magnam  Dalmathe 
parlem  obtinere  dicitur.  Ils  sont  partagés  en  districts  dont 
les  chefs  s'appellent  des  joupans  (l^sj'zavcî')  ou  des  princes 
(^xpyo^ne:);  ils  mènent  une  vie  guerrière  et  pastorale.  Nous 
ne  savons  rien  de  leur  religion  durant  la  période  payenne. 
Le  christianisme  pénètre  chez  eux  de  deux  côtés,  par  la  voie 
romaine,  par  la  voie  byzantine  ;  peu  à  peu  le  catholicisme 
prévaut  sur  les  bords  de  l'Adriatique,  l'orthodoxie  dans 
l'intérieur  de  la  Péninsule  balkanique.  La  liturgie  slavonne 
attribuée  aux  apôtres  Cyrille  et  Méthode  devient  la  liturgie 


I .  Cliefs  de  la  joupa  ou  district.  Le  moi  joupa  (district)  est  d"origine  incer- 
taine ;  on  le  rencontre  surtout  chez  les  Tchèques  et  les  Slaves  méridionaux. 


LES  ORIGINES  DE  LA  NATION  SERBE  3 

nationale  de  la  plupart  clos  Serbes,  lis  ont  à  lutter,  d'un 
côté,  contre  les  Byzantins  qui  considèrent  ces  intrus  comme 
des  vassaux,  de  l'autre,  contre  leurs  coufrénèrcs,  les  Bul- 
gares, qui  sont  déjà  solidement  organisés. 

A  dater  du  huitième  siècle,  nous  connaissons  les  noms 
d'un  certain  nombre  de  princes  serbes,  noms  à  physionomie 
slave,  qui  n'ont  guère  d'intérêt  que  pour  les  indigènes. 
Aucun  de  ceux  qui  les  ont  portés  n'a  laissé  une  trace  consi- 
dérable dans  l'histoire.  Au  xi"  siècle,  le  centre  de  gravité 
des  pays  serbes  est  dans  la  région  appelée  Dioklitia,  qui 
correspond  à  peu  près  au  Monténégro  actuel.  L'un  des 
princes  de  cette  contrée,  Michel,  obtient  des  Byzantins,  vers 
io5i,  le  titre  de  protospathare,  autrement  xlit  de  porte- 
glaive,  titre  honorifique  qui  fut  aussi  conféré  à  des  doges 
de  Venise.  Ce  prince  appartenait-il  à  l'Eglise  grecque  ou  à 
l'Eglise  latine  ?  on  ne  sait.  Ce  qu'il  v  a  de  certain,  c'est  que, 
vers  1077,  il  s'adressa  au  pape  Grégoire  VIII  pour  lui 
demander  le  titre  de  roi,  qu'il  porte  en  effet  dans  les  textes 
occidentaux.  Par  l'Adriatique,  les  relations  étaient  fré- 
quentes avec  l'Italie,  et  la  langue  serbe,  notons-le  en  passant, 
a  subi  plus  d'une  empreinte  italienne.  Byzance  ne  reconnut 
pas  ce  titre  royal,  mais  elle  accepta  le  concours  du  prince 
serbe  et  de  son  fds  Bodin  dans  ses  luttes  contre  les 
Normands  (io8i-io85).  Bodin  eut  fort  à  faire  pour  tenir 
tête  tantôt  aux  Byzantins,  tantôt  aux  chefs  serbes  qui  lui 
disputaient  le  principat.  Sous  ses  descendants,  le  centre  de 
gravité  de  l'Etat  serbe  se  déplaça  en  se  reportant  vers 
l'Orient  dans  la  région  appelée  Rasa  ou  Rachka  (dont  le 
centre  est  aujourd'hui  Novi-Bazar)'.  Les  Serbes  de  cette 
région  obéissaient  à  des  joupans  groupés  autour  d'un  grand 
joupan  (àpy.CcjKavcç,  ;jiYa;çoJKavcç)  qui  étaient  officiellement 
vassaux  de  Byzance,  mais  qui  cherchaient  toutes  les 
occasions  de  lui  échapper.  La  capitale  de  la  région  était  la 
ville  de  Ras,  qui  s'appelle  aujourd'hui  Novi-Bazar,  dans  la 


I.   CeUe  région  doit  son  nom  à  la   Raclika,  affluent   de  la  rive  gauche  de 
l'Ibar. 


1  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Vieille  Serbie,  laquelle  appartenait  hier  aux  Turcs  et  que 
les  patriotes  serbes  revendiquent  naturellement.  C'est  du 
nom  de  cette  ville  qu'est  venu  celui  de  la  Rascia  et  des 
Rasciens,  en  allemand  Raizen,  qui  est  parfois  donné  aux 
Serbes  par  les  écrivains  étrangers.  Nous  avons  déjà  expliqué 
comment,  par  la  mer  Adriatique  et  les  villes  naguère  ro- 
maines du  littoral,  les  Serbes  s'étaient  trouvés  en  rapport 
avec  la  culture  italienne  lors  de  la  première  croisade.  Une 
partie  des  guerriers  européens  passa  par  la  Dalmatie,  une 
autre  pai-  la  vallée  de  la  Morava.  L'Occident  entra  ainsi  en 
rapport  avec  les  Serbes.  Ils  n'eurent  guère  qu'à  se  louer  de 
ces  visiteurs  qui  ravagèrent  leur  pays  et  qu'ils  durent  plus 
d'une  fois  contenir  ou  repousser  les  armes  à  la  main. 

Au  début  du  xii"  siècle,  les  Hongrois  annexèrent  à  leur 
rovaume  —  par  le  lien  de  l'union  personnelle  —  la  Dalmatie 
et  la  Croatie.  Écartés  définitivement  du  littoral  adriatique, 
les  Serbes  durent  diriger  vers  l'Ouest  leur  expansion.  La 
province  de  Rachka  (Vieille  Serbie)  devint  le  noyau  central 
de  leur  nationalité.  La  Bosnie,  qui  avait  fait  partie  naguère 
du  groupe  de  la  Zêta,  c'est-à-dire  du  Monténégro  actuel, 
s'en  détacha  et  forma  un  banat  '  indépendant  jusqu'au  jour 
où  elle  fut  en  partie  occupée  par  les  Hongrois  (i535),  et 
depuis  cette  époque  les  rois  de  Hongrie  prirent  le  titre  de 
rois  de  Bosnie,  titre  auquel  les  événements  récents  donnent 
un  regain  d'actualité.  Nous  ne  savons  pas  encore  aujour- 
d'hui si  la  Bosnie,  récemment  annexée  par  l'empereur 
François-Joseph,  sera  considérée  comme  territoire  d'empire 
ou  si  elle  i'era  partie  de  la  couronne  de  Hongrie.  La  con- 
quête opérée  au  xii"  siècle  n'eut  d'ailleurs  qu'un  caractère 
éphémère,  et  dans  la  seconde  moitié  de  ce  siècle,  nous 
voyons  la  Bosnie  gouvernée  par  des  bans  indépendants  de 
la  Rascie  et  vassaux  de  Constantinople. 

Le  christianisme  était  venu  dans  les  pays  serbes  de  deux 
C(Més,  de  Constantinople  et  de  Rome.  Isolée  de  l'Adriatique, 


I.  Ban,  mol  slave  d'origine  incertaine  qui  désigne  un  chef  d'Élat.  On  dit 
encore  le  ban  de  Croatie. 


LES  ORIGINES  DE  LA  NATION  SERBE  o 

la  nation  serbe  se  trouva  livrée  définitivement  aux  influences 
orthodoxes. 


II 


Au  fond,  l'histoire  de  la  nation  morcelée  entre  diverses 
principautés,  soumise  tantôt  à  la  suprématie  de  Byzance, 
tantôt  à  celle  de  la  Hongrie,  tantôt  à  celle  de  Venise, 
n'offre  guère  d'intérêt  jusqu'au  moment  où  apparaît  une 
dynastie  nationale,  celle  des  Némanides. 

Dans  la  seconde  moitié  du  xii"  siècle,  un  véritable  homme 
d'État  surgit  chez  les  Serbes  dans  la  personne  du  grand- 
joupan  Nemania  (iiBq-iiqô).  Il  était  né  aux  environs  de 
Podogorica,  dans  le  Monteneo-ro  actuel.  Il  avait  d'abord 
était  baplisé  par  des  prêtres  catholiques  de  l'archevêché 
d'Antivari.  Mais  quand  il  alla  s'établir  dans  la  Rascie,  il 
passa  à  l'P^glise  orthodoxe.  Vers  1170,  il  réussit  à  se  faire 
proclamer  grand-joupan,  essaya  de  profiter  des  luttes  entre 
Venise  et  Byzance  pour  se  déclarer  indépendant,  mais  dut 
se  résigner  à  aller  rendre  hommage  à  l'empereur  Manuel. 
Après  la  mort  de  ce  souverain  (i  180),  il  échappa  de  nouveau 
à  la  suzeraineté  des  Grecs,  s'allia  aux  Hongrois  et  poussa 
ses  armes  victorieuses  jusqu'au  littoral  de  l'Adriatique. 
Plus  tard,  il  s'allia  aux  Bulgares,  envoya  à  l'empereur 
Frédéric  P'  une  mission  serbe  qui  alla  jusqu'à  Nuremberg 
et  salua  en  personne  l'empereur  lorsqu'il  passa  à  Nich,  tra- 
versant la  Péninsule  balkanique  pour  gagner  la  Terre  sainte. 
Il  l'accompagna  en  guerroyant  contre  les  Grecs  jusqu'en 
Bulgarie  au  lieu  dit  la  Porte  de  Trajan'.  L'empereur  Isaac 
ne  lui  pardonna  pas  cette  hostilité,  et,  après  que  Frédéric 
Barberousse  fut  passé  en  Asie  Mineure,  les  Grecs  envahirent 
à  leur  tour  les  pays  serbes  ;  Nemania,  vaincu  aux  environs 
de  Nich,  dut  faire  la  paix;  son  fils  Etienne  épousa  une 
nièce  de  l'empereur  byzantin.    Une  fois  assuré  du   côté  de 


I.    Au   sud  d'Iclitiman   en    Buljjarie  (Rouinélie  orientale).   Voir  sur  cette 
Porte  luou  livre  La  Slaoe,  le  Danube  et  le  Balkan,  p.  2ii  (Paris,  Pion,  i88^). 


6  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Byzance,  Nemania  arrondit  ses  domaines  au  détriment  de 
ses  voisins  et  poussa  ses  conquêtes  jusqu'à  l'Adriatique.  Son 
domaine  renfermait  à  la  fois  des  catholiques  ressortissant 
aux  diocèses  d'Antivari  et  de  Raguse,  et  un  évêché  serbe 
dépendant  de  l'archevêché  d'Ochrida.  L'Église  serbe  com- 
mença à  entrer  en  rapport  avec  les  sanctuaires  du  mont 
Athos.  Nemania  fonda  le  monastère  de  Stoudenitsa  (sur 
ribar,  dans  la  Serbie  actuelle),  qui  existe  encore  aujour- 
d'hui. En  1196,  il  abdiqua  pour  se  faire  moine,  d'abord 
dans  ce  monastère,  puis  au  mont  Athos  au  monastère  de 
Khilandar,  qu'il  avait  également  fondé  et  qui  appartient 
toujours  aux  moines  serbes.  Un  frère  de  Nemania,  Miroslav, 
qui  régnait  sur  le  bassin  de  Neretva  (Narenta),  fit  écrire  et 
enluminer  par  un  diacre  nommé  Gregori  un  magnifique 
évangile  qui  fut  conservé  pendant  des  siècles  au  monastère 
de  Khilandar.  En  1896,  le  roi  Alexandre,  qui  devait  périr 
de  façon  si  tragique,  visita  le  sanctuaire  national.  Les 
moines  lui  firent  présent  de  l'évangile  de  Miroslav  et  le 
jeune  roi  en  fit  publier  à  Vienne,  en  1897,  une  édition  fac- 
similé,  exécutée  par  la  maison  Angerer  et  qui  ne  fut  tirée 
qu'à  un  petit  nombre  d'exemplaires. 

Dans  le  monastère  de  Khilandar  vécut  aussi  le  fils  de 
Nemania,  saint  Sava,  le  grand  saint  national  des  Serbes. 
Nemania  lui-même  finit  par  entrer  dans  la  vie  monastique 
sous  le  nom  de  saint  Siméon  et,  sous  ce  nom,  il  est  le  héros 
de  pieuses  légendes.  L'une  d'entre  elles  fut  écrite  par  son 
fils  Etienne,  surnommé  Prvovientchani  (c'est-à-dire  le 
premier  couronné).  Habile  diplomate,  il  trouva  tout  en- 
semble le  moyen  de  se  faire  donner  par  Rome  une  couronne 
royale  (d'où  son  surnom)  et  de  constituer  dans  ses  Etats  un 
archevêché  orthodoxe,  dont  son  frère  saint  Sava  fut  l'orga- 
nisateur et  le  premier  titulaire.  L'Eglise  serbe  fut  dès  le 
début,  et  elle  est  encore  aujourd'hui,  autocépale.  Le  règne 
des  successeurs  immédiats  d'Etienne  est  peu  intéressant. 
Celui  d'Ouroch  11  (1282-1321)  est  un  des  plus  longs  de 
l'histoire  serbe.  Ce  roi  (kral),  marié  plusieurs  fois,  épousa  en 
quatrièmes  noces  une  fille  de  l'empereur  grec  Andronic  II 


LES  ORIGINES  DE  LA  NATION  SERBE  7 

qui  lui  apporta  en  dot  quelques  districts  de  la  Maeédoine 
septentrionale.  11  aida  son  beau-frère  dans  les  luttes  contre 
les  Turcs  d'Asie,  sans  se  douter  que  le  jour  viendrait  bientôt 
où  Grecs  et  Serbes  lutteraient  en  vain  pour  défendre  la 
Péninsule  contre  les  envahisseurs  exotiques.  Ouroch  fut  cé- 
lèbre par  sa  piété  et  ses  bonnes  œuvres.  Il  a  gardé  dans  le 
peuple  serbe  le  titre  de  saint  roi.  La  tradition  serbe  attache 
un  grand  intérêt  aux  fondations  pieuses  des  souverains. 
Ainsi,  le  roi  Etienne  Ouroch  III  (i32[-i35i)a  reçu  le  sur- 
nom de  Detchanski  à  cause  du  monastère  de  Detchani  qu'il 
érigea  et  dont  la  charte  de  fondation  nous  a  été  con- 
servée \  Ces  monastères  ont  été  pendant  la  domination 
turque  de  précieux  fovers  de  civilisation  et  ont  puissamment 
contribué  à  conserver  les  traditions  nationales. 

Le  représentant  le  plus  remarquable  de  la  dynastie  des 
Némanides  fut  Etienne  Douchan,  qui  régna  de  i33i  à  i355. 
Il  profita  de  l'anarchie  qui  sévissait  à  Byzancc  pour  pousser 
en  Epire,  en  Thessalie  et  jusqu'à  Salonique  ses  armes 
victorieuses.  Il  porte  dans  l'histoire  le  surnom  de  Fort. 
En  i346,  le  jour  de  Noël,  il  se  fit  couronner  tsar  des  Serbes 
et  des  Grecs.  Ce  titre  n'avait  pas  encore  été  pris  par  les 
princes  russes,  mais  il  avait  été  porté  dès  le  ix"  siècle  par 
les  princes  de  Bulgarie.  Au  fond,  si  l'on  s'en  rapporte  aux 
origines  étymologiques,  il  n'était  guère  plus  noble  que  celui 
de  kral  :  car  si  tsar  représente  le  nom  de  César,  kral  repré- 
sente celui  de  Karl,  autrement  dit  de  Charlemagne.  Tandis 
que  Douchan  guerroyait  contre  les  Grecs,  les  Turcs 
mettaient  le  pied  sur  le  sol  de  l'Europe,  s'établissaient  à 
Gallipoli.  Le  nouveau  tsar  comprit  le  péril,  et,  si  j'en  crois 
M.  Jireczek,  il  négocia  avec  le  Saint-Siège  pour  se  faire 
nommer  «  capitaine  de  la  Chrétienté  contre  les  envahis- 
seurs ». 

Ce  qui  constitue  aujourd'hui  le  principal  titre  de  gloire 
de  Douchan,  c'est  le  code  qu'il  promulga  en  i3liQ  et  auquel 


I.   Ce  monastère  existe  encore  aujourd'hui.  Il  n'a  plus  que  quatre  ou  cinq 
moines.  Il  est  situé  au  Sud  de  Petch  (Ipek)  dans  la  \  ieille  Serbie. 


8  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

son  nom  est  resté  attaché.  Ce  texte  juridique  a  été  étudié 
il  y  a  quelques  années  par  M.  Dareste'. 

Douchan  n'avait  que  quarante-sept  ans  quand  il  mourut. 
Sous  ses  successeurs,  la  Serbie  rascienne  ne  se  maintint 
pas  au  rang  élevé  où  il  l'avait  placée.  La  nation  serbe,  dans 
la  seconde  moitié  du  xiv*  siècle,  s'émiette  en  un  certain 
nombre  de  principautés.  L'un  des  princes,  Vlkachin  ou 
Voukachin,  prend  le  titre  pompeux  de  roi  des  pays  serbes, 
des  Grecs  et  des  contrées  occidentales.  En  iSyô,  quelques- 
uns  de  ces  roitelets  se  coalisent  pour  une  expédition  com- 
mune contre  les  Turcs,  qui  étaient  déjà  établis  à  Andrinople 
et  qui  menaçaient  les  frontières  des  pays  serbes. 

Le  i3  septembre  1871,  ils  furent  complètement  défaits  à 
Tchirmen,  sur  la  rive  gauche  de  la  Maritsa  ;  les  Turcs  péné- 
trèrent en  INlacédoine  et  obligèrent  tous  les  princes  serbes 
établis  au  Sud  du  Mont  Char  (Char  planina)  à  reconnaître 
leur  suzeraineté  ou  à  devenir  tributaires. 

A  ce  moment,  les  pays  du  Nord  se  groupèrent  sous  l'au- 
torité d'un  roi  Bosniaque,  Tvrdko.  M.  Stanoievitch,  dans 
son  histoire  de  la  nation  serbe,  essaie  de  raconter  parallè- 
lement l'histoire  de  la  Bosnie  et  des  autres  pays  serbes.  Il 
eût  peut-être  mieux  valu  la  concentrer  tout  entière  dans 
un  chapitre  spécial.  A  poursuivre  l'unité  de  la  race  dans 
des  groupes  très  différents,  l'attention  se  fatigue  et  l'inté- 
rêt se  disperse. 

III 

Essayons  de  résumer  l'histoire  de  la  Bosnie.  Cette  pro- 
vince occupée  par  des  Serbes  depuis  la  période  des  migra- 
tions, subit  tout  d'abord  la  pénétration  des  Croates  établis 
sur  les  bords  de  l'Adriatique;  dès  la  première  moitié  du 
XI*  siècle,  elle  constitua  un  diocèse  catholique  {ecclesia 
Bosonensis),  soumis  tour  à  tour  aux  archevêchés  de  Spalato, 
d'Antivari  et,  plus  tard,  de  Raguse;  elle   était  en    grande 

I.  Voir  le  Journal  des  Savants,  année  1886,  p.  8a  et  suiv. 


LES  ORIGINES  DE  LA  NATION  SERIŒ  !» 

partie  catholique;  au  point  de  vue  politique,  clic  tomba 
d'abord  dans  la  sphère  d'influence  —  comme  on  dit  aujour- 
d'hui —  de  la  Croatie  et,  par  suite,  de  la  Hongrie.  Chez 
les  chrétiens  de  Bosnie,  catholiques  ou  orthodoxes,  se  dé- 
veloppa de  bonne  heure  l'hérésie  des  Booomiles,  autrement 
dit  des  patarins,  et  l'on  a  prétendu  que  les  Bosniaques  mu- 
sulmans descendent  d'ancêtres  qui  ont  mieux  aimé  embras- 
ser le  mahométisme  que  de  rentrer  dans  l'Kgiise  officielle, 
—  catholique  ou  orthodoxe.  Les  chel's  qui  gouvernaient  la 
Bosnie,  sous  la  tutelle  des  rois  de  Hongrie,  s'appelaient 
hajis.  Le  premier  dont  on  sait  le  nom  se  nommait  Boritch  ; 
le  premier  qui  joue  un  rôle  sérieux  dans  l'histoire,  c'est  le 
ban  Koulin  (i  i86-i2o/i)-  C'est  à  lui  que  l'on  doit  le  plus 
ancien  document  connu  en  langue  sud-slave,  un  privilège 
conféré  en  1189  aux  Ragusains.  Son  nom  vit  encore  dans 
les  traditions  populaires' ;  l'invasion  des  Tartares  en  Hon- 
grie donna  l'occasion  aux  Bosniaques  de  s'émanciper  de  la 
tutelle  hongroise.  Pendant  la  seconde  partie  du  xiii*^  siècle 
et  la  première  moitié  du  xiv%  l'histoire  de  la  province  ne 
présente  qu'une  longue  série  de  luttes  contre  les  pays  voi- 
sins. Les  religions  dominantes  paraissent  être  le  catholi- 
cisme et  l'hérésie  des  Bogomiles.  Les  souverains  continuent 
à  porter  le  titre  de  bans. 

Peu  de  temps  après  la  mort  de  Douchan,  au  moment  où 
son  empire  s'alTaiblit  et  se  morcelle,  apparaît  en  Bosnie  un 
souverain  qui  semble  reprendre  sa  tradition.  Etienne 
Tvrdko^  (i353-i39i)  appartenait  à  la  dynastie  des  Néma- 
nides  par  les  femmes;  il  réussit  à  mettre  la  main  sur  les 
rasciens  et,  en  1077,  il  prit  le  titre  de  roi.  Il  s'appelait,  en 
sa  langue  maternelle,  d'un  titre  un  peu  long,  roi  des  Serbes, 
de  Bosnie,  du  littoral  et  des  pays  occidentaux.  En  latin,  on 
l'appelait  baniis  Bossine  et  rex  Raxie.  Depuis  ce  temps-là, 
la  Bosnie  a  prétendu  garder  le  nom  de  royaume.  Le  cou- 
ronnement eut  lieu,  d'après  la  tradition,  au  monastère  de 

1.  Raconter  quelque  chose  en  commençant  par  Ivoulin  rcpoud  à  notre  locu- 
tion française  :  remonter  au  délufj-e. 

2.  Prononcez  Tvertko. 


10  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Milcohevo'  où  reposaient  les  restes  de  saint  Sava,  le  grand 
saint  orthodoxe.  Cette  circonstance  a  donné  lieu  de  croire 
que  Tvrdko  appartenait  lui-même  à  l'orthodoxie. 

iNIalhcureusement,  Tvrdko  ne  réussit  pas  à  grouper  au- 
tour de  lui  tous  les  pays  serbes.  Les  Turcs  avançaient  sans 
cesse  vers  le  Nord-Ouest.  Le  i5  juin  iSSg,  ils  rencontrè- 
rent dans  la  plaine  de  Kosovo  (le  champ  des  merles)  le 
prince  Lazare,  qui  régnait  sur  les  pays  serbes  du  bassin  de 
la  Morava,  et  ses  deux  gendres,  Vouk  Brankovitch,  prince 
de  Pristina  etde  Prizren,  un  prince  Georges  Stratimirovitch, 
de  la  famille  qui  régnait  dans  la  Zêta,  et  un  corps  d'armée 
bosniaque  envoyé  par  le  roi  Tvrdko.  Malgré  leur  valeur  les 
Serbes  succombèrent;  le  prince  Lazare  fut  tué  et  enseveli 
au  monastère  de  Ravanitsa. 

Cette  bataille  de  Kosovo  a  donné  lieu  à  tout  un  cycle  épi- 
que d'une  grande  beauté.  Les  Serbes,  nation  poétique  par 
excellence,  se  sont  consolés  de  leur  défaite  en  exaltant 
leurs  héros,  en  les  idéalisant  dans  de  poétiques  légendes. 
J'ai  étudié  autrefois  le  cycle  épique  de  Marko  Kralievitch-; 
celui  de  Kosovo  a  été  il  y  a  bien  longtemps  déjà,  traduit  en 
français  avec  beaucoup  de  talent  par  feu  le   baron  d'Avril. 

11  renferme  des  épisodes  très  poétiques^ 

La  vie  politique  de  la  nation  serbe  ne  finit  pas  immédia- 
tement au  lendemain  du  désastre  de  Kosovo  ;  morcelée  en 
plusieurs  groupes,  elle  garde  encore  sous  la  suzeraineté 
turque  sinon  l'indépendance,  au  moins  l'autonomie.  Le  fils 
de  Lazare,  Etienne  Lazarevitch,  règne  de  iSSg  à  1427, 
d'abord  avec  le  titre  de  knez  (prince),  ensuite  avec  celui  de 
despote;  les  petits  Etats,  au  lieu  de  se  grouper  contre  l'en- 
nemi commun,  gaspillent  leurs  forces  dans  des  guerres  in- 
testines. La  veuve  de  Lazare  donne  sa  fille  Olivera  en 
mariage  à  Bajazet  et  les  fils  du  héros  de  Kosovo  servent 
dans  l'armée  turque  à  Nicopolis  (iSgô),   à  Angora  (1^02). 

1.  A  5  kilomètres  de  Priepolie,  dans  I;i  Vieille  Serbie. 

2.  Ce  travail  a  été  reprotluit  en  un  petit  volume  de  la  Bibliothèque  slave 
ehévlrienne  (Paris,  Librairie  Ernest  Leroux,   1906). 

3.  Voir  les  traductions  d'Adolphe  d'Avril  et  de  Dozon. 


LES  ORIGINES  DE  LA  NATION  SERBE  11 

Les  Hongrois  s'emparent  des  villes  serbes  sur  le  Danube  ; 
les  Vénitiens  s'attaquent  aux  régions  du  Sud-Ouest.  Parmi 
les  despotes  qui  ont  joué  un  rôle  dans  l'hisloire,  on  peut 
citer  les  noms  de  Georges  Brankovitch  (if\2Ç)-ilioi]),  de 
Lazare  (i^56-i458);  on  peut  y  ajouter  celui  d'Etienne,  qui 
fut  le  dernier  roi  de  Bosnie.  Il  mourut  en  i463.  Rien  de 
douloureux  et  de  confus  comme  l'histoire  de  ces  dernières 
luttes  de  la  nationalité  serbe;  écrasée  dans  son  pays,  elle 
essaya  de  se  reconstituer  en  partie  chez  les  congénères  de 
Croatie  et  de  Slavonie,  de  Dalmatie.  Ces  réfucfiés  sont 
connus  dans  l'histoire  sous  le  nom  d'Uscoques,  mot  qui 
a  passé  dans  notre  langue  historique  (Uskociti,  se  réfu- 
gier, italien  Uscocco).  Nous  aurons  l'occasion  d'en  parler 
plus  loin. 

Belgrade  est  aujourd'hui  la  capitale  du  royaume  de 
Serbie;  mais,  comme  on  peut  le  voir  par  ce  rapide  résumé, 
ce  n'est  pas  sur  les  bords  du  Danube,  c'est  beaucoup  plus 
au  Sud,  dans  les  bassins  supérieurs  de  la  Drina,  de  laMorava, 
et  même  du  Drin,  que  s'est  joué  le  drame  historique  de  la 
race  serbe. 


IV 


Nous  n'avons  pas  encore  parlé  de  l'Herzégovine.  Cette 
province,  au  début  de  l'histoire,  ne  porte  pas  le  nom  sous 
lequel  elle  est  connue  aujourd'hui.  Parfois  indépendante, 
elle  partagea  parfois  les  destinées  de  la  Rascie.  L'archevê- 
que saint  Sava,  fils  de  Nemania,  dont  nous  avons  parlé  plus 
haut,  y  organise  des  évêchés  orthodoxes.  Au  xiv^  siècle, 
elle  tombe  aux  mains  de  la  Bosnie.  On  l'appelle  la  prin- 
cipauté de  Chlm  ou  de  Zachlumie  (en  latin  Chulmo, 
Chelmo,  Chelmania).  Les  Turcs  y  pénètrent  pour  la 
première  fois  en  i386,  mais  ils  sont  repoussés  :  la  pro- 
vince garde  son  indépendance  jusqu'à  la  seconde  moitié 
du  XV®  siècle.  En  i/i48,  un  prince  de  Zachlumie,  Etienne 
Vouktchitch,  a  l'idée  de  prendre  le  titre  allemand  de 
Herzoff  ou  duc  de  Saint-Sava  en  l'honneur  du  saint  natio- 


12  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

nal  dont  les  reliques  reposaient  dans  le  monastère  de 
Milechevo  dont  nous  avons  parlé.  De  là  vient  le  nom  d'Her- 
cegovina,  donné  désormais  à  la  province.  L'Herzégovine  re- 
connaît au  xv"  siècle  la  suzeraineté  turque.  Cette  vassalité 
ne  la  sauve  pas  de  la  conquête  musulmane. 

En  i/i65,  la  Bosnie  est  envahie  par  les  Turcs,  qui  pous- 
sentjusqu'aux  frontières  de  la  petite  république  ragusaine. 
Le  premier  et  dernier  Herzog  (Ilerceg  en  serbe)  meurt  en 
léguant  à  ses  Etats  le  titre  qu'il  a  imaginé  pour  eux  et  que 
les  Turcs  lui  conservent  (Ilerseg  en  turc).  Un  de  ses  fils  se 
fait  musulman  et  devient  grand  vizir  sous  le  nom  d'Ahmed 
Ilersegovitch.  La  province  forme  désormais  un  sandjak. 
soumis  au  beglerbeg  de  Bosnie. 

Reste  à  dire  quelques  mots  du  Monténégro.  Ce  nom, 
comme  on  sait,  est  la  traduction  italienne'  du  slave  Tsrna 
Gora,  la  Montagne  noire. 

Cette  région,  au  début  du  moyen  âge,  est  appelée  Dioclia 
(du  nom  de  la  ville  romaine  deDoclea),  ou  encore  Zêta,  du 
nom  d'un  cours  d'eau. 

Au  début  de  l'histoire  slave,  elle  apparaît  gouvernée  par 
des  chefs  appelés  joupans,  vassaux  de  l'empire  byzantin. 
C'est  de  cette  contrée  qu'est  originaire  la  famille  des  Né- 
manides,  dont  nous  avons  parlé  tout  à  l'heure.  L'archevê- 
que Sava  la  constitue  en  diocèse;  l'intérieur  du  pays  est  de 
religion  orthodoxe;  le  littoral,  de  religion  romaine.  Sur  ce 
sol  de  la  Zêta  se  rencontrent  trois  éléments  :  serbe,  italien 
et  albanais. 

Les  Turcs  ne  réussissent  pas  à  pénétrer  dans  ces  régions 
montagneuses,  et  au  xv*  siècle,  en  i456,  le  prince  Etienne 
Tsrnoievitch  devient  vassal  de  la  République  de  Venise 
avec  le  titre  de  capitaine  et  de  voievode.  C'est  dans  un  do- 
cument de  l'année  1^29  que  l'on  rencontre  pour  la  première 
fois  le  nom  de  la  Tsrna  Gora  (Montagne  noire).  A  la  fin  du 
XV*  siècle,  Tsettinié  possédait  une  imprimerie  qui  publia  les 
premiers  livres  sud-slaves,  des  livres  religieux  bien  entendu. 

I.   En  dialecte  vénitien.  La  forme  toscane  seriiit  nero. 


LES  ORIGINES  DE  LA  NATION  SERHE  13 

De  i5i/i  à  1628,  le  Monténégro  est  gouverné  par  le  fameux 
Scanderberg. 

Dans  la  seconde  moitié  du  xv*  siècle,  la  province  tombe 
définitivement  sous  la  suzeraineté  ou  même  sous  l'ad- 
ministration directe  des  Turcs.  Mais,  grâce  au  voisinage 
des  Vénitiens,  elle  réussit  souvent  à  échapper  au  joug  os- 
manli  pour  passer  sous  la  tutelle  de  la  Sérénissinie  Répu- 
blique. A  dater  du  x\iii^  siècle,  le  Monténégro,  gouverné 
par  des  métropolitains,  attire  l'attention  de  la  Russie  qui, 
en  1711,  envoie  une  ambassade  à  Tsettinié,  et,  bien  avant 
la  résurrection  de  la  Serbie,  ce  petit  pays  commence  à 
jouer  un  rôle  dans  la  politique  européenne. 


L'HISTORIEN   DE  LA  SERBIE 
M.  CONSTANTIN  JIRECZEK 


Vers  i83o,  les  historiens  allemands  Heeren  et  Uckert 
avaient  invité  Schaffarik  a  écrire  une  histoire  générale  des 
peuples  slaves  pour  la  Collection  de  l'Histoire  des  Etats 
européens  {Geschichte  der  Europuischen  Staaten)  qu'ils 
avaient  récemment  fondée  à  la  Librairie  Perthes  à  Gotha. 
Schaffarik  avait  refusé.  Il  lui  déplaisait  d'écrire  pour  les 
libraires.  Ileeren  et  Uckert  sont  morts  depuis  longtemps; 
mais  la  Collection  a  été  continuée  par  M.  Giesebrecht  et 
M.  Lamprecht.  Elle  est  arrivée  maintenant  à  son  trente- 
huitième  ouvrage  et  c'est  le  petit-fils  de  Schaffarik,  M. 
Constantin  Jireczek,  qui  moins  timoré  que  son  illustre  aïeul, 
y  donne  aujourd'hui  l'histoire  d'un  peuple  slave  qu'il  a 
étudiée  depuis  plus  d'un  quart  de  siècle,  et  sur  lequel  on 
lui  doit  déjà  nombre  d'excellentes  publications'. 

J'ignore  sous  quelle  forme  Schaffarik,  s'il  avait  accepté, 
aurait  traité  le  sujet  qu'on  lui  demandait.  Il  aurait  sans 
doute  concentré  tous  les  peuples  slaves  en  un  seul  volume 
et  nous  aurait  donné  un  Compendium  analogue  à  son  His- 
toire de  la  langue  et  de  la  littérature  slas^es.  Depuis  cette 
époque  lointaine  le  domaine  de  la  Slavistique  a  été  singu- 
lièrement agrandi  et  fouillé  dans  tous  les  sens. 

Je  ne  reviendrai  pas  ici  sur  le  tableau  général  de  cette 
histoire,  que  j'ai  esquissé  à  propos  du  livre    de  M.  Stanoe- 

1.   Geschichte  der  Serben,  i"  vol.,  Gotha,  Perthes,  191 1. 


L'HISTORIEN  DE  LA  SERBIE  15 

vitcli  :  je  tiens  seulement  à  bien  marquer  les  difTérences  qui 
existent  entre  le  manuel  serbe  et  l'ouvrage  définitif  que 
nous  présente  aujourd'hui  le  savant  professeur  de  Vienne. 
Le  résumé  de  M.  Stanoevitch  embrasse,  en  un  volume  in-8" 
de  trois  cent  quatre-vingt-cinq  pages,  tout  l'ensemble  de 
l'histoire  des  pays  serbes  depuis  les  origines  jusqu'à  l'avène- 
ment du  souverain  actuel,  Pierre  Karageorgevitch.  11  n'est 
accompagné  d'aucune  indication  des  sources,  d'aucune  re- 
marque bibliographique.  C'est  un  manuel  d'enseignement 
secondaire.  L'ouvrage  de  M.  Jireczek  formera  deux  volumes 
compacts  comprenant  un  total  d'environ  goo  pages.  Il 
n'est  pas  un  fait,  pas  une  date,  qui  ne  soit  accompagné 
de  références  aux  sources  grecques,  latines,  slaves,  hon- 
groises, italiennes.  C'est,  pour  employer  une  expression 
familière,  un  travail  de  tout  repos  ou,  pour  parler  en  style 
plus  noble,  définitif.  Peu  de  temps  après  l'apparition  du 
texte  allemand,  une  traduction  serbe  par  INI.  Radonitch  a 
paru  à  Belgrade. 

Les  travaux  de  ]NL  Jireczek  ne  sont  connus  chez  nous 
que  de  quelques  spécialistes.  Je  voudrais  indiquer  ici  par 
quel  ensemble  d'études  il  s'est  préparé  à  lœuvre  considé- 
rable dont  nous  espérons  pouvoir  saluer  prochainement  le 
couronnement  glorieux.  M.  Joseph  Constantin  Jireczek,  né 
à  Vienne  en  i854,  appartient  à  la  nationalité  tchèque.  Son 
père,  Joseph  Jireczek,  mort  en  1896,  a  joué  un  rôle  consi- 
dérable dans  la  vie  intellectuelle  de  la  nation  tchèque  et 
fut,  au  cours  de  l'année  1871,  ministre  de  l'Instruction 
publique  à  Vienne.  Il  avait  épousé  en  i853  une  fdle  de 
Schafl'arik.  L'historien  actuel  de  la  nation  serbe  s'est  mon- 
tré de  bonne  heure  digne  de  cette  illustre  origine.  En  1876, 
à  l'âge  de  vingt-deux  ans,  il  prenait  le  titre  de  docteur  en 
philosophie  à  l'Université  de  Prague  et  l'année  suivante  il 
devenait  docent  d'histoire  de  l'Europe  orientale  à  cette 
même  Université.  Il  étudiait  particulièrement  celle  des 
peuples  balkaniques.  Lorsque  la  Principauté  de  Bulgarie 
songea  à  organiser  son  enseignement,  elle  fit  appel  au  jeune 
savant  tchèque,  qui  avait    déjà  fait  paraître  une  bibliogra- 


i6  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

phie  de  la  littérature  bulgare  moderne  (Braïla,  1872)  et 
une  histoire  de  la  nation  bulgare  publiée  simultanément 
en  tchèque  et  en  allemand  {Geschichte  der  Bulgaren,  Prague, 
1876)  et  qui  depuis  a  été  traduite  en  russe,  en  bulgare  et 
en  maovar.  En  1877,  M.  Jireczek  avait  donné  également  un 
important  mémoire  en  allemand  :  Die  Heerstrasse  von  Bel- 
£^rad  nach  Constantinopel  iind  die  Balkanpdsse,  eine  histo- 
rischi^eographische  Stndie  (Prague,  1877)  et  un  autre,  en 
1879,  sur  les  routes  commerciales  et  les  mines  de  Serbie  et 
de  Bosnie  au  moyen  âge  (Die  Handelstrassen  iind  Bergwerke 
von  Serbien  und  Bosnien  iin  Mittelaltei-). 

Lorsqu'il  arriva  à  Sofia  en  novembre  1879,  —  à  l'âge  de 
vingt-cinq  ans,  —  M.  Jireczek  possédait  déjà  le  bulgare 
comme  sa  langue  maternelle.  Il  fut  nommé  secrétaire  géné- 
ral du  Ministère  de  l'Instruction  publique  et  titulaire  du 
portefeuille  au  cours  des  années  1881-1882.  J'ai  eu  l'occa- 
sion de  visiter  la  Bulgarie  en  i883  et  de  rendre  hommage 
à  l'activité  du  jeune  ministre  dans  un  livre  publié  l'année 
suivante  '.  ISIalheureusement,  en  sa  qualité  de  ministre  dans 
un  pays  parlementaire,  le  jeune  savant  était,  bien  malgré 
lui,  devenu  un  homme  politique  lié  aux  destinées  de  ses 
collègues. 

Au  bout  de  quelques  mois  il  donna  sa  démission,  devint 
président  du  Conseil  de  l'Instruction  publique,  directeur 
du  Musée  et  de  la  Bibliothèque  de  Sofia.  Il  profita  de  son 
séjour  en  Bulgarie  pour  parcourir  dans  tous  les  sens,  et  avec 
les  moyens  de  transport  les  plus  primitifs,  tout  l'ensemble  des 
pays  bulgares  —  sauf  la  Macédoine.  Il  a  résumé  ses  explora- 
tions dans  un  volume  publié  en  langue  tchèque,  à  Prague,  sous 
ce  titre  :  Excursions  en  Bulgarie  (i  volume  de  710  pages, 
in-S",  1880),  ouvrage  beaucoup  plus  complet  que  celui  de 
Kanitz  qui  avait  eu  naguère  les  honneurs  d'une  traduction 
française'.  Depuis,  tout  l'ensemble  de  ses  recherches  sur 


1.  La  Save,  le  Danube  et  le  Balkan  (Paris,  Pion,  188/î). 

2.  La  Bulgarie  Danubienne  et  le  Balkan,  Paris,  Hachette,   1882.   Cette  tra- 
duction renferme  (p.  3o4)  une  erreur  que  j'ai  le  devoir  de  relever.   M.  Ka- 


L'HISTORIEN  DE  LA  SERBIE  17 

la  Bulgarie  a  été  concentré  dans  un  volume  intitulé  :  Das 
Fûrstentum  Ihdi^arien,  seine  BodengestalUaig,  Nalur,  Bei'ôl- 
kei'ung,  wIrtschaJLllche  Zustânde,  etc.  (grand  in-8",  Prague 
et  Vienne,  11^91). 

Après  cinq  années  de  séjour  en  Bulgarie,  années  qui 
comptent  certainement  parmi  les  plus  fécondes  de  sa  vie, 
M.  C.  Jireczek  retourna  à  Prague,  y  reprit  son  cours  à 
l'Université  tchèque  récemment  créée  et  y  résida  jusqu'en 
1893.  Au  mois  d'avril  de  cette  année,  il  fut  chargé  à  Vienne 
d'une  chaire  de  langues  et  d'archéologie  slaves  qui  dou- 
blait ou  plutôt  soulageait  celle  dont  ÎNI.  Jagic  était  alors 
titulaire'.  Eu  1898  il  était  élu  membre  de  l'Académie  des 
Sciences  de  Vienne.  En  igoi  il  était  l'un  des  deux  délé- 
gués de  cette  Compagnie  au  Congrès  international  des  Aca- 
démies et  depuis  il  a  pris  part,  avec  notre  regretté  con- 
frère Krumbacher,  aux  travaux  préparatoires  de  la 
publication  d'un  Corpus  des  documents  grecs  du  moyen 
âge.  Les  honneurs  sont  venus  le  chercher  de  toute  part,  et 
les  Corps  savants  de  Prague,  de  Budapest,  de  Belgrade, 
d'Agram,  de  Sofia,  de  Constantinople,  de  Pétersbourg  l'ont 
admis  au  nombre  de  leurs  meml)res  associés  ou  correspon- 
dants. En  1900,  l'organe  de  la  Société  des  Sciences  de  Sofia 
—  récemment  transformée  en  Académie  —  a  publié  une 
bibliographie  de  ses  travaux.  Elle  ne  comprenait  pas  moins 
de  189  numéros. 

INI.  Jireczek  écrit  avec  la  même  facilité  le  tchèque,  sa 
langue  maternelle,  l'allemand,  le  serbe  et  le  bulgare,  et 
même  le  français,  qu'il  manie  très  aisément.  Presque  tous 
ses  travaux  sont  relatifs  aux  deux  grands  peuples  méridio- 
naux auxquels  il  a  consacré  sa  vie.  Nul  ne  connaît  mieux 
que  lui  leur  littérature  historique  ;  il  n'est  pas  moins  familier 


nitz  m";i  confondu  avec  un  vice-consul  de  Belfjique,  M.  Legay,  qui  est  pres- 
que mon  homoiiynie  et  qui  rendit  à  la  ville  de  Sofia  de  grands  services  lors 
de  la  g'uerre  russo-turque.  J'ai  résumé  une  partie  des  voyages  de  M.  Jireczek 
dans  une  étude  intitulée  :  La  Bulgarie  inconnue  (Russes  et  Slaves,  i''^  série, 
p.  186  à  aSo). 

I.   Voir,  sur  M.  Jagic,  Journal  des  Savants,  année  1908. 


18  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

avec  le  monde  byzantin  et  je  n'ai  pas  oublié  en  quelle  haute 
estime  le  tenait  le  regretté  Krumbacher.  Mais,  à  l'occasion 
de  l'apparition  de  son  histoire  de  Serbie  j'ai  tenu  à  mettre 
en  lumière  la  physionomie  d'un  savant  de  premier  ordre 
qui  fait  grand  honneur  à  la  nation  tchèque  et  à  l'illustre 
aïeul  dont  il  continue  la  tradition. 


UN  PRETENDANT  SERBE 

AU     DIX-SEPTIÈME     SIÈCLE 

LE  COMTE   GEORGES   BRANKOVITCH 


I 


Sous  la  pression  de  l'invasion  ottomane  un  grand  nombre 
de  Serbes  avaient  du  se  replier  vers  le  nord  et  chercher 
un  asile  en  Hongrie.  Les  souverains  de  ce  royaume  les 
avaient  accueillis  avec  sympathie  et  avaient  vu  en  eux  de 
précieux  auxiliaires  pour  la  défense  des  frontières  mena- 
cées. Parmi  ces  émigrés  la  famille  des  Brankovitch  com- 
mence à  jouer  un  rôle  important  à  dater  de  la  fin  du 
XVI*  siècle.  Elle  possède  des  biens  dans  les  comitats  d'Arad, 
de  Zarond'  et  de  Temesvar. 

C'est  dans  le  comitat  d'Arad,  au  bourg  de  Jénopol, 
appelé  par  les  Magyars  Boros  Jeno,  que  naquit  en  i645 
Georges  Brankovitch.  Son  père  avait  servi  dans  les  armées 
des  princes  de  Transylvanie  qui  étaient  alors  vassaux  du 
Sultan.  Les  Turcs  avaient  naguère  occupé  Jénopol  et  ils  y 
étaient  encore  assez  nombreux  pour  que  le  jeune  Branko- 
vitch ait  eu  l'occasion  d'apprendre  leur  langue.  Sa  famille 
appartenait  naturellement  à  la  religion  orthodoxe.  Un 
frère  de  Georges,  Sava  Brankovitch,  fut  promu,  en  i656, 
à  la  dignité  du  métropolitain  dans  la  capitale  de  la  princi- 
pauté, Gyula  Fehervar  (Alba  Julia). 

1.  Ce  comitat  a  été  supprimé  en  1676  et  partagée  entre  les  deux  comitats 
voisins  d'Arad  et  de  Hunyad. 


20  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Le  métropolitain  Brankovitch  était  un  homme  ambitieux, 
d'une  moralité  douteuse.  Pour  relever  son  prestige  il  ima- 
gina, sans  aucune  raison  légitime,  de  se  rattacher  à  l'an- 
tique famille  historique  des  Brankovitch  qui  au  quinzième 
siècle  avait  fourni  deux  despotes'  à  la  nation  serbe.  Il  initia 
de  bonne  heure  son  jeune  frère  à  ces  prétentions  peu  jus- 
tifiées et  entreprit  de  le  préparer  h  la  carrière  diplomatique 
et  politique.  La  Transyvalnie  avait  une  agence  à  Constan- 
tinople  ;  et  cette  agence  avait  naturellement  besoin  d'un 
drogman.  Le  jeune  Georges  avait  eu  l'occasion  d'apprendre 
le  turc  et  le  magyar.  La  connaissance  du  latin  était  indis- 
pensable ;  c'était  dans  les  régions  orientales,  avant  le  fran- 
çais, la  langue  internationale  de  la  diplomatie.  Georges 
Brankovitch,  l'apprit  de  son  mieux,  avec  des  maîtres  assez 
médiocres.  Il  savait  encore  le  roumain  qu'il  eut  l'occa- 
sion de  pratiquer  durant  ses  divers  séjours  en  Valachie.  Sa 
langue  maternelle  était  le  serbe  ;  mais,  suivant  la  mode  de 
ce  temps,  il  ne  l'écrivait  pas  ;  il  écrivait  un  idiome  compo- 
site où  dominait  le  slavon  ecclésiastique.  Enfin  plus  tard  il 
apprit  l'allemand.  Il  lisait  beaucoup  dans  toutes  ces  langues, 
mais  sans  méthode  et  sans  critique,  comme  le  font  le  plus 
souvent  les  autodidactes. 

En  i663,  à  l'âge  de  dix-huit  ans,  Georges  Brankovitch 
fut  envoyé  chez  les  Turcs  en  compagnie  d'un  ambassadeur 
chargé  de  porter  le  tribut  à  la  Porte.  Le  voyage  fut  très 
compliqué;  la  mission  gagna  d'abord  Belgrade,  puis  Nich, 
Sofia,  Philippopoli  et  enfin  Andrinople  où  le  sultan  se  plai- 
sait volontiers  à  résider.  Au  bout  de  quelques  mois  le  chef 
de  la  mission  mourut  subitement  et  Brankovitch  dut  rem- 
plir ses  fonctions  jusqu'à  l'arrivée  du  successeur,  —  lourd 
fardeau  pour  un  jeune  homme  de  dix-neuf  ans.  Il  a  laissé 
une  chronique  sur  laquelle  nous  reviendrons  tout  à  l'heure. 
Il  y  raconte  non  sans  une  certaine  satisfaction,  comment  il 
fut  reçu  en  audience  par  le   Kaïmakan  Kara  Mustapha  qui 


I.    Ce  titre  fut  porté  à  diverses  reprises  du  xiii»  au  xV  siècle  par  des  prin- 
ces plus  ou  moins  indépendants  en  Serbie,  en  Epire  et  en  Morée. 


UN  PRÉTENDANT  SERBE  AU  XVII>   SIÈCLE  2i 

lui  offrit  (lu  café  et  le  gratifia  d'un  caftan.  A  propos  de  ce 
séjour  à  Andrinople  Brankovitch  invente  un  épisode,  qui 
paraît  être  entièrement  sorti  de  son  imagination.  L'Empe- 
reur pour  faire  pièce  au  sultan  aurait  promis  aux  nations 
balkaniques  de  leur  rendre  leur  indépendance  et  aurait  dé- 
signé Brankovitch  comme  le  futur  chef  de  la  nation  serbe. 
Et  le  patriarche  dans  le  plus  grand  secret  aurait,  le  8  no- 
vembre i663,  dans  l'église  de  Saint-Michel-Archange  ;i 
Andrinople,  sacré  le  jeune  Serbe  en  qualité  de  despote. 
Tout  ce  récit  est  mensonger  et  la  critique  moderne  n'a  pas 
eu  de  peine  à  le  réfuter.  Dans  sa  chronique  Brankovitch  a 
souci  de  toute  autre  chose  que  de  la  vérité.  En  réalité  le 
prétendu  despote  oublié  par  le  prince  qui  l'avait  envoyé,  ne 
recevait  de  lui  aucun  subside,  et  faillit  mourir  de  faim  dans 
Andrinople.  Au  bout  de  trois  ans  il  retourna  dans  son  pays, 
En  i665ilfut  encore  chargé  d'une  mission  à  Constanti- 
nople.  Il  devait  conclure  un  emprunt  pour  mettre  la  prin- 
cipauté transylvaine  en  état  d'acquitter  son  tribut.  En 
1667  il  fut  attaché  comme  interprète  à  la  personne  de  llu- 
sein  pacha,  envové  du  Sultan  près  le  prince  Apafï'y.  Ces  di- 
verses missions  valurent  au  jeune  diplomate  une  précoce 
expérience  et  une  connaissance  approfondie  du  monde  mu- 
sulman et  de  ce  monde  fanariote  qui  servait  les  Turcs  tout 
en  les  exploitant. 

Il  allait  maintenant  entrer  en  relations  avec  l'Etat  qui  dès 
cette  époque  lointaine  commençait  à  apparaître  comme  le 
libérateur  éventuel  des  peuples  balkaniques.  La  Russie 
orthodoxe  était  le  protecteur  naturel  des  coreligionnaires 
grecs,  roumains  et  slaves,  des  Slaves  particulièrement  qui 
pratiquaient  sa  langue  liturgique  et  recevaient  d'elles  leurs 
livres  sacrés.  Le  frère  de  Georges  Brankovitch,  le  métro- 
politain Sava,  entreprit  au  cours  de  l'année  1668  un  voyage 
en  Moscovie  pour  recueillir  des  aumônes  en  faveur  d'un  de 
ses  Monastères.  Le  jeune  diplomate  l'accompagna.  Peut- 
être  avaient-ils  tous  deux  une  mission  politique,  soigneuse- 
ment dissimulée,  pour  ne  pas  exciter  les  susceptibilités 
•ombrageuses  de  la  Porte.  A  Lwôw  (Lemberg  en  Galicie), 


22  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

le  métropolitain  Sava  rencontre  le  métropolitain  de  Kiev. 
Antoine  Vinitsky,  lequel  lui  donna  une  lettre  de  recom- 
mandation pour  le  tsar  Alexis  Mikhaïlovitch.  De  là  il  gagna 
Varsovie  où  il  fut  reçu  par  le  roi  Jean  Casimir,  celui  qui 
devait  abdiquer  au  cours  de  cette  même  année,  et  qui 
repose  à  Pai4s  sous  les  voûtes  de  Saint-Germain-des-Prés. 
La  Pologne  était  à  ce  moment  en  paix  avec  la  Moscovie  et 
Jean  Casimir  donna  aux  voyageurs  une  lettre  de  recomman- 
dation pour  son  voisin  le  tsar  Alexis  Mikhaïlovitch. 

Le  8  mai  la  mission  transylvaine  ou  plutôt  serbe  était  à 
Smolensk,  et  le  20  du  même  mois  à  Moscou.  Le  3i  le  mé- 
tropolitain Sava  était  reçu  par  le  tsar  ;  il  lui  présenta  les 
lettres  de  son  souverain  ApafFy,  du  métropolitain  de  Kiev 
et  du  roi  de  Pologne.  Deux  jours  après  il  remit  à  la  chancel- 
lerie moscovite  une  note  où  il  s'informait  de  la  situation 
exacte  de  la  Russie  et  de  la  Pologne.  Le  prince  de  Transyl- 
vanie désirait  savoir  si  ces  deux  Etats  étaient  encore  en 
guerre  ou  si  réellement  la  paix  avait  été  définitivement 
conclue.  Evidemment  si  la  Russie  avait  les  mains  libres  du 
côté  de  la  Pologne,  les  peuples  chrétiens  du  Danube  et  du 
Balkan  pouvaient  espérer  sou  appui  dans  leurs  luttes 
éventuelles  contre  les  Ottomans;  et  les  sujets  orthodoxes 
du  prince  de  Transylvanie  exploités  par  les  calvinistes  pou- 
vaient eux  aussi  compter  sur  la  protection  du  grand  souve- 
rain orthodoxe. 

Georges  Brankovitch  raconte  qu'il  fut  l'objet  des  atten- 
tions du  tsar  qui  le  traita  avec  de  grands  honneurs.  Mais  les 
récits  où  il  prétend  sans  cesse  magnifier  son  rôle  sont  plus 
que  sujets  à  caution  et  les  documents  moscovites  leur  don- 
nent le  plus  radical  démenti.  Quand  la  mission  transylvaine 
partit  de  Moscou,  elle  reçut,  suivant  l'usage,  des  présents  : 
le  métropolitain  Sava  /lO  pièces  de  zibeline  et  3o  roubles 
argent;  l'archidiacre  17  roubles,  le  diacre  6  roubles; 
Georges  n'eut  que  4  roubles,  un  peu  plus  que  les  domes- 
tiques qui  en  reçurent  chacun  deux. 

Il  rentra  dans  sa  patrie  après  trois  mois  de  séjour  en 
Moscovie.    Ce    séjour  avait  évidemment  contribué  à  déve- 


UN  PRÉTENDANT  SERBE  AU  XVII»  SIÈCLE  23 

lopper  chez  lui  le  sentiment  de  sa  nationalité  slave.  Sans 
doute  il  était  sujet  transylvain,  mais  il  n'était  ni  Magyar, 
ni  Roumain  et  il  avait  pu  constater  de  ses  propres  yeux  la 
puissance  de  ce  tsar  slave  et  orthodoxe  dont  l'ombre  com- 
mençait à  se  projeter  sur  l'Europe, 

En  1669  il  fut  de  nouveau  attaché  d'abord  à  une  mission 
envoyée  à  Salonique  auprès  du  sultan  Mahomet  IV,  ensuite 
à  un  commissaire  turc  chargé  de  régler  avec  la  principauté 
une  question  de  confrère. 


II 


Des  problèmes  fort  graves  s'agitaient  dans  l'intérieur  de 
la  principauté.  Les  protestants  prétendaient  décidément 
soumettre  l'église  orthodoxe  à  l'autorité  de  leur  surinten- 
dant  et  à  leur  tutelle.  Georges  Brankovitch  chercha  des 
alliés  chez  les  Roumains  et  au  mois  d'avril  lôyS  il  conclut 
à  Bucarest,  avec  le  prince  Ghika,  une  convention  secrète, 
un  véritable  traité  d'alliance  pour  la  défense  des  orthodoxes 
serbes  et  roumains.  Ce  traité  entre  un  prince  régnant,  — et 
un  simple  particulier,  —  frère  il  est  vrai  du  métropolitain 
orthodoxe  de  Transylvanie  constitue,  il  faut  bien  le  dire,  un 
document  singulier.  Le  prince  Ghika  avait  peut-être  cru 
traiter  avec  un  héritier  éventuel  des  anciens  princes  de 
Serbie,  titre  que  Georges  Brankovitch  se  donnait  à  l'occa- 
sion, sans  y  avoir  aucun  droit. 

Peu  de  temps  après  nous  retrouvons  Brankovitch  à  An- 
drinople  ;  il  entre  en  relations  avec  l'envoyé  impérial 
Kindsberg,  lui  annonce  l'intention  de  passer  ainsi  que 
son  frère  au  service  de  l'Empereur  et  se  faire  allouer  un 
subside  de  vingt-cinq  ducats.  Il  lui  promet  de  grouper  sous 
ses  étendards  les  Slaves  méridionaux,  Serbes  et  Croates 
par  la  lutte  définitive  qui  doit  casser  le  nez  de  l'Ottoman  *. 


I.   Ista  bestia    (le  Turc)   simper  dabit  occasionem,  donec  ipsi    iiasus    bcne 
non  confrangatur  (mémoire  adressé  à  Kindsberg). 


24  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

En  attendant  il  reste  au  service  d'Apaffy.  En  1676  il  fut 
renvoyé  en  mission  auprès  de  la  Porte,  mais  non  plus  en 
qualité  de  simple  drogman.  Cette  fois  il  portait  le  titre  de 
kapoukiaya',  c'est-à-dire  d'agent.  Il  fut  remplacé  dans  ces 
fonctions  en  1677.  La  situation  du  représentant  de  la 
Transylvanie  à  Constantinople  était  alors  bien  délicate.  Le 
prince  vassal  de  la  Turquie  était  fort  embarrassé  entre  les 
intrigues  de  ses  voisins  les  Magyars  qui  voulaient  se  révol- 
ter contre  l'Empereur,  les  sollicitations  de  Louis  XIV  en 
lutte  perpétuelle  avec  l'Empire,  et  ses  devoirs  envers  le 
Sultan  son  suzerain.  Quand  Georges  Brankovitch  rentra 
dans  la  Principauté  il  trouva  son  frère  le  métropolitain  de 
plus  en  plus  compromis  par  les  intrigues  des  calvinistes. 
On  l'avait  accusé  de  malversations;  il  fut  dépouillé  de 
l'administration  temporelle  de  son  diocèse'  et  suspendu  de 
l'exercice  de  ses  fonctions.  Peu  de  temps  après  il  fut  réins- 
tallé par  un  motu proprie  du  prince  Apaffy  (Janvier  1686). 
Son  triomphe  fut  de  courte  durée.  Dès  le  mois  suivant  il 
fut  de  nouveau  cité  devant  un  tribunal  composé  de  calvi- 
nistes. On  ne  lui  reprochait  plus  seulement  la  mauvaise 
administration  des  biens  de  l'église,  on  s'en  prenait  à  ses 
mœurs,  on  l'accusait  d'entretenir  des  concubines.  Son  pro- 
cès était  jugé  d'avance.  Il  fut  dépouillé  de  sa  dignité  et  jeté 
en  prison.  II  mourut  l'année  suivante  des  suites  des  mau- 
vais traitements  qu'il  avait  endurés.  Quelles  qu'aient  pu 
être  ses  fautes,  le  procès  avait  été  un  acte  de  monstrueuse 
iniquité.  Des  calvinistes  étaient  absolument  incompétents 
pour  juger  un  prélat  orthodoxe  dont  la  cause  ressortissait 
au  patriarche  de  Constantinople.  Georges  Brankovitch 
avait  lui  aussi  été  jeté  en  prison.  Mais  il  ne  tarda  pas 
à  recouvrer  sa  liberté.  Désespérant  de  l'avenir  après  la  ca- 


1.  On  donne  le  nom  de  qapoukiaya  aux  ajjents  ou  procureurs  éliihlis  auprès 
de  la  Porte.  Ce  sont  des  fondés  de  pouvoir  envoyés  par  les  paclias  de  pro- 
vince, ils  en  sont  les  représentants  salariés,  et  résident  à  Constantinople  sous 
l'autorité  du  gouvernement  (Barbier  de  Meynard,  Dictionnaire  lurc-français). 

2.  Juillet  1679. 


UN  PRÉTENDANT  SERBE  AU  XVIh  SIÈCLE  iti 

tastrophe  qui  avait  accablé  son  frère,  il  se  résolut  ;i  quitter 
sa  patrie  et  passa  en  Roumanie. 

La  situation  de  cette  contrée,  vis-à-vis  de  la  Porte,  était 
absolument  la  même  que  celle  de  la  Transylvanie.  Branko- 
vitch  s'établit  à  Bucarest  vers  la  fin  de  l'année  1676.  11  s'y 
fit  bien  venir  des  boïars  et  du  prince.  On  prenait  au  sérieux 
la  généalogie  qu'il  s'était  créée  et  en  vertu  de  laquelle  il  se 
prétendait  apparenté  à  la  famille  roumaine  des  Brancovano. 
A  Bucarest  il  se  trouvait  presque  en  famille.  On  estimait 
qu'il  pourrait  jouer  un  rôle  considérable  au  cas  où  toutes 
les  nations  danubiennes,  Autrichiens,  Hongrois,  Roumains 
et  Serbes  réussiraient  à  se  liguer  contre  la  Porte.  Le  bruit 
de  son  nom  parvint  jusqu'à  Vienne  et  l'empereur  Léopold, 
pour  s'assurer  ses  services,  lui  conféra,  ainsi  qu'à  son  frère 
le  métropolitain,  le  titre  de  baron  hongrois'  et  le  reconnut 
pour  l'héritier  légitime  de  l'Herzégovine  et  de  la  Syrmie  — 
reconnaissance  platonique  s'il  en  fut. 

L'empereur  Léopold  aurait  été  bien  à  plaindre  s'il  n'avait 
eu  contre  les  Turcs  d'autre  allié  que  Brankovitch.  Les  Turcs 
approchaient  de  Vienne  et  au  mois  de  septembre  ils  s'éta- 
blissaient devant  cette  ville.  Ce  fut  un  autre  Slave,  un  roi 
authentique  celui-là,  Sobieski,  qui  délivra  la  capitale  et 
peut-être  la  chrétienté  (12  septembre  i683).  On  sait  par 
quelle  ingratitude  il  fut  récompensé  et  comment  l'Autriche 
a  plus  tard  remercié  la  nation  polonaise. 

Brankovitch  n'était  pas  homme  de  guerre,  mais  d'intrigue 
et  de  diplomatie.  Pendant  son  séjour  à  Bucarest  il  s'efforça 
de  négocier  un  traité  d'alliance  entre  la  Roumanie  et  la 
Transylvanie  (i  685).  11  fut  même  envoyé  en  mission  à  Vienne 
par  le  prince  Serban  Cantacuzène  en  1688.  Serban  avait 
grand  peur  de  se  compromettre  vis-à-vis  de  ses  voisins  im- 
médiats les  Turcs  et  les  Tartares.  Brankovitch  n'était  pas  de 
ses  sujets  et  il  pouvait  au  besoin  le  désavouer.  De  son  côté 
Brankovitch  songeait  plus  à  ses  propres  intérêts  qu'à  ceux 
du  prince  dont  il  était  le  mandataire.  11  adressa  à  l'Empe- 

I.   Le  dii)lôme  est  daté  tlu  i3  juillet  16S7. 


26  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

reur  un  long  mémoire  rédigé  en  langue  latine  '  où  il  expo- 
sait le  profit  que  la  maison  d'Autriche  pouvait  retirer  de  la 
formation  d'un  état  sud-slave  dont  lui,  Brankovitch,  aurait 
été  naturellement  le  souverain.  Les  Bosniaques,  les  Serbes, 
les  Bulgares,  les  Rasciens,  les  Thraces,  les  Albanais,  les 
Macédoniens,  disait  en  résumé  le  mémorandum,  considèrent 
l'Empereur  comme  leur  futur  libérateur.  Ils  espèrent  qu'il 
voudra  bien  reconstituer  un  état  illyrien.  Les  peuples  illy- 
riens  naguère  élisaient  librement  leur  souverain.  Il  convient 
donc  qu'ils  élisent  maintenant  un  despote,  investi  du  titre 
de  tsar,  titre  que  les  Moscovites  ont  emprunté  aux  anciens 
Illyriens.  Outre  le  libre  choix  de  leur  souverain,  les  peuples 
illyriens  demandent  à  l'Empereur  le  libre  exercice  de  leur 
religion,  l'intégrité  de  leur  domaine.  Si  l'Empeur  les  aide  à 
se  reconstituer,  ils  seront  contre  les  ennemis  orientaux  des 
alliés  fidèles,  ils  seront  les  antemurales  du  royaume  de 
Hongrie.  Le  mémorandum  conclut  en  invitant  l'Empereur  à 
reconnaître  comme  sérénissime  despote,  le  seigneur  Georges 
Brankovitch.  Ce  despote  devra  prendre  rang  parmi  les 
princes  du  saint  empire.  Brankovitch  rappelle  à  ce  propos 
le  titre  de  baron  hongrois  qui  lui  a  été  conféré  quelques  an- 
nées auparavant.  En  attendant  d'être  installé  dans  la  souve- 
raineté qu'il  réclame,  le  solliciteur  demande  une  subven- 
tion annuelle  de  quatre  mille  huit  cents  florins  qui  le  mette 
en  état  d'exécuter  ses  projets  grandioses. 

Evidemment  l'auteur  du  mémorandum  faisait  preuve  de 
quelque  naïveté  et  supposait  à  la  cour  de  Vienne  un  désinté- 
ressement tout  à  fait  étranger  à  ses  traditions.  D'un  autre 
côté  elle  ne  pouvait  pas  dédaigner  absolument  l'aide  que  lui 
apportaient  les  populations  dont  Brankovitch  garantissait  le 
concours  eflîcace.  En  attendant  que  ses  vastes  projets  eus- 
sent l'occasion  de  se  réaliser,  Léopold  le  reconnut  pour  le 
descendant  de  la  famille  princière  des  Brankovitch,  souve- 


I.  Une  copie  de  ce  document  se  trouve  à  la  bibliotlièque  de  l'I  niversité  de 
Bologne.  Elle  a  été  publiée  par  M.  Toniitcii  au  tome  XLII  des  Documents 
(Spomenik)  édités  par  l'Académie  de  Belgrade. 


UN  PRÉTENDANT  SERBE  AU  XVII'  SIÈCLE  27 

rains  de  rilerzcgovine,  de  la  Syrmie,  de  rill\  rie,  de  la  Mi-slc 
et  lui  confirma  pour  lui  et  ses  descendants  le  titre  de  comte. 
Le  diplôme  qui  conférait  ce  titre  ne  faisait  d'ailleurs  aucune 
allusion  à  la  reconstitution  éventuelle  de  l'état  dont  Bran- 
kovitch  prétendait  devenir  le  souverain.  L'habile  aventurier 
n'était  pas  encore  au  comble  de  ses  vœux,  mais  il  se  croyait 
déjà  sur  la  route  de  la  fortune.  Il  allait  bientcH  être  cruel- 
lement déçu. 

Après  lui  avoir  conféré  le  titre  de  comte,  l'Empereur 
l'envoya  en  Transylvanie  à  l'état-major  du  général  Veterani 
qui  avait  occupé  cette  province  vassale  du  Sultan.  Il  devait 
s'entendre  avec  le  général  pour  soulever  les  Serbes  du  Banat 
dès  qu'il  en  aurait  reçu  l'ordre.  Mais  à  peine  avait-il  quitté 
Vienne  que  ses  fraudes  furent  mises  à  jour.  D'autres  Bran- 
kovitch  de  Bosnie  se  présentèrent  et  démontrèrent  qu'il 
n'était  qu'un  imposteur.  On  découvrit  qu'il  avait  entamé 
des  négociations  avec  le  tsar  de  Moscovie.  Au  lieu  de  voir  en 
lui  un  précieux  auxiliaire  comme  on  faisait  jusque-là,  on 
soupçonna  un  dangereux  concurrent. 

Lui  cependant  ne  se  doutait  de  rien.  A  dater  du  mois  de 
mai  1689  il  s'était  mis  à  recruter  des  partisans  et  en  avait 
groupé  environ  huit  cents  qu'il  réunit  à  Orsova  où  il  établit 
son  quartier  général.  De  là  il  adressa  aux  Serbes  un  ma- 
nifeste où,  sous  le  nom  de  Georges  II,  il  se  proclamait 
despote  héréditaire  de  la  Mésie  Inférieure  et  Supérieure.  Il 
ne  savait  pas  le  revirement  qui  s'était  produit  à  Vienne. 
Le  3  août  l'Empereur  avait  envoyé  à  son  généralissime,  le 
duc  de  Bade,  l'ordre  d'observer  toutes  les  démarches  du 
pseudo-despote  et  de  l'arrêter  au  besoin.  Le  26  octobre, 
Brankovitch  fut  appelé  à  Kladovo  '  pour  conférer  avec  le 
prince  de  Bade  au  sujet  de  la  canipagne  contre  les  Turcs.  Il 
traversa  le  Danube  et  arriva  au  rendez-vous  sans  rien  soup- 
çonner. 

Dès  son  arrivée  il  fut  arrêté,  emmené  à  Orsova  et  retenu 
prisonnier  d'abord  à  Orsova,  puis  à  Nagyszeben,  autrement 

I.   Actuellement  ville  du  royaume  de  Serbie  sur  le  Danube. 


28  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

dit  Hermannstadt  en  Transylvanie.  Après  avoir  été  sommai- 
rement interrogé  par  le  jésuite  Antone  Dino  il  fut  expédié 
à  Vienne  et  provisoirement  interné  à  l'hôpital  de  cette  ville. 
11  sollicita  en  vain  une  audience  impériale  pour  se  justifier 
auprès  du  souverain.  Il  avait  signé  sa  requête  du  titre  de 
despote  d'Illyrie  et  de  Mésie,  autrement  dit  des  pavs  serbes. 
Mais  ces  provinces,  TEmpereiir  entendait,  s'il  en  devenait 
maître,  les  annexer  directement  à  ses  Etats  et  les  titres  que 
s'attribuait  Brankovitch  portaient  en  eux-mêmes  sa  condam- 
nation. Cependant  les  Serines  qui  ne  soupçonnaient  pas  la 
fraude  du  prisonnier  le  considéraient  comme  le  chef  moral 
de  leur  nation.  Ils  demandaient  qu'il  fût  mis  à  leur  tête  pour 
faire  campagne  contre  les  Turcs.  Mais  la  cour  de  Vienne 
n'entendait  point  relâcher  son  prisonnier.  Elle  se  contenta 
de  donner  aux  Serbes  un  voïevode  ou  chef  de  leur  race, 
Manastirli  qui  se  distingua  notamment  à  la  bataille  de  Slan- 
kamen  (1691).  Pour  calmer  l'indignation  des  Serbes  qui  se 
regardaient  comme  offensés  dans  la  personne  de  leur  chef 
national,  l'Empereur  consentit  à  accorder  à  Brankovitch 
une  pension  provisoire  de  mille  florins  et  le  fit  transporter 
de  l'hôpital  à  l'hôtellerie  de  l'Ours  d'Or  sur  le  Fleischmarkt. 
Il  y  était  d'ailleurs  sous  bonne  garde.  Toutefois  on  lui  lais- 
sait une  liberté  relative  et  on  lui  permettait  d'exercer  dans 
une  certaine  mesure  les  droits  qu'il  prétendait  tenir  de  son 
titre  de  despote.  Ainsi  nous  le  voyons  au  cours  de  l'année 
1693  conférer  un  brevet  de  colonel  et  adresser  à  la  nation 
serbe  une  proclamation  où  il  déclare  que  les  affaires  liti- 
gieuses entre  sujets  serbes  doivent  en  dernière  instance 
être  portées  devant  son  auguste  personne.  Il  recevait  sans 
obstacle  le  patriarche  serbe  Arsène  III,  venu  à  Vienne  pour 
défendre  auprès  de  la  chancellerie  les  intérêts  de  sa  nation. 
En  revanche  le  patriarche  et  les  hauts  dignitaires  du  clergé 
serbe  adressaient  à  l'Empereur  requêtes  sur  requêtes  pour 
obtenir  la  liberté  de  leur  illustre  compatriote.  Lui-même, 
Brankovitch,  rédigeait  un  mémoire  pour  prouver  la  légiti- 
mité de  ses  prétentions  et  pour  les  justifier  méditait  d'écrire 
sa    chronique  qui  n'est   au    fond  qu'une   longue    apologie. 


UN  PRÉTENDANT  SERBE  AU  Wlh  SIÈCLE  29 

Cependant  les  années  s'écoulaient  et  il  restait  toujours,  sinon 
prisonnier,  du  moins  interné.  Pour  obtenir  sa  liberté  il  sol- 
licitait l'intervention  de  l'ambassadeur  de  Pierre  le  Grand 
protecteur  natuiel  des  Serbes  orthodoxes.  (]e  n'était  peut- 
être  pas  très  habile. 

Au  mois  de  janvier  1G99  le  traité  de  Karlowitz  mit  fin  à 
la  guerre  entre  l'I^mpereur  et  la  Turquie  et  ajourna  indéfi- 
niment les  espérances  des  Serbes.  Les  prétentions  de  Bran- 
kovitch  devenaient  de  plus  en  plus  problématiques  et  les 
réclamations  de  ses  compatriotes  avaient  de  moins  en  moins 
de  chance  d'être  écoutées.  Pour  comble  de  malheur  le  pro- 
priétaire de  l'Ours  dOr  commençait  à  se  lasser  de  son  pen- 
sionnaire. On  lui  avait  imposé  un  corps  de  garde  qui  avait 
fini  par  écarter  de  l'hôtellerie  sa  clientèle  habituelle.  Il 
accablait  de  ses  réclamations,  la  cour,  la  chancellerie,  la 
municipalité. 

Au  cours  de  l'année  1702  le  Conseil  aulique  insista  auprès 
de  l'Empereur  pour  que  le  cas  de  Brankovitch  fût  définiti- 
vement élucidé.  Le  i5  août  l'Empereur  i-eçut  un  rapport  qui 
proclamait  l'usurpateur  coupable  de  fraude  et  d'intrigues 
contre  la  sûreté  de  l'Etat  et  qui  concluait  en  s'opposant 
à  sa  libération.  Pour  le  mettre  hors  d'é'at  de  nuire  et  d'en- 
tretenir des  relations  avec  la  nation  serbe  il  fallait  l'inter- 
ner le  plus  loin  possible  des  pays  serbes.  La  ville  d'Eger, 
en  Bohême,  sur  la  frontière  de  Bavière,  paraissait  le  lieu  le 
plus  convenable  pour  cet  internement.  Elle  possédait  une 
aarnison  dont  le  chef  saurait  veiller  sur  cet  hôte  dancfereux. 

L'Empereur  souscrivit  à  cette  proposition  ;  il  ordonna 
que  l'interné  conservât  sa  pension  et  fût  traité  avec  ménage- 
ments. Au  mois  de  décembre  1708,  Brankovitch  quitta 
cette  ville  de  Vienne  où  il  languissait  depuis  tant  d'années 
et  le  patron  de  l'Ours  d'Or  fut  enfin  débarrassé  de  cet  hôte 
importun. 

Eger  est  surtout  connue  dans  l'histoire  par  les  tragiques 
souvenirs  qui  se  rattachent  au  nom  de  Waldstein.  Le  nom 
de  Brankovitch  est  moins  populaire  dans  les  pays  occiden- 
taux.  Si  le  prétendant  serbe  connaissait  l'histoire  du  grand 


30  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

condottiere  allemand,  il  dut  s'établir  dans  sa  pensée  de  sin- 
guliers rapprochements  entre  leurs  deux  destinées.  Les 
habitants  de  la  petite  ville  ne  savaient  pas  au  juste  qui  était 
ce  grand  personnage  que  l'Empereur  leur  envoyait.  Il  n'était 
pas  interné  dans  une  casemate.  Il  pouvait  choisir  son  logis 
et  ses  relations.  On  le  croyait  fort  riche  et  il  jouissait  d'un 
crédit  illimité.  Il  vivait  grandement  et  se  parait  d'un  cos- 
tume oriental  des  plus  somptueux.  Bientôt  il  fut  accablé  de 
dettes.  Il  avait  la  conscience  plus  large  que  la  bourse  et, 
comme  tous  les  aventuriers,  il  ne  désespérait  jamais  de 
l'avenir.  Il  adressa  tour  à  tour  h  l'Empereur  Léopold  et  à 
son  successeur  Joseph  I"  des  suppliques  où  il  réclamait  sa 
liberté.  Elles  ne  furent  pas  entendues.  Il  était  tombé  dans  la 
misère  la  plus  profonde  et  nous  le  voyons  au  cours  de  l'an- 
née 171 1  solliciter  tour  à  tour  des  subsides  de  l'impéra- 
trice autrichienne  et  du  tsar  Pierre  le  Grand.  Il  s'éteignit 
le  i3  décembre  de  cette  même  année.  Il  affectait  dans  les 
derniers  temps  de  sa  vie  des  allures  singulières.  Un  portrait, 
dont  l'original  est  conservé  au  château  de  Kœnigswart,  ap- 
partenant aux  Metternich,  nous  le  montre  les  yeux  hagards, 
les  cheveux  répandus  sur  les  épaules,  la  barbe  tombant 
jusqu'à  la  ceinture.  Il  a  l'air  d'un  charlatan  ou  d'un  aliéné. 
Je  ne  me  pique  pas  d'être  versé  en  graphologie,  mais  les 
fac-similé  de  son  écriture  paraissent  révéler  un  tempérament 
bizarre  et  singulièrement  agité.  Brankovitch  fut  surtout 
pleuré  par  ses  créanciers.  Comme  il  était  hérétique,  il  fut 
enseveli  en  dehors  du  cimetière  catholique.  Sa  tombe  devint 
un  lieu  de  pèlerinage  pour  ceux  de  ses  compatriotes  qui  ne 
soupçonnaient  point  ses  fraudes  et  qui  voyaient  en  lui  un 
représentant  de  la  dynastie  et  de  la  tradition  nationales.  En 
1743  ses  restes  furent  déterrés  et  transportés  dans  les  pays 
serbo-croates,  à  Karlovats'.  Ils  furent  reçus  solennellement 
par  le  patriarche  Arsène  IV  et  déposés  au  monastère  de 
Krusedol,  à  côté  de  ceux  du  patriarche  Arsène  III.  C'est 
dans  ce  monastère  que  repose  aujourd'hui  le  premier  roi  de 

1.   En  allemand  Karlstaclt,  ville  de  Croatie. 


UN  PRÉTENDANT  SEKBE  AU  XVIIe  SIÈCLE  31 

la  Serbie,  Milan  Obrenovitch.  L'infrénieux  aventurier  avait 
poursuivi  toute  sa  vie  la  constitution  d'une  nationalité  serbe, 
qui  aurait  formé  un  petit  état  vassal  de  l'Empereur  ou  plu- 
tôt du  roi  de  Hongrie.  En  i848  ce  rôve  a  failli  se  réaliser. 

Je  ne  parlerai  point  ici  de  sa  Chronique.  Elle  n'a  (ju'une 
très  médiocre  valeur  historique  et  elle  a  surtout  [)our  objet 
d'étayer  les  mensonges  sur  lesquels  l'auteur  espérait  fonder 
sa  fortune.  Elle  est  d'ailleurs  encore  inédite  et  après  l'ana- 
lyse très  consciencieuse  qu'en  a  donné  son  dernier  historien, 
il  ne  semble  pas  qu'il  y  ait  un  grand  intérêt  à  la  publier. 


LA    LITTERATURE    SERBO-CROATE 


Les  peuples  sud-slaves  ou,  comme  ils  s'appellent  eux- 
mêmes,  les  lougoslaves',  se  divisent  en  trois  groupes  :  les 
Slovènes,  les  Serbo-Croates,  les  Bulgares.  D'après  les 
récentes  évaluations  du  P''  Niederlé,  qui  englobe  même 
les  Slaves  émigrés  dans  le  Nouveau  Monde,  on  compte- 
rait aujourd'hui  i  /i5o  ooo  Slovènes,  8210000  Serbo- 
Croates  et  4  588  000  Bulgares,  soit  au  total  plus  de  (juatorze 
millions  de  Sud-Slaves  répartis  entre  l'Autriche,  la  Hongrie, 
la  Turquie,  le  royaume  de  Serbie,  le  royaume  de  Bulgarie 
et  le  Monténégro.  Ces  quatorze  millions  se  partagent  entre 
cinq  cultes  :  chrétiens  orthodoxes,  catholiques,  grecs  uniates, 
réformés  (en  assez  petit  nombre)  et  musulmans.  Ils  prati- 
quent trois  alphabets  :  le  latin  chez  les  Slovènes  et  les 
Croates,  le  cyrillique  (autrement  dit  l'alphabet  russe  avec 
de  légères  variantes)  chez  les  Serbes  et  les  Bulgares.  Un 
texte  identique  peut  être  imprimé  tour  à  tour  en  caractères 
latins  à  Agram,  en  caractères  slaves  à  Belgrade.  D'autre 
part,  dans  les  îles  de  la  Dalmatie,  quelques  milliers  de 
fidèles  suivent  encore  l'antique  liturgie  slave-romaine  avec 
des  livres  liturgiques  imprimés  dans  un  alphabet  mysté- 
rieux qui  remonte  peut-être  aux  apôtres  slaves,  l'alphabet 
dit  i^lagolitique. 

Comme  on  le  voit  par  ces  indications,  ces  lougoslaves, 
malgré  leur  petit  nombre,  constituent  une  mosaïque  fort 
bigarrée  de  peuples,  de  langues  et  d'alphabets. 

I.   loujj  veiil  (lire  «  Sud  ». 


LA  LITTÉRATURE  SERBO-CROATE  33 

En  dehors  de  la  littérature  propement  dite,  ces  peuples 
ont  encore  gardé  une  littérature  orale  de  chants  épiques 
qui  se  transmettent  de  bouche  en  bouche  comme  les  ùj  Unes 
de  la  Russie  ou  les  doumas  de  l'Ukraine.  C'est  surtout 
dans  le  groupe  orthodoxe  que  l'épopée  populaire  a  persisté. 
Chez  les  Serbes  et  les  Bulgares,  l'influence  du  clergé  a  été 
moins  forte  que  celle  du  clergé  catholique,  plus  vigilant, 
plus  soucieux  d'exterminer  tout  ce  qui  pouvait  rappeler  les 
traditions  du  paganisme.  Je  n'ai  pas  l'intention  d'insister 
en  ce  moment  sur  cet  élément  épique  qui  mérite  une  sé- 
rieuse attention  et  qui  a  déjà  été  chez  nous  l'objet  de  tra- 
vaux détaillés.  Je  me  contente  de  rappeler  ici  ceux  de  MM. 
Dozon,  D'Avril,  et  le  petit  volume  que  j'ai  consacré  récem- 
ment au  cycle  épique  de  Marko  Kralievitcli '.  Certains 
faussaires  ont  même  essayé  de  fabriquer  des  chants  épiques 
où  l'on  aurait  retrouvé  les  premières  pages  de  l'humanité. 
Mais  la  falsification  a  été  heureusement  éventée. 


I.   Les  Slovènes. 

De  tous  les  peuples  iougoslaves,  les  Slovènes  sont  les 
plus  voisins  de  nous.  Aux  époques  primitives  du  christia- 
nisme, leur  littérature  religieuse  se  confond  avec  celle  de 
leurs  voisins  les  Croates.  C'est  la  Réforme  qui  chez  eux 
commence  à  émanciper  la  langue  nationale,  écrasée  jus- 
qu'alors par  le  latin.  C'est  à  Tubingue  et  à  Urach,  en  Wur- 
temberg, que  s'imprimèrent  la  seconde  moitié  du  xvi*  siècle 
les  premiers  textes  religieux  (catéchisme,  Actes  des  apôtres, 
traductions  de  la  Bible,  etc.).  A  cette  époque  héroïque  se 
rattache  les  noms  de  Truber,  d'Ungnade,  de  Georges  Dal- 
matin,  du  philologue  Bohoricz,qui  édita  en  latin  une  gram- 
maire Slovène,  à  Wittenberg,  en   i584.  Dans  la  préface  de 


I.  Dozouj  Poésies  populaires  serbes  (Paris,  Leroux).  —  D'Avril,  La  Rap- 
sodie  de  Kossovo  (Paris,  Leroux).  —  L.  Léguer,  Le  Cycle  épique  de  Marko  hra- 
lievilch  (Paris,    Leroux). 

3 


34  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

cette  grammaire,  Bohoricz  se  plaît  à  proclamer  la  gran- 
deur et  l'unité  de  la  race  slave.  «  La  langue  slave,  dit-il, 
est  répandue  par  la  plus  grande  partie  du  monde,  sinon  par 
le  monde  entier.  »  La  même  année,  Dalmatin  faisait  paraître 
à  Wittenberg  une  traduction  intégrale  de  la  Bible  :  cette 
publication  ne  coûta  pas  moins  de  8000  florins,  somme 
énorme  pour  le  temps.  Sur  ce  total,  les  Etats  de  Carniole 
fournirent  61000  florins,  ceux  de  Styrie  1000,  ceux  de 
Carinthie  900.  Dans  les  pays  slovènes,  comme  en  Bohême, 
la  Contre-réformation  finit  par  triompher  et  anéantit  la 
plupart  des  livres  hérétiques.  Mais  pour  réussir,  elle  dut 
employer  les  mêmes  procédés  que  chez  les  Tchèques.  Il 
fallut,  d'une  part,  détruire  les  livres  proscrits,  de  l'autre, 
écrire  des  livres  catholiques  dans  la  langue  nationale.  Ce  ne 
fut  que  vers  la  fin  du  xv!!!**  siècle  que  le  slovène  arriva  à  la 
vie  littéraire,  au  sens  profane  du  mot.  On  vit  apparaître 
des  almanachs,  des  essais  dramatiques,  notamment,  en  l 'jgo, 
une  adaptation  du  Mariage  de  Figaro.  La  Slovénie  (appelons 
de  ce  nom  l'ensemble  des  Slaves  de  la  Styrie,  de  la  Carin- 
thie, de  la  Corniole  et  de  l'istrie)  eut  son  premier  poète 
dans  la  personne  de  Yalentin  Vodnik,  né  en  1768,  mort  en 
1819.11  était  professeur  à  Lublania,  autrement  ditLaybach, 
lorsque  Napoléon  vainqueur  de  l'Autriche,  créa  en  1809, 
avec  des  provinces  enlevées  à  l'empereur  François  I",  une 
Illyrie  soumise  à  la  France  et  administrée  par  deux  gou- 
verneurs résidantl'un  à  Lublania (Laybach),  l'autre  à  Trieste. 
Cette  Illyrie  comprenait  l'ensemble  des  pays  slovènes,  une 
partie  de  la  Croatie  et  de  la  Dalmatie.  Ce  nom  d'Illyrie, 
renouvelé  de  l'antiquité  classique,  produisit  un  eff'et  ma- 
gique. Les  pays  auxquels  il  s'appliquait  n'ont  été  peuplés 
par  les  Slaves  que  plusieurs  siècles  après  l'ère  chrétienne. 
Mais  il  ne  manquait  pas  de  patriotes  qui  se  plaisaient  à  faire 
remonter  leur  origine  aux  périodes  les  plus  lointaines  de 
l'antiquité. 

Vodnik,  devenu,  sous  le  régime  français,  inspecteur  des 
écoles  et  directeur  du  gymnase  de  Laybach,  fut  de  ces  nom- 
breux Slaves  qui  s'enthousiasmèrent  pour  Napoléon  et  virent 


LA  LITTÉRATURE  SERBO-CROATE  3,", 

en  lui  le  régénérateur  des  nations.  J'ai  clans  ma  bihliolhèque 
un  livre  bien  rare,  —  probablement  unique  en  France  ;  — 
c'est  une  grammaire  française  en  langue  croate,  rédio-ée 
par  un  curé  croate,  Sime  Starcevic'  ',  d'après  une  grammaire 
allemande  de  Mozin,  qui  était  fort  à  la  mode.  Elle  porte  ce 
titre  :  Nouvelle  grammaire  illyrico-francaise  à  l'usasse  de  hi 
jeunesse  militaire  des  proç>inces  illyriennes.  Ce  livre  est 
imprimé  à  Trieste  et  daté  de  1812.  1812  !  Un  an  plus  tard, 
cette  jeunesse  militaire  que  Napoléon  rêvait  de  mettre  au 
service  de  la  France  échappait  à  sa  domination  et  rentrait 
au  service  des  Habsbourg. 

Le  poète  Vodnik  crut  à  l'éternité  du  régime  français  et  de 
la  dynastie  napoléonnienne.  Dans  une  ode  enthousiaste,  le 
Réi>eil  de  l'Illjrie,  il  chanta  le  passé  et  les  espérances  de  son 
peuple  : 

Napoléon  a  dit  :  Réveille-toi,  Illyrie.  Elle  séveille,  elle  soupire  : 
Qui  me  rappelle  à  la  lumière?  O  grand  héros,  est-ce  toi  qui  me 
réveilles?  Tu  me  donnes  ta  main  puissante,  tu  me  relèves...  Le 
Grec  et  le  Latin  appellent  notre  pays  l'illyrie;  mais  tous  ses  fils 
l'appellent  la  Slovénie.  Le  citoyen  de  Raguse,  l'habitant  du  litto- 
ral, de  Cattaro,  de  Goritsa,  tous,  de  leurs  anciens  noms  s  appel- 
lent Slaves. 

Chez  les  Slovènes  pénètre  Napoléon;  une  génération  tout  en- 
tière s  élance  de  la  terre.  Appuyée  d  une  main  sur  la  Gaule,  je 
donne  l'autre  à  la  Grèce  pour  la  sauver.  A  la  tête  de  la  Grèce  est 
Corinthe,  au  centre  de  l'Europe  est  l'illyrie.  On  appelait  Corin- 
the  lœil  de  la  Grèce,  1  Illyrie  sera  le  joyau  du  monde-. 

Napoléon  évacua  l'illyrie  ;  le  rêve  de  Vodnik  s'évanouit. 
Toutefois  l'empereur  François  P''  sembla  lui  donner  un 
semblant  de  satisfaction  en  créant  en  18 16  un  royaume 
d'Illyrie  qui  comprenait  la  Carniole,  les  pays  de  Goritz  et 
de  Gradisca,  de  Villach  et  de  Klagenfurt,  le  littoral  et  une 
petite  partie  de  la   Carniole.  Le  titre  un  peu  fantastique  de 

1.  Ce  Sime  Starcevitch,  qui  est  mort  en  i858,  était  le  grand-oncle  d'un 
homme  politique  croate,  Ante  Sturcevic,  qui  me  fit  cadeau  du  volume  il  y  a 
une  vingtaine  d'années. 

2.  J'ai  traduit  l'ode  en  entier  dans  le  Monde  slave  (t.  I,  2<'  édit.,  p.  32-33). 


36  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

roi  d'Illvrie  figure  toujours  dans  le  protocole  de  la  Chan- 
cellerie autrichienne  ;  mais  il  ne  représente  qu'une  entité 
de  protocole.  Il  n"a  pas  plus  de  valeur  que  celui  du  roi  de 
Chypre  ou  de  Jérusalem. 

Yodnik  n'eut  pas  à  se  louer  de  son  malencontreux  enthou- 
siasme pour  Napoléon.  Il  eut  beau  chanter  le  retour  de  la 
domination  autrichienne;  malgré  ses  palinodies,  il  tomba 
en  disgrâce  et  mourut  dans  une  situation  assez  misérable. 

Il  avait  du  rencontrer  à  Laybach  un  Français  aventureux 
qui  rédigeait  alors  la  partie  française  du  journal  ofTiciel  de  la 
domination,  Le  Télégraphe.  Ce  Français  s'appelait  Charles 
Nodier  etdevait  jouer  assez  brillamment  sa  partie  dans  le  con- 
cert romantique.  C'est  à  Laybach  que  Nodier  puisa  l'inspira- 
tion de  quelques-unes  de  ses  premières  œuvres,  Jean  Sbogai-, 
et  un  récit  truculent  :  Smara  ou  les  Démons  de  la  nuit,  songes 
romantiques,  traduits  de  l'esclavon  du  comte  Maxime  Odin. 
Inutile  de  dire  que  le  comte  Maxime  Odin,  —  un  prétendu 
noble  ragusain,  —  n'a  jamais  existé  et  qu'Odin  n'a  jamais 
été  un  nom  slave'.  C'est  Nodier  probablement  qui  suggéra 
à  Mérimée  l'idée  première  de  cette  colossale  mystification 
qui  parut  pour  la  première  fois  à  Strasbourg,  en  1827,  sous 
ce  titre  :  La  Guzla  ou  choix  de  poésies  lyriques  recueillies 
dans  la  Dalmatie,   la  Bosnie,  la    Croatie  et   l'Herzégovine  '. 

Plus  tard,  le  bon  Nodier,  pour  avoir  séjourné  chez  les 
Illyriens,  se  croyait  capable  de  disserter  sur  leur  langue  et 
leur  littérature  et  lorsque  parut,  entre  les  années  1882  et 
1889,  le  Dictionnaire  de  la  conversation  et  de  la  lecture, 
c'est  à  lui  qu'on  demanda  l'article  :  Langue  et  littérature 
illyriennes,  et  cet  article  a  été  réimprimé  sans  changement 
au  tome  onzième  de  la  deuxième  édition  de  cet  ouvrage, 
qui  parut  à  Paris  en  i856.  Il  est  bien  curieux  comme  rare 
spécimen  d'ignorance  impudente  et  de  creuse  phraséologie. 
En  i856,  Nodier  était  mort  depuis  douze  ans;  un  éditeur 
consciencieux  aurait  eu  le  devoir  de  faire  mettre  son  article 


1.  Odin  représente  tout  simplement  les  quatre  premières  lettres  de  NODler. 

2.  Voir  plus  loin  l'étude  sur  Mérimée. 


LA  LITTERATURE  SERBO-CROATE  37 

au  courant  de  la  sciwiice.  Les  bons  travaux  ne  manquaient 
pas  alors,  même  en  français,  sur  cette  littérature  si  peu 
connue.  Les  trois  quarts  de  l'article  sont  consacrés  à  des 
divagations  plus  ou  moins  exactes  sur  les  chants  des  guzlars, 
tels  qu'on  se  les  figurait  d'après  les  fantaisies  de  Mérimée. 
Nodier  se  permet  d'émettre  un  diagnostic  doctrinal  à  pro- 
pos de  celte  langue  qu'il  ignore  et  de  cette  littérature  qu'il 
ne  soupçonne  pas  : 

Je  ne  sais,  dit-il  gravement,  si  la  langue  slave  aui-a  jamais  une 
littérature  classique;  je  l'en  crois  très  digne  sous  tous  les  rap- 
ports et  il  est  du  moins  certain  qu'elle  a  déjà  son  Iliade  ou  sa 
Jérusalem  ;  c'est  VOsmanide,  poème  épique  de  Gondola,  aussi  célè- 
bre chez  les  Dalmates  qu  il  est  inconnu  à  Pai'is'.  Toutefois  ce 
poème  assez  récent  n'existe  lui-même  que  dans  la  bouche  des 
rapsodes  et  dans  quelques  manuscrits  très  rares.  Vai  attendant 
que  le  poète  esclavon  prenne  son  rang  parmi  les  maîtres  de  l'épo- 
pée, ce  qui  peut  arriver  un  jour,  son  existence  à  peine  constatée 
n'occupe  pas  la  renommée  à  vingt  lieues  du  i)ays  qui  conserve 
ses  cendres  et  je  n'ai  jamais  entendu  nommer  un  de  ses  émules 
dans  tout  le  reste  de  l'Europe. 

Ceci  est  fort  impudent.  Dès  1826,  Schafarik  avait  publié 
à  Bude  sa  Geschichte  der  SUnnscJien  Spraclie  uiid  Litcidlnr 
et  en  iSS"  l'Allemand  Olbrecht  avait  publié  «à  Leipzig  un 
autre  ouvrage  sur  les  littératures  slaves,  où  Nodier  aurait  eu 
beaucoup  à  apprendre,  et  où  le  nom  de  Gondola  ou  mieux 
Gundulic  n'était  pas  ignoré. 

Nodier  continue  ainsi  sa  notice  : 

Le  culte  de  la  Muse  slave  a  dû  être  beaucoup  plus  dédaigné 
dans  la  civilisation  scolastique  et  universitaire  des  âges  moder 
nés;  mais  je  ne  doute  pas  qu'il  ne  se  rétablisse  un  jour. 

Le  bon  Nodier  et  le  Dictionnaire  de  la  conversation  sa- 
vaient se  contenter  de  peu.  \J Osjuanide  avait  été  publiée  en 
i8o3  et  en  1826-  et  traduite   en  italien  dès  1827.   Quant  à 

I.   Nous  parlerons  tout  à  l'heure  de  cette  Osmanide. 

3.  J'ai  dans  ma  bibliollièquc  un  ma^juifique  exemplaire  de  l'édition  de 
1826  (3  volumes  in-S",  Ra(juse)  qui  aurait  certainement  rrjoui  le  cœur  de 
Nodier,  lequel  était,  comme  on  sait,  un  passionné  bihliopliile. 


38  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

ce  culte  de  la  INIusc  slave,  que  l'auteur  de  Jean  Sbogar 
crovail  si  dédaigné,  nous  verrons  tout  à  l'heure  dans  quelles 
œuvres  et  par  quelles  mains  il  avait  été  célébré. 

Revenons  à  Vodnik;  il  fut  un  précurseur  non  seulement 
comme  poète,  mais  aussi  comme  publiciste.  Il  fonda  le  pre- 
mier Journal  de  son  pays,  les  Ljublanske  Novice  (Gazette 
de  Loybach).  En  1827  une  chaire  de  slovène  fut  créée  dans 
cette  ville;  cet  idiome  trouva  son  grammairien  dans  la  per- 
sonne d'un  philologue  qui  d'ailleurs  écrivait  en  allemand  et 
qui  a  joui  d'une  réputation  européenne,  Kopitar.  Depuis,  la 
nation  slovène  a  donné  au  monde  slave  un  autre  grand  philo- 
logue, Miklosich,  qui  fut  professeur  à  Vienne  et  associé  de 
l'Institut,  et  qui  d'ailleurs  ne  se  piquait  guère  de  patriotisme 
slave.  De  tous  les  peuples  slaves  de  l'Autriche-IIongrie  les 
Slovènes  sont  ceux  qui  ont  les  prétentions  les  plus  modestes. 
Ils  n'ont  pas  dans  leur  histoire  de  faits  bien  saillants  et, 
malgré  la  dénomination  purement  fictive  de  Royaume 
d'Illyrie,  ils  ne  sauraient  avoir  la  prétention  —  comme  les 
Tchèques,  les  Polonais  ou  les  Croates  —  de  reconstituer 
un  état  qui  n'a  jamais  existé.  Ils  ne  rêvent  ni  d'une  grande 
Slavie,  ni  même  d'un  royaume  illyrien  ;  ce  qu'ils  voudraient 
avoir,  ce  que  leur  promet  d'ailleurs  la  constitution,  c'est 
une  université  nationale  à  Laybach.  Leurs  voisins,  les 
Croates,  en  ont  bien  une  à  Agram. 

En  littérature  les  Slovènes  n'ont  pas  eu,  comme  d'autres 
peuples,  comme  leurs  congénères,  les  Russes  et  les  Polo- 
nais, à  passer  par  la  crise  douloureuse  de  la  lutte  des  clas- 
siques et  des  romantiques.  Avec  François  Presern  (né  en 
1800,  mort  en  iS/jg),  la  poésie  slovène  entre  de  plain-pied 
dans  le  romantisme  ;  elle  s'inspire  de  Byron,  de  Mickiewicz, 
des  balladistes  allemands,  mais  elle  puise  aussi  directement 
aux  sources  de  la  vie  populaire. 

Stanko  Vraz  (i8io-i85i),  après  avoir  débuté  en  recueil- 
lant et  publiant  les  chants  populaires  de  son  pays,  passa 
chez  les  Croates,  où  nous  le  retrouverons  plus  loin,  et 
devint  chez  eux  le  plus  grand  poète  de  la  période  dite 
illyrien  ne. 


LA  LITTÉRATURE  SERBO-CROATE  39 

La  littérature  politique  naquit  en  i843  avec  le  journal 
No{>ice  rédigé  par  le  D"^  Bleiveis.  En  1862,  un  évoque 
patriote,  Slomsek,  fonda  une  société  de  Saint-IIermugoras 
pour  la  publication  de  livres  populaires.  Cette  société,  qui 
existe  toujours,  a  puissamment  contribué  à  exciter  dans  le 
peuple  le  goût  de  la  lecture.  Bien  que  leurs  origines  litté- 
raires —  ainsi  que  nous  l'avons  vu  tout  à  l'heure —  remon- 
tent à  la  Réforme,  les  Slovènes  sont  aujourd'hui  d'ardents 
catholiques. 

En  1866,  à  l'instar  de  ce  qui  s'était  passé  à  Novi-Sadchez 
les  Serbes  de  Hongrie,  chez  les  Tchèques,  chez  les  Slo- 
vaques, les  Slovènes  fondèrent  une  Malica,  c'est-à-dire  une 
société  coopérative  ou  mutualiste  d'édition.  Cette  société, 
qui  au  début  ne  comptait  que  cinq  cents  membres,  en  a 
aujourd'hui  environ  quatre  mille.  Ses  publications  embras- 
sent à  peu  près  tous  les  genres  et  sont  assurées  d'un  public 
assidu  et  intelligent. 

L'activité  littéraire  des  Slovènes  se  concentre  surtout  à 
Laybach  ;  mais  Klagenfurth  (en  slovène  Celovec)  lui  a  par- 
fois disputé  le  premier  rang.  C'est  à  Celovec  qu'Antoine 
Janezic  (1825-1869)  fonda  le  premier  journal  purement  litté- 
raire. Parmi  ses  collaborateurs  l'un  des  plus  considérables 
fut  François  Levstik  (1831-1887)  que  ses  compatriotes  se 
plaisent  à  appeler  le  Lessing  slovène  ;  Levstik  fut  tout  en- 
semble critique,  poète,  romancier.  Joseph  Jurcic  (i8/44- 
1881)  fut  surtout  un  peintre  de  la  vie  populaire,  une  sorte 
de  Tourguenev  slovène,  dont  certaines  œuvres  ont  été  por- 
tées avec  succès  à  la  scène.  jNI.  Tavczar  (né  en  i85i)  a  écrit 
aussi  des  romans  de  la  vie  nationale  ;  l'un  d'entre  eux  se 
passe  à  Lublania  (Laybach)  à  l'époque  du  congrès  qui  valut 
à  cette  ville,  d'ailleurs  assez  obscure,  une  renommée  éphé- 
mère. 

En  créant  la  revue  Z^>on  (la  Cloche)  le  poète  Stritar  (né 
en  i836)  a  donné  à  la  littérature  slovène  l'organe  pério- 
dique qui  lui  avait  manqué  jusqu'alors  ;  chez  Stritar  le 
poète  est  doublé  d'un  critique  et  d'un  philosophe.  Mais  son 
libéralisme  a  dû  plus  d'une  fois  se  heurter  au  conservatisme 


40  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

clérical  de  îies  compatriotes.  C  est  pouiianl  le  clergé  qui  a 
produit  deux  des  meilleurs  poètes  de  1  époque  moderne, 
Gregorric  (né  en  iSiii)  et  Askerec  (né  en  iS56).  Gregorcii- 
est  un  patriote  passionné.  Dans  nn  de  ses  poèmes  les  plus 
célèbres,  il  met  en  scène  un  prêtre  qui  impose  les  cendres 
an\  fidèles  suÎA-ant  le  rite  de  Téglise  catholique  ;  à  la  fin  se 
présente  devant  lui  un  personnage  qui  représente  le  peuple 
5;Jovène,  ce  peuple  si  longtemps  méconnu  et  misérable.  Le 
prêtre  rejette  les  cendres  loin  de  lui  et  s  écrie  d  une  voix 
forte  :  k  Lève-toi,  mon  pauvre  peuple,  jusqu'ici  foulé  aux 
pieds  dans  la  poussière,  ce  n'est  pas  le  jour  des  cendres  qui 
esl  ton  jour,  c  est  le  jour  de  la  résurrection.  «  Antoine 
Aslierec  (né  en  iS56)a  écrit  des  ballades  et  des  romances, 
des  poèmes  épiques  et  lyriques.  Ce  n'est  pas  un  poète  de 
sentiment  et  de  mélancolie,  c'est  le  poète  de  l'action.  Sa 
muse  ne  s'attarde  point  à  pleurer,  a  La  torche  dans  une 
main,  le  glaive  dans  l'autre  »,  elle  conduit  son  peuple  au 
combat  contre  robscurantisme  et  la  tyrannie,  mais  elle  ne 
rinvite  pas  aux  sanglantes  revanches.  «Le  progrès,  la  civi- 
lisation, que  telle  soit  notre  vengeance  !  »  Elle  se  berce  de 
rêves  humanitaires:  elle  tend  une  main  fraternelle  aux 
frères  musulmans.  Elle  défend  la  cause  des  opprimés  et 
des  misérables.  Asterec  s'inspire  au  besoin  de  la  poésie 
populaire  russe  et  des  légendes  de  l'Orient,  Gregorcic  et 
Askerec  sont  les  deux  chefs  d'école  de  la  jeune  f::;énération. 

Les  Slovènes  ont  même  une  littérature  dramatique.  Ce 
n'est  que  depuis  1887  que  les  représentations  slovènes 
:  '  1  avec  les  représentations  allemandes  au  théâtre  de 

a'  ;  on  v  joue  peu  de  pièces  originales  et  celles  qui 

ont  ce  caractère  sont  naturellement  assez  difficiles  à  com- 
prendre pour  les  étrangers,  même  pour  les  congénères 
slaves  qui  ne  sont  pas  au  courant  des  mœurs  locales  ou  des 
tyj»es  indigènes. 

Je  n'ai  pas  de  renseignements  récents  sur  la  statistique 


1.   Sur  LnlilBniB   (Lmhiiph)  roir   incn   vciunie   Lo  S^nvr.   Ir  Danube   rt   Ir 
lialhan 


LA  LITTÉRATLRE  SERBO-CROATE  41 

des  journaux  dans  les  pavs  de  langue  slovène.  En  iSm7  le 
total  des  périodiques  était  de  ô'i,  dont  deux  journaux  quoti- 
diens paraissant  à  Lublania  et  un  bi-quotidien  à  Trieste. 
Aujourd  hui,  ce  que  les  Slovènes  désirent  avant  tout,  c'est 
un  établissement  d  enseignement  supérieur  où  les  leçons 
seraient  données  en  leur  langue.  Ils  ne  peuvent  avoir  de 
grandes  ambitions  politiques,  mais  le  jour  où  le  suffrage 
vraiment  universel  sera  proclamé  en  Autriche  ils  apporte- 
ront un  précieux  appoint  à  leurs  congénères  de  Boh^Mne  et 
de  Moravie  dans  la  lutte  contre  l'élément  germanique.  Ils 
tiennent  avant  tout  à  rester  slaves,  et  il  ne  faut  pas  oublier 
que  c  est  ce  peuple  qui  ferme  aux  ambitions  allemandes  le 
chemin  de  Trieste. 


II.  Les  ChuATEs. 

La  littérature  religieuse  des  Serbes  et  des  Croates  au 
moyen  âge  n'offre  guère  de  production  originale  et  je  n'ai 
point  à  m'en  occuper  ici.  Des  textes  théologiques  ou  juri- 
diques, des  Vies  des  Saints  ne  constituent  pas,  à  proprement 
parler,  des  œuvres  littéraires.  La  littérature  historique  fait 
presque  complètement  défaut.  Il  est  bien  entendu  que  je  ne 
m'occupe  pas  ici  des  écrits  en  langue  latine. 

C  est  à  Spalalo  et  à  Raguse  qu  apparaissent  les  premiers 
représentants  de  la  littérature  proprement  dite, 

La  Dalmatie  subissait  la  domination  de  Venise,  mais  elle 
n'avait  pas  renoncé  à  sa  langue  nationale,  l'idiome  slave  ou 
serbo-croate  ;  les  citoyens  les  plus  éclairés  allaient  faire 
leur  éducation  en  Italie,  mais  ils  rapportaient  de  l  étranger 
le  noble  désir  de  rivaliser  avec  leurs  maîtres.  La  littérature 
de  la  Dalmatie  s'inspire  naturellement  des  poètes  italiens. 
Le  premier  en  date  des  poètes  croates  de  la  Dalmatie,  c'est 
Marko  Marulic  (ii5o-i52i).  C'est  par  lui  que  l'Académie 
sud-slave  d'Agram  a  commencé  en  1S69  sa  collection  des 
anciens  écrivains  croates,  qui  compte  aujourd'hui  vingt-cinq 
volumes.  Son  poème  de  Judith  parut  en  IJ2I.  Le  sujet  est 


42  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

emprunté  à  la  Bible,  mais  au  fond  le  poète  songe  aux 
voisins  musulmans  qui  oppriment  les  frères  chrétiens. 
Tandis  que  la  poésie  populaire  —  alors  fort  dédaignée  des 
humanistes  —  néglige  la  rime  et  ne  produit  que  des  vers 
blancs,  les  représentants  de  l'école  littéraire  s'appliquent 
au  contraire  à  n'écrire  que  des  vers  rimes.  Le  plus  souvent 
ils  se  contentent  d'adapter  ou  de  paraphraser  des  œuvres 
italiennes.  Un  contemporain  de  Marulic,  Pierre  Hektorovic 
(1^87-1572),  est  s^irtout  célèbre  par  un  poème  original,  Z)fa- 
logue  des  pécJieurs,  dans  lequel  il  a  intercalé  trois  chansons 
populaires. 

Comme  les  villes  d'Italie,  les  cités  dalmates  avaient  des 
fêtes  de  carnaval  qui  souvent  donnaient  lieu  à  des  chansons 
ou  à  des  poèmes  satiriques;  l'une  des  œuvres  les  plus  cé- 
lèbres dans  ce  genre  est  La  Boliémienne  d'André  Gubra- 
novi^  (mort  vers  i55o). 

La  plupart  des  poètes  se  sont  plu  à  traiter  des  sujets  bi- 
bliques, soit  d'après  le  texte  des  Écritures,  soit  d'après 
quelque  prototype  latin  ou  italien.  Ainsi  Mavro  Petranic^ 
(1482-576),  moine  de  l'ordre  de  Saint-Benoit,  a  chanté  La 
Chaste  Suzanne,  Le  Sacrifice  d'Abraham,  La  Résurrection. 
Marin  Drzic"  (1620-1 585)  écrivitdes  comédies, dont  un  ^(^a/e 
d'après  Plante.  Je  pourrais  citer  ici  bien  d'autres  noms  et 
des  titres  d'ouvrages  qui  n'apprendraient  rien  au  lecteur. 
J'ai  hâte  d'arriver  au  grand  poète  national  ragusain,  à  celui 
que  les  Sud-Slaves  opposent  avec  orgueil  à  l'auteur  de  la 
Jérusalem  délis^rée,  à  François  Gundulic  (1 588-1 638),  qui 
est  aussi  connu  sous  le  nom  italien  de  Gondola.  Il  appar- 
tenait à  une  famille  noble  et  remplit  avec  honneur  quelques 
emplois  de  la  République  ;  il  serait  sans  doute  arrivé  à  la 
magistrature  suprême,  au  titre  de  prince,  s'il  avait  dépassé 
l'âge  de  cinquante  ans.  Son  œuvre  capitale  est  un  grand 
poème  épique,  VOsmanide.  Ce  titre  est  assez  difficile  à  ex- 
pliquer. Au  premier  abord  il  semble  singulier  qu'un  poète 


I.    Le  c  final  de  ces  noms  se  prononce  tch  comme  dans  les  noms  serbes, 
a.   Prononcez  «  Derjitch  «. 


LA  LITTÉRATURE  SERBO-CROATE  43 

slave  chrétien  ait  pris  pour  héros  un  musulman.  Le  fait 
demande  quelques  commentaires.  Au  mois  de  mai  1622 
s'était  accomplie  à  Constantinople  une  révolution  de  palais 
qui  avait  eu  un  retentissement  considérable  chezles  chrétiens 
de  la  Péninsule  balkani(jue  et  de  l'Europe  orientale  :  le 
meurtre  du  sultan  Osman  II,  étranglé  par  son  grand  vizir 
Daoud  Pacha.  Peu  de  temps  auparavant  les  troupes  de  ce 
sultan  avaient  échoué  au  siège  de  Chocim  ou  Khotin  en 
en  Bessarabie  ;  elles  avaient  été  repoussées  par  celles  du 
roi  de  Pologne  Sigismond  IIL  C'est  le  fils  de  Sigismond, 
Wladyslaw  ou  Ladislas  (roi  de  Pologne  de  i632  à  16 '18)  qui 
est  le  véritable  héros  du  poème  dont  la  dénomination  est 
plutôt  inexacte. 

Gundulic  entretenait  par  sa  famille  ou  par  ses  études  de 
nombreuses  relations  avec  l'Italie.  A  ce  moment-là  un  duc 
de  Toscane,  Ferdinand  III,  avait  eu  l'idée  d'apprendre  la 
langue  slave  de  ses  voisins,  les  Dalmates,  et  c'était  un 
jésuite  apparenté  à  l'auteur  de  VOsmanide,  Marin  Gundulir, 
qui  lui  donnait  des  leçons.  Dans  une  ode  adressée  à  cet 
auguste  élève,  le  poète  ragusin  célèbre  la  gloire  de  la  race 
slave.  Il  joue  comme  le  fera  plus  tard  le  Tchèque  Kollar 
sur  l'homonymie  des  mots  slave  et  slava  (qui  veut  dire  gloire) 
et  il  exalte  la  grandeur  de  sa  race  : 

Elle  s'envole  comme  une  flèche  sur  son  char  ensoleillé,  la 
Gloire  ÇSIavd),  à  travers  la  plus  vaste  partie  du  monde,  l'étendue 
de  tous  les  pays  slaves. 

L'éclat  de  son  visage  fait  luire  une  brillante  aurore  depuis  le 
pays  de  Raguse  jusqu'au  froid  Océan  glacial. 

Cent  royaumes  oii  l'on  entend  célébrer  aujourd'hui  le  nom  slave 
sont  divisés  par  limmensité  de  l'espace,  mais  réunis  par  la  com- 
munauté de  la  langue. 

...  Que  partout  où  retentissent  les  paroles  slaves, 

Que  de  toute  une  moitié  du  monde  une  seule  langue  se  mette 
à  faire  retentir  ce  chœur  : 

«  Ferdinand,  prince  couronné  par-dessus  les  plus  grands  prin- 
ces, toi  que  le  monde  plein  de  ta  gloire  tient  pour  le  soleil  de  la 
terre, 

«  Ecoute  comme  tout  le  peuple  slave  dans  sa  reconnaissance 


44  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

fait  retentir  ta  gloire,  ce  peuple  dont  tu  aimes  la  langue,  ô  noble 
prince...  » 

Quand  Gundulic  parle  de  la  reconnaissance  de  tous  les 
peuples  slaves  pour  le  prince  qui  daigne  apprendre  un  de 
leurs  dialectes,  il  abuse  singulièrement  du  droit  que  les 
poètes  ont  d'exagérer.  Jusqu'au  xix"  siècle  les  œuvres  de 
l'école  dahnate  ne  seront  guère  connues  que  des  riverains 
de  l'Adriatique.  Les  Serbes  et  les  Bulgares  asservis  aux 
Turcs  sont  généralement  illettrés  ;  les  Tchèques,  les  Po- 
lonais et  les  Moscovites  ignorent  absolument  l'idiome  de  la 
Dalmatie. 

\J Osmaiiide  est  une  épopée  romanesque  assez  difficile  à 
analyser:  les  négociations  que  le  sultan  a  entamées  avec  la 
Pologne  donnent  lieu  h  des  récils  de  voyages  fantastiques  ; 
le  poète  met  en  scène  deux  amazones,  l'une  slave,  l'autre 
musulmane,  qui  se  battent  en  duel  comme  les  héroïnes  du 
Tasse.  Il  transporte  tour  à  tour  le  lecteur  dans  la  Pénin- 
sule balkanique  et  à  Varsovie  ;  il  descend  aussi  dans  les 
enfers  et  nous  fait  assister  aux  conseils  du  démon,  qui,  en  sa 
qualité  de  personnage  satanique,  tient  naturellement  pour 
les  païens  contre  les  Polonais.  Les  chants  XIV  et  XV  du 
poème  ont  malheureusement  disparu.  Ils  ont  été  suppléés  au 
xix"  siècles  par  deux  poètes  croates,  Sorkorevié  et  Mazu- 
ranir,  qui  les  ont  imaginés  chacun  au  gré  de  leur  tantaisie. 
Je  citais  tout  à  l'heure  les  fantaisies  de  Nodier  sur  la  litté- 
rature illyrienne.  Voici  une  autre  erreur  qui  n'est  pas  moins 
plaisante.  Un  savant  polonais  qui  ne  manquerait  pas  d'un 
certain  talent,  Christian  Otrowski,  s'est  occupé  du  Gun- 
dulic dans  ses  Lettres  slm>es\ 

Or,  pour  faire  admirer  de  ses  lecteurs  le  génie  de  Gun- 
dulir,  il  n'a  rien  trouvé  de  mieux  que  de  traduire  un  des 
chants  interpolés  au  xix*  siècle  par  Sorkocevir.  Il  n'y  a  que 
la  foi  qui  sauve.  Il  faut  aussi  beaucoup  de  foi  pour  croire 
tout  ce  que  chante  Gundulic.  Il  chante  le  prince  royal  de 
Pologne    Ladislas  ;  il    en    fait    le    héros    de    la    bataille    de 

I.    Clirisliîiii  Ostrouski,  Lettres  slaves.  Paris,  Aniyot,  i85-. 


LA  LITTÉHATURE  SERBO-CROATE  45 

Chocim  ;  il  le  montre  chevauchant  au  milieu  de  monceaux 
de  cadavres,  transperçant  les  cœurs  de  sa  lance,  moissonnant 
les  vies  avec  son  sahre.  La  réalité  racontée  par  un  témoin 
polonais,  Jacques  Sobieski,  castellan  de  Cracovie,  s'accorde 
mal  avec  ces  fantaisies  épiques.  La  vérité,  c'est  que  le 
prince  lut  malade  pendant  l'expédition  et  qu'il  resta  couché 
dans  le  camp  tandis  (jue  ses  compatriotes  se  battaient. 
Gundulic  est  un  humaniste  assez  éclairé  ;  mais  il  a  parfois 
de  singulières  ignorances  ;  ainsi  il  met  l'Attique  au  nord 
de  la  Thessalie,  erreur  plus  excusable,  à  vrai  dire,  que 
celle  de  Shakespeare  qui  lait  échouer  des  vaisseaux  sur  les 
côtes  de  la  Bohême,  de  Calderon  qui  fait  couler  le  Danube 
entre  la  Russie  et  la  Suède.  La  géographie  du  lointain  sep- 
tentrion échappe  encore  plus  complètement  au  poète 
ragusain.  Il  fait  du  roi  de  Pologne  le  souverain  de  la  Nou- 
velle-Zemble et  il  peuple  cette  contrée  de  galants  héros  qui 
entreprennent  des  pèlerinages  d'amour  en  l'honneur  d'une 
beauté  persane.  En  revanche,  Gunduli('  connaît  bien  ses 
voisins  les  Turcs,  mais  pas  leurs  femmes,  auxquelles  il  prête 
à  tort  des  caractères  et  des  aventures  romanesques.  Son 
poème  a  pour  sujet  un  épisode  contemporain,  comme  les 
Lusiades  de  Camoëns.  Le  poète  portugais  fait  un  abus 
effroyable  de  la  mythologie  classique.  C'est  un  défaut  que 
Gundulic  a  eu  la  sagesse  d'éviter.  Il  n'y  a  dans  V Osmanide 
qu'un  épisode  surnaturel  ;  mais  il  se  passe  dans  l'enfer 
chrétien. 

On  a  reproché  au  poème  de  manquer  d'unité,  de  disperser 
l'intérêt,  tantôt  surLadislas,  tantôt  sur  Osman;  on  a  même 
supposé  que  nous  avions  affaire  à  deux  poèmes  différents 
réunis  par  quehjue  caprice  inexplicable.  Au  fond  le  vrai 
héros  de  Y  Osmanide  est  la  nation  slave  luttant  contre  la  do- 
mination musulmane,  de  même  que  chez  le  Tasse  au-dessus 
des  Armide  et  des  Clorinde  plane  la  grande  idée  des  Croi- 
sades. 

Malgré  d'incontestables  défauts  de  composition  et  de  style, 
malgré  des  lacunesirréparables,  l'Os/^ea/î/c/e  reste  une  œuvre 
très  remarquable  qui  mériterait  d'être  connue  en  Occident. 


46  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Elle  a  déjà  été  traduite  en  latin  et  en  italien  ;  mais  ces  traduc- 
tions faites  par  des  compatriotes  de  l'auteur  ne  sont  guère 
sorties  du  milieu  qui  les  a  vues  naître.  Même  dans  un  idiome 
aussi  ingrat  que  le  nôtre,  —  par  rapport  à  l'harmonie  de 
l'original,  —  une  version  bien  faite  aurait  chance  d'intéres- 
ser les  lecteurs  délicats.  Je  regrette  de  ne  m'être  attaqué 
jusqu'ici  qu'à  des  fragments. 

A  côté  de  Gundulic,  Junius  Palmotic  (1606-1657)  tient 
une  place  fort  remarquable  dans  la  littérature  ragusaine, 
mais  ses  œuvres  manquent  "n  peu  d'originalité.  La  plus 
importante  est  une  Christiade  en  vingt-quatre  chants  qui 
n  est  qu'une  paraphrase  du  fameux  poème  latin  de  Vida. 

Le  tremblement  de  terre  de  1669  qui  faillit  détruire  Ra- 
guse  porta  un  coup  mortel  à  la  cité  naguère  si  florissante. 
Cette  catastrophe  fut  chantée  par  plusieurs  poètes,  notam- 
ment par  Jacques  Palmotic  (mort  en  1680),  frère  du  précé- 
dent, qui  célébra  de  même  Raguse, restaurée.  Au  fond,  la 
cité  ne  devait  plus  se  relever.  Elle  traina  une  existence 
précaire  jusqu'en  1806,  époque  où  cette  antique  république, 
si  justement  nommée  l'Athènes  slave,  fut  supprimée  par 
Napoléon.  Raguse  n'avait  pas  seulement  subi  les  influences 
italiennes.  La  littérature  française  avait  pénétré  jusque  sur 
le  littoral  de  l'Adriatique.  Dans  les  Mémoires  de  l'Académie 
d'Agram  un  savant  distingué,  M.  Matic,  a  récemment  publié 
un  ingénieux  travail  sur  Molière  à  Raguse'.  Voici  le  relevé 
des  pièces  de  Molière  qui  ont  été  traduites  ou  plutôt  adap- 
tées aux  mœurs  et  à  la  société  ragusaines  et  jouées  par  des 
sociétés  d'amateurs  :  Le  Misanthrope,  Tartufe,  Don  Juan, 
L'Ecole  des  Maris,  L'Ecole  des  Femmes,  Les  Femmes  sai>antes, 
Georges  Dandin,  Sganarelle,  Le  Mariage  forcé.  Le  Malade 
imaginaire.  Le  Médecin  malgré  lui.  Le  Bourgeois  gentil- 
homme, Monsieur  de  Pourceaugnac,  La  Comtesse  d'Escarba- 
gnas,  Les  Fâcheux  et  Psyché,  soit  les  deux  tiers  environ  de 
l'œuvre  du  maître. 

Raguse  ne  se  contentait  pas  d'assimiler  Molière.  Le  pres- 

I.  Voir  plus  loin  Molière  à  Raguse. 


LA  LITTÉRATURE  SERBO-CROATE  47 

tige.de  sa  langue  et  de  sa  poésie  était  tel  qu'il  s'imposait 
même  h  des  Français.  En  177/i  arriva  à  Raguse  un  jeune 
Français  fils  d'un  consul  qui  s'appelait  Bruère  Desrivaux. 
Il  apprit  lidiome  local  et  l'apprit  si  bien  qu'il  devint  en  cet 
idiome  un  poète  fort  estimable  ;  il  fut  tour  à  tour  consul 
de  France  à  Saraïevo,  à  Scutari,  à  Tripoli,  et  mourut  en 
1828.  Il  écrivit  en  serbo-croate  des  noëls  satiriques,  des 
satires,  voire  même  une  comédie,  qui  ne  furent  publiées 
que  longtemps  après  sa  mort. 


III 


J'ai  surtout  insisté  sur  Raguse;  mais  en  dehors  de  cette 
république  privilégiée  la  Dalniatie  a  eu  aussi  quelques  poètes. 
L'un  des  plus  originaux  est  assurément  un  religieux,  le  père 
André  Kacié  Miosic,  qui  vécut  au  xvii*  siècle.  C'était  un 
moine  patriote  qui  voulut  être  le  poète  de  son  peuple.  Les 
poètes  dont  nous  avons  parlé  tout  à  l'heure  avaient  écrit 
surtout  pour  l'aristocratie,  pour  les  intellectuels;  ils 
s'étaient  particulièrement  inspirés  de  l'antiquité  classique 
et  de  l'Italie.  Kacic  était  professeur  de  théologie  dans  un 
monastère  de  Sibenico,  mais  toutes  les  fois  que  ses  occu- 
pations lui  en  laissaient  le  loisir  il  parcourait  à  pied  la  ré- 
gion qui  s'étend  de  Scutari  à  Zara,  de  Mostar  à  Cattaro.  Il 
n'avait  pas,  comme  on  l'a  eue  plus  tard,  l'idée  de  recueillir 
les  chants  de  la  bouche  même  du  peuple  pour  les  imprimer 
tels  quels  sous  leur  forme  fruste  et  naïve.  Il  se  contenta  de 
s'en  inspirer;  il  s'inspira  aussi  de  quelques  chroniques  plus 
ou  moins  exactes  et  il  publia  en  17/16,  à  Venise,  un  recueil 
de  chants  historiques  qui  est  devenu  l'un  des  livres  les  plus 
populaires  du  monde  sud-slave.  Il  remonte  jusqu'aux  épo- 
ques les  plus  lointaines  ;  il  s'imagine  par  exemple  qu'Alexan- 
dre fut  un  roi  slave  et  il  le  chante  en  cette  qualité  avec  le 
même  sérieux  qu'il  célèbre  les  héros  sud-slaves  qui  luttè- 
rent contre  les  Turcs,  Le  succès  de  son  recueil  retentit 
jusqu'en   Allemagne.    Herder,    dans   son   célèbre    ouvrage 


48  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Stinunen  de?-  Vôlker  in  Liedern,  cite  telle  chanson  de  Kaci' 
comme  un  vrai  poème  populaire.  Et  de  fait  quelques-unes 
des  chansons  de  Kacic  ont  si  bien  pénétré  dans  la  conscience 
nationale  qu'on  a  oublié  leur  origine  littéraire  et  qu'elles 
semblent  sorties  des  entrailles  mômes  du  peuple. 


IV 


Les  petits  peuples  slaves,  ainsi  que  je  l'ai  déjà  fait  remar- 
quer, sont  trop  volontiers  tentés  de  confondre  la  littérature 
avec  la  bibliographie.  Je  suis  obligé  de  passer  sous  silence 
une  infinité  de  noms  qui  n'ont  aucun  intérêt  pour  cette  étude 
et  de  transporter  brusquementle  lecteur  de  Raguse  à  Agram, 
de  Dalmatie  en  Croatie.  C'est  Agram  en  elTet  qui,  vers 
i835,  devient  le  grand  foyer  du  mouvement  intellectuel. 

Le  développement  de  la  littérature  nationale  coïncida  avec 
la  renaissance  de  la  littérature  tchèque,  avec  les  efforts  des 
Magyares  pour  imposer  leur  langue  aux  différents  peuples 
de  la  couronne  de  Hongrie.  L'initiateur  du  mouvement  ne 
fut  ni  un  poète  ni  un  lettré  de  génie,  ce  fut  un  simple  pu- 
bliciste,  Louis  Gaj  ;  il  trouva  un  appui  intéressé  auprès  du 
gouvernement  de  Metternich,  qui  désirait  tenir  en  échec  les 
Hongrois.  Après  avoir  d'abord  publié  un  journal  croate,  il 
reprit  aux  voisins  slovènes  le  nom  de  l'Illyrie  et  lui  donna 
pour  quelques  années  une  consécration  officielle.  Sous  l'épi- 
thète  d'Hlyriens  il  embrassait  les  Croates,  les  Serbes,  les 
Slovènes  ;  le  mot  devint  à  la  mode  et  l'on  désigna  sous  le 
nom  d'illyrisme  le  mouvement  intellectuel  et  politique  qui 
devait  aboutir  à  la  régénération  de  ces  petits  peuples.  Mais 
au  bout  de  quelques  années  le  gouvernement  viennois  s'ef- 
fraya de  rillyrisme  ;  le  mot  fut  interdit,  mais  l'idée  resta. 
Au  terme  illvrien  on  substitua  celui  de  sud-slave  fiouefo- 
slave)  et  la  ville  d'Agram  resta  le  centre,  le  foyer  intellec- 
tuel du  sud-slavisme  :  pour  faire  rayonner  plus  aisément  leur 
influence,  les  Croates  renoncèrent  à  certaines  particularités 
de  leur  idiome  et  adoptèrent  en  partie  le  parler  plus  haimo- 


LA  LITTÉRATURE  SERBO-CROATE  49 

nieux  de  leurs  voisins  serbes.  La  même  langue  littéraire 
avec  deux  alphabets  diderenls  s'imprime  aujourd'hui  à 
Agram  et  à  Belgrade.  En  i8:'i2  fut  fondée  la  Matica  illy- 
rienne,  à  l'instar  de  la  société  analogue  créée  en  iSi^O  par 
les  Serbes  de  Xovi-Sad  pour  la  publication  de  livres  natio- 
naux. On  sait  comment  ce  mouvement  en  apparence  pure- 
ment littéraire  aboutit  aux  conséquences  les  plus  graves  en 
politique,  comment  en  1 848  les  Croates  se  prononcèrent  net- 
tement contre  la  révolution  hongroise  et  prêtèrent  un  con- 
cours etïîcace  à  la  dynastie,  qui  avait  alors  sensiblement 
besoin  d'être  secourue*.  Gaj  à  Agram,  Ilavliczek  à  Prague, 
Kossuth  à  Pestlî  furent  les  trois  initiateurs  des  mouvements 
parallèles  dont  les  conséquences  se  font  encore  sentir  au- 
jourd'hui. Après  avoir  si  brillamment  débuté,  Gaj  rentra 
tout  à  coup  dans  l'obscurité  ;  il  se  mit  au  service  du  gouver- 
nement autrichien,  fut  oublié  de  sa  nation  et  finit  par  mou- 
rir dans  la  misère.  Lorsque  j'assistai  en  1867  aux  fêtes  de 
l'inauguration  de  l'Académie  d'Agram,  je  le  cherchai  en 
vain  dans  la  foule  et  fut  tout  surpris  de  constater  qu'il  ne 
jouait  aucun  rôle  dans  les  cérémonies  officielles.  La  graine 
qu'il  avait  semée  leva  drue  et  féconde.  L'intensité  de  la  vie 
littéraire  à  Agram  fut  telle  qu'elle  absorba  jusqu'à  des  élé- 
ments voisins.  Ainsi  le  poète  Stanko  Vraz  (i8io-i85i),  né 
chez  les  Slovènes  et  qui  avait  débuté  par  écrire  dans  leur 
langue,  adopta  l'idiome  croate.  La  noblesse,  qui  jusque-là 
se  modelait  sur  celle  de  Vienne,  et  parlait  volontiers  alle- 
mand dans  ses  salons,  se  reprit  à  aimer  la  langue  des  an- 
cêtres. En  i838,  un  gentilhomme,  le  comte  Draskovic,  écri- 
vit —  en  allemand  —  une  brochure  :  Ein  Wort  an  Illjriens 
hochherzige  Tôchter  ûber  die  dlteste  Geschichte  und  Régéné- 
ration ihres  Vaterlandes  (Un  mot  aux  nobles  filles  de  l'illyrie 
sur  l'histoire  la  plus  ancienne  et  la  régénération  de  leur 
patrie),  qui  réveilla  chez  ses  belles  compatriotes  le  patrio- 
trisme  qui  avait  si  longtemps  sommeillé.  Je  n'insiste  pas 
ici  sur  le  rôle  que  les  Croates  jouèrent  dans  la  période  ré- 

I  .    Voir  mou  Histoire  d'AulricIte,  chap.  xix. 


SO  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

voliitionnaire  de  i8/i8  comme  patriotes  slaves,  soutiens  de 
la  dynastie  et  adversaires  de  la  suprématie  magyare.  J'ai 
raconté  cet  épisode  dans  un  livre  auquel  je  renvoyais  tout  à 
l'heure.  Gaj  avait  à  propos  des  Magyares  prononcé  ce  mot 
profond  :  «  Les  Magyares  sont  une  lie  qui  flotte  sur  le  grand 
océan  slave  ;  je  n'ai  pas  fait  cet  océan  ;  je  n'ai  pas  déchaîné 
ces  vagues  ;  prenez  garde  qu'elles  ne  s'élèvent  au-dessus  de 
vos  têtes  et  que  votre  ile  n'y  sombre.  » 

«  Gaj,  a  dit  plus  tard  un  grand  patriote,  a  lancé  notre 
esquif  sur  la  mer  du  slavisme.  Désormais  l'esquif  peut  être 
assailli  par  toutes  les  tempêtes  ;  il  ne  peut  pas  périr.  »  Un 
autre  a  dit  de  lui  dans  un  style  moins  solennel  :  «  Il  nous  a 
mis  du  miel  sur  les  lèvres.  »  A  cette  période  de  renaissance, 
à  cette  lune  de  miel  du  slavisme  régénéré  correspond  un 
développement  intensif  de  la  poésie  lyrique.  La  race  slave 
apparaît  aux  poètes  comme  une  grande  famille  dont  tous 
les  fils  doivent  se  connaître,  s'aimer  et  s'armer  pour  lutter 
ensemble  contre  leurs  ennemis  communs.  Stanko  Vraz  fonde 
la  revue  Kolo  \  et  écrit  au  poète  tchèque  Erben  :  «  Notre  vif 
désir  est  d'élever  notre  littérature,  de  la  rapprocher  du  goût 
et  de  l'esprit  des  autres  peuples  slaves  qui  sont  plus  près 
que  nous  de  la  civilisation  européenne,  mais  nous  ne  pou- 
vons le  faire  par  nos  seules  forces  et  nous  nous  réfugions 
sous  vos  ailes.  » 

Dans  des  vers  adressés  à  Mickiewicz  au  mois  de  mars  i8/|8 
il  s'écrie  : 

Lève-toi,  noble  race,  saisis  les  lances,  les  cuirasses,  les  dra- 
peaux, rassemble  tes  héros  sous  l'étendard  de  la  foi  et  de  la 
liberté.  Qui  pourra  résister  à  Dieu  et  te  résister?  Le  Turc  à  demi 
sauvage  fuit  vers  la  mer,  dans  les  forêts  le  Teuton  et  le  hideux 
Magyare  disparaissent.  C'est  parmi  tes  fils  que  sera  toujours  l'an- 
tique liberté. 

Ailleurs  il  flétrit  l'ingratitude  de  l'Europe  vis-à-vis  de  la 
race  slave. 


I.   Le  Kolo  est  proprement   une  danse   nationale  sud-slave,    une  sorte  de 
sarabande  d'un  mouvement  très  lent.  I^e  mot  veut  dire  cercle,  ronde. 


LA  LITTÉRATURE  SERBO-CROATE  31 

Qui  me  dira  pourquoi  tu  lèves  tes  mains  maudites  pour  souil- 
ler l'image  sainte  de  Slava? 

Slava,  c'est,  comme  je  l'ai  déjà  expliqué,  une  personnill- 
cation  de  la  race,  une  déesse  fantastique  sortie  de  l'imagi- 
natiori  du  poète  tchèque  Kollar,  qui  fut  le  chantre  des 
idées  panslavistes. 

Mais  en  vain,  vous  la  fi'appez,  mains  maudites;  il  viendra,  le 
jour  de  la  revanche. 

Alors  le  ciel  s'ouvrira;  le  soleil  rayonnera.  On  abattra  les 
autels  sanglants  pour  élever  des  temples  éternels  à  Dieu  et  à 
Slava. 

Dans  les  notes  de  ce  poème  l'auteur  explique  comment  la 
race  slave  a  sauvé  trois  fois  le  monde,  d'abord  des  Tatares 
au  xiii"  siècle,  puis  au  xvii*  lorsque  Sobieski  délivra  Vienne 
des  Turcs,  enfin  au  xix^  quand  les  Russes  renversèrent  Napo- 
léon. Ce  sont  là  les  trois  rédemptions  de  cette  Europe  in- 
grate qui  méconnaît  ses  bienfaiteurs. 

Des  idées  analogues  se  rencontrent  dans  les  œuvres  de 
Medo  Pucic,  le  poète  ragusain  qui  fut  le  gouverneur  du  futur 
roi  Milan  ;  dans  celles  de  Kukulievic  Sakcinski,  lequel  fut 
plus  encore  historien  que  poète.  Ce  fut  lui  qui  lança  le 
premier  l'idée  du  Congrès  slave  de  Prague  qui  avait  donné 
de  si  belles  espérances  et  qui  échoua  si  misérablement. 

Preradovic  (1818-1872)  est  probablement  le  plus  grand 
poète  de  son  peuple.  Tout  en  servant  avec  distinction  dans 
l'armée  autrichienne,  il  écrivit  des  poésies  lyriques  qui 
allèrent  au  cœur  de  ses  compatriotes  et  dont  quelques-unes 
resteront  éternellement  populaires^  Ses  œuvres  sont  parfois 
pénétrées  d'un  mysticisme  singulier,  qui  n'est  pas  sans  ana- 
logie avec  le  messianisme  de  Mickiewicz. 

Elles  respirent  un  profond  sentiment  de  la  solidarité  slave. 
Dans  une  pièce  intitulé  Toast  il  représente  tous  les  Slaves 
réunis  dans  un  festin.  Ils  se  portent  mutuellement  des  santés 
avec  leur  breuvage  national,  le  Russe  avec  du  thé,  le  Polo- 
nais avec  de  l'hydromel,  le  Tchèque  avec  de  la  bière,  le 
Jougo-Slave  avec  le  vin,  et  après  chaque  couplet   tous  les 


S2  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Slaves  reprennent  en  chœur  :  «  Tant  que  nous  vivrons, 
frères,  aimons-nous  d'un  amour  fraternel.   » 

Ivan  Mazuranic  (iSi/i-iSgo),  qui  a  su  combler  d'une  main 
fort  habile  les  lacunes  de  YOsmanide,  a  donné  une  épopée 
nationale  (La  mort  de  Srnaïl  agd)  qui  a  pour  objet  une  épi- 
sode de  la  lutte  des  Slaves  et  des  Turcs  et  que  les  Croates 
considèrent  comme  un  chef-d'œuvre  digne  de  rivaliser  avec 
les  plus  beaux  chants  populaires. 

A  côté  de  la  poésie  se  développent  les  autres  genres  lit- 
téraires :  Senoa  (i838-i88i),  Tomic  et  Sandor  Gialski  sont 
dans  leurs  récits  et  leurs  œuvres  dramatiques  des  conteurs 
délicats  de  la  vie  nationale. 

Les  sciences  historiques  et  philologiques  font  des  progrès 
remarquables  grâce  aux  instruments  de  travail  que  leur  four- 
nissent l'Académie  sud-slave  fondée  en  1767  et  l'Université 
ouverte  à  Agram  en  i^-j!x.  Je  ne  puis  insisterici  sur  les  noms 
des  savants  ni  sur  le  détail  des  travaux  publiés.  Je  me  con- 
tente de  rappeler  que  c'est  un  Croate,  M.  Vatroslav  Jagic, 
qui  a  longtemps  occupé  la  chaire  de  philologie  slave  de 
l'Université  de  Vienne  '.  Parmi  les  œuvres  éditées  par  l'Aca- 
démie d'Agram,  je  mentionnerai  seulement  le  grand  Dic- 
tionnaire de  la  langue  serbo-croate  commencé  depuis  un 
(juart  de  siècle. 

La  création  de  cette  Académie  a  été  le  couronnement  de 
l'œuvre  entreprise  par  les  précurseurs  du  mouvement  illy- 
rien.  On  sait  que  cette  fondation,  ainsi  que  celle  de  l'Uni- 
versité d'Agram,  est  due  en  grande  partie  à  la  libéralité 
d'un  illustre  prélat  auquel  j'ai  eu  plus  d'une  fois  occasion 
de  rendre  hommage,  le  regretté  évêque  de  Diakovo, 
M^""  Strossmaver. 


I.   M.   J;igic  a  étt^  élu  en   1908  correspondant  de  l'Académie  des  Inscrip- 
tions et  Belles-Lellres. 


GEORGES     D'ESGLAVONIE 

CHANOINE  PÉNITENCIER  DE  LA  CATHÉDRALE  DE  TOURS 


Il  y  a  une  trentaine  d'années  M.  Doran^^e,  bililiothécaire 
de  la  ville  de  Tours,  auquel  on  doit  un  Catalogue  des  ma- 
nuscrits de  cette  bibliothèque',  appela  mon  attention  sur 
les  gloses  slaves  de  certains  de  ces  manuscrits.  Ces  ma- 
nuscrits avaient  pour  auteur  un  personnage  appelé  Georges 
d'Esclavonie,  auquel  le  Cra/id  Dictionnaire  Jnstorique  de 
Moreri-  consacre  une  notice  ainsi  conçue  : 

«  Georges  d'Esclavonie  maître  es  arts,  docteur  en  théologie, 
chanoine  et  pénitencier  de  l'Eglise  de  Tours,  vivait  dans  le  quin- 
zième siècle  et  au  commencement  du  seizième^.  La  Croix  du 
Maine  dans  la  Bibliothèque  française  dit  qu  il  a  écrit  en  français 
un  livre  intitulé  :  La  vierge  sacrée,  imprimé  à  Paris  chez  Simon 
Vostre.  Cela  n'est  pas  exact.  Le  titre  de  ce  livre  est  :  Le  Château 
de  la  Virginité.  II  est  en  prose,  divisé  en  huit  chapitres,  suivis 
d'une  exhortation.  Le  tout  est  adressé  à  Isabelle  de  Villeblanche, 
d'une  noble  famille,  qui  venait  de  faire  profession  dans  l'abbaye 
de  Beaumont  près  de  Tours  entre  les  mains  de  I  archevêque  de 
Tours.  Je  nai  vu  qu'une  édition  de  ce  livre,  in-^"  gothique,  à 
Paris,  par  Jean  Tiepperel  :  le  lo  Juin  i5o6.  » 

L'ouvrage  auquel  Moreri  fait  allusion  est  bien  connu  des 
bibliophiles.  Il  est  signalé  par  Brunet,  Manuel  du  lib/aire 
(à  l'article  Esclai'onieyha.  Bibliothèque  nationale  en  possède 

1.  L'n  vol.  in-^o.  Tours,  i8-5. 

2.  Ce  Dictionniiire  a  eu  plusieurs  (''ditions.  J'ai  sous  les  yeux  l'édition  de 
Paris,  1759. 

3.  Ces  dates  sont  erronées  ainsi  que  je  le  montrerai  tout  à  l'heure. 


S4  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

deux  exemplaires,  dont  l'un  est  incomplet.  Ce  qui  nous  in- 
téresse ici,  ce  n'est  pas  ce  volume,  ce  sont  les  manuscrits 
accompagnes  de  gloses  slaves  conservés  à  la  bibliothèque  de 
Tours  et  que  nous  allons  examiner  d'après  la  description 
qu'en  a  donnée  le  biblothécaire  actuel,  M.  Collon,  dans  le 
récewl  Catalogue  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  de  Tours\ 

Ms.  39  :  Compendium  literalis  sensus  totius  divine 
scripture,    signé    en    latin  : 

Scriptum  Turonis  anno  D.  i/io,i  per  manum  Georgii  de 
Sclavonia,  Canonici  et  penitentiarii  ecclesie  Turonensis. 

La  date  de  ce  ms.  nous  permet  de  rectifier  tout  d'abord 
une  erreur  de  Moreri.  Le  chanoine  qui  l'a  écrit  en  i4o:4  n'a 
pu  vivre  au  seizième  siècle. 

Le  ms.  79  :  Lectura  magistrii  Georgii  de  Sclavonia  su- 
per Danielem,  iSgi,  iS^Mie  julii,  est  un  des  volumes  que 
Georges  avait  apportés  avec  lui  en  venant  à  Tours. 

Le  ms.  95  est  un  recueil  de  différents  textes  religieux. 
Un  certain  nombre  de  feuillets  portent  des  notes  qui  ont 
pour  le  lecteur  slave  un  intérêt  tout  particulier  et  qui  mé- 
ritaient peut-être  d'être  publiés  à  part  en  facsimile.  Elles 
attestent  l'érudition  polyglotte  de  l'auteur,  elles  attestent 
aussi  que  malgré  son  long  séjour  dans  cette  France 
où  il  avait  été  naturalisé,  et  où  il  est  mort,  il  n'avait 
point  oublié  la  langue  dans  laquelle  il  avait  fait  ses  pre- 
mières prières.  Elles  nous  montrent  que  dans  cette  langue 
il  connaissait  les  deux  alphabets  sacrés,  le  cvrillique  et  le 
glagolitique.  Ce  détail  mérite  d'être  relevé. 

Le  Folio  75  de  ce  ms.  nous  présente  un  alphabet  hébreu, 
un  alphabet  cyrillique,  un  alphabet  glagolitique  précédé  de 
cette  mention  :  Istud  alphabetum  est  chrawaticum.  Au-des- 
sous de  chaque  lettre  le  scribe  a  marqué  en  caractères  latins, 
le  nom  du  caractère  glagolitique  a^,  bouki  etc.  Vient  ensuite 
l'oraison  dominicale  en  langue  slave  en  caractères  latins  : 

Otse  nas  ise,  etc. 

On  peut  supposer   qu'en  écrivant  le  pater  en  caractères 

1.    2  vol.  in-8°.  Paris,  librnirie  Pion,  igoo. 


GEORGES  DESCLAVONIE  55 

latins  le  chanoine  slave  a  voulu  satisfaire  la  curiosité  de 
quelque  confrère  français  désireux  d'avoir  une  idée  de  cette 
langue  slave  alors  si  peu  connue  en  Occident.  Ce  qui  me 
paraît  confirmer  cette  hvpothèse  ce  sont  les  textes  que  nous 
allons  trouver  aux  feuillets  suivants. 

Fol.  76.  Salutation  angélique  et  symbole  des  apôtres  en 
caractères  glagolitiques  avec  une  transcription  en  carac- 
tères latins.  Les  caractères  glagolitiques  sont  tracés  avec 
beaucoup  de  soin  et  d'une  main  qui  s'est  évidemment  appli- 
quée. M.  Dorange  avait  bien  voulu  autrefois  prendre  pour 
moi  des  facsimilés  de  ces  deux  feuillets.  J'en  ai  conservé  un 
et  exposé  l'autre  au  Congrès  archéologique  de  Kiev  en 
187/i.  Il  doit,  s'il  n'a  pas  été  perdu,  figurer  aujourd'hui 
dans  les  collections  de  l'Université  de  Kiev.  Il  serait,  je 
crois,  intéressant  de  publier  ce  facsimile. 

Fol.  77.  Le  passage  qui  suit  semble  avoir  été  écrit,  soit 
comme  aide-mémoire,  soit,  ainsi  que  je  le  supposais  tout  à 
l'heure,  pour  expliquer  à  quelque  étranger  les  pays  où  se 
pratiquait  alors  la  liturgie  slave  dite  glagolitique.  Je  tran- 
scris en  essayant  d'interpréter. 

Istria  eadem  patria  Chrawat  (Il  veut  dire  je  crois  que 
ristrie  est  au  point  de  vue  de  la  langue  un  pays  slave  comme 
la  Croatie).  Primus  episcopus  Chra-wacie  qui  scit  utruraque 
ydioma,  tam  latinum  quam  Chrawaticum  et  célébrât  missam 
in  altero  istorum  ydiomatum  quocumque  sibi  placet  (il  s'a- 
git d'un  diocèse  où  la  liturgie  se  célèbre  à  volonté  en 
latin  ou  en  slavon  glagolitique,  mais  je  ne  sais  quel  est  cet 
évêché).  On  lit  ensuite  en  caractères  latins  :  Pavel  dvak  z 
Krbava.  Nous  reviendrons  tout  à  l'heure  sur  ce  Paul. 
Dlgouschanin  plemeniti  routsanin  Krisanits  drasecin  sin 
Krbavski.  La  Krbava,  en  latin  Gorbavia,  est  une  région  de 
la  Croatie  sur  les  front  ères  de  la  Dalniatie.  Elle  a  eu  de 
Ii85  à  i/(6o  un  évêché  dont  le  siège  était  à  Udbina.  Je  ne 
suis  pas  assez  documenté  sur  les  généalogies  et  la  topono- 
mastique  croates  pour  identifier  les  personnages  dont  il  est 
question  ici  et  sur  lesquels  leurs  compatriotes  n'ont  peut- 
être  eux-mêmes  aucun  document. 


36  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

De  isla  diocesi  est  Coplice  —  Episcopus  de  Kerbavia  — 
Episcopus  Knynski  —  Episcopus  Krxski*  —  Episcopus 
Split.  Quasi  archiepiscopus.  Episcopus  Troguier.  —  Epis- 
copus Schibenik.  —  Archiepiscopus  Zadrski  (noter  ici  le 
mélange  du  latin  et  du  croate).  —  Episcopus  Nenski.  Epis- 
copus Rabski.  Episcopus  Osorski.  Episcopus  Senski. 

Nous  avons  ici,  si  je  ne  me  trompe,  l'énumération 
complète  de  tous  les  évêchés  où  se  pratiquait  seule  ou  con- 
jointement avec  la  liturgie  latine,  la  liturgie  glagolitique. 

Au  bas  de  ce  feuillet  se  retrouve  un  alphabet  slave  glago- 
litique un  peu  plus  cursif  que  celui  du  feuillet  76. 

Le  folio  78""'  verso  porte  des  mots  slaves  qui  donnent  le 
nom  des  jours  de  la  semaine  et  des  mois  en  caractères 
latins  :  Nedila,  prvedan  (et  non  pas  day  comme  ont  lu  les 
éditeurs  antérieurs),  ete. 

Ici  encore  on  peut  supposer  à  bon  droit  que  le  scribe  a 
voulu  se  remémorer  des  mots  usuels  de  sa  langfue  mater- 
nelle  ou  plutôt,  comme  je  le  disais  tout  à  l'heure,  donner  à 
quelque  collègue  français  une  idée  de  cette  langue. 

Le  manuscrit  qui  renferme  ces  textes  slaves,  fait  remar- 
quer M.  Collon,  est  écrit  sur  un  papier  exactement  sem- 
blable, de  la  même  main  que  deux  autres  mss.  de  la  biblio- 
thèque de  Tours  (N"  79  et  622)  que  nous  savons  être  de  la 
main  de  Georges  d'Esclavonie. 

Plusieurs  autres  mss.  de  la  bibliothèque  de  Tours,  qui 
ne  renferment  pas  de  gloses  slaves,  nous  donnent  quelques 
indications  sur  la  vie  et  les  œuvres  du  chanoine  péniten- 
cier. 

P.  277,  on  voit  le  ms.  357  donné  en  gage,  datus  pignori 
magistro  Georgio  de  Rayn,  canonico  Turonensi,  pro  duo- 
bus  scudis  auri. 

P.  280.  Le  ms.  362,  porte  le  suivant  Ex  libris:  «  Ista 
est  summa  Georgii  de  Rayn  Aquilegiensis  diocesis.  »  Ces 
deux  mentions  nous  apprennent  le  lieu  de  naissance  du 
chanoine  Georges.   Sa  ville  natale   appartenait   au    diocèse 

I.   Je  redresse  ici  les  lectures  antérieures. 


GEORGES  DESCLAVONIE  o7 

d'Aquilée.  Nous  reviendrons  tout  à  Theure  sur  la  ville  de 
Rayn. 

Dans  le  ms.  444  (Cuilhunnc  Peraud,  Sunima  de  viciis  et 
virtutibus)  au  verso  du  foIio^iSà  la  date  :  Die  prima  mensis 
julii  anno  M"  CGCC""'  XVI'"",  il  est  question  de  la  vente 
dudit  manuscrit  qui  avait  été  faite  per  ma^^istium  Georgium 
de  Rain  magistro  Petro  de  Castanea.  On  sait  que  Pierre  Cas- 
teio^ne,  originaire  du  diocèse  de  Rouen,  ensciona  Ja  méde- 
cine  à  l'Université  de  Paris  à  la  fin  du  \i\'  siècle  et  au  com- 
mencement du  XV*  siècle'. 

Un  manuscrit  renfermant  des  extraits  de  la  seconde 
Somme  de  Saint  Thomas  d'Aquin  porte  cette  note: 
Extracta  finita  in  vigilia  Sancti  Mathei  apostoli  et  evange- 
liste  anno  domini  i4i3,  scripta  per  manum  magistri  Gcor- 
gii  de  Sclavonia  canonici  et  penitentiarii. 

Au  milieu  du  fol.  16'"  du  ms.  337  (recueil  fact...)  on 
lit  la  signature  G.  de  Rayn  et  au  bas  du  fol.  17  la  date  de 
1887.  Ce  ms.  date  de  l'époque  où  le  scribe  étudiait  à  Paris. 

Georges  d'Esclavonie  ne  représente  pas  seul,  à  la  biblio- 
thèque de  Tours,  les  Slaves  méridionaux.  On  y  rencontre 
un  de  ses  parents,  son  neveu  Ulric. 

Le  ms.  469,  recueil  de  textes  à  l'usage  des  prédicateurs, 
porte  cette  mention  :  Istum  librum  scripsit  Parisius  Ulri- 
cus  nepos  magistri  Georgii  (de  Rayn)  anno  domini  iSgS. 

A  côté  de  cet  Ulric  figure   encore  un   autre    Slave.   C'est 

o 

celui  dont  nous  avons  relevé  le  nom  tout  à  l'heure,  Paul  de 
Krbava. 

Dans  le  ms.  95,  j'ai  relevé  autrefois  pendant  un  séjour  à 
Tours  une  glose  cyrillique  que  l'on  peut  traduire  ainsi  : 
«  Illud  scripsit  Paulus  Diaconus  e  Krbava  sicut  didicit.  » 
Je  n'ai  rien  découvert  sur  la  personnalité  de  ce  Paul  de 
Krbava  ;  ce  qui  est  intéressant,  c'est  de  le  voir  donner  ici 
un  spécimen  d'écriture  en  alphabet  cyrillique,  probable- 
ment pour  satisfaire  la  curiosité  de  quelque  camarade.  Ce 


I.   Voir  les  textes  qui  le  concernent  (de   iSg^  à  i^oô)  dans  le  tome  IV  de 
Chartul.  Univ.  Paris. 


58  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

qui  semble  probable  c'est  que  ce  Paul  vint  visiter  le  cha- 
noine Georges  en  France  en  compagnie  de  deux  autres  per- 
sonnages dont  il  était  question  plus  haut*. 

Tels  sont  les  documents  que  nous  fournissent  les  ma- 
nuscrits actuels  de  la  Bibliothèque  de  Tours.  Mais  tous  les 
mss.  tourangeaux  ne  sont  pas  restés  dans  leur  pays  d'ori- 
gine. Il  en  est  qui  ont  émigré  à  l'étranger.  Un  savant  archéo- 
logue, bien  connu  par  des  travaux  sur  l'histoire  de  la  Tou- 
raine,  l'abbe  Bourrasse,  a  découvert  à  Londres  au  British 
Muséum  (ms.  add.  N^  ii,  à^^)  l'Obituaire  de  l'Eglise 
Métropolitaine  de  Tours. 

Voici  le  passage  qui  concerne  Georges  d'Esclavonie  : 

V  Maii  (i/ii6)  obiit  recolendre  memoriœ  magister  Geor- 
gius  Ilenrici  de  Rahyn  presbyter  de  Sclavonia  Aquileiensis 
diœcesis,  magister  in  artibus  et  in  theologia,  canonicus  et 
pœnitentiarius  hujus  ecclesife,  qui  multos  libros  manu  pro- 
pria ad  usum  dictoe  ecclesiœ  scripsit  et  notavit  in  cantu  ;  et 
in  ullima  sua  voluntate  reliquit  residuum  bonorum  suorum 
mobilium  ecclesiœ  prefat.ne,  executione  sua  compléta,  pro 
laciendo  anniversarium  suum  solenne  anno  quolibet  in 
crastino  sancti  Hieronymi  :  Cujus  anima  requiescat  in  gau- 
dium. 

A  la  date  du  i"'"  Octobre  figure  une  mention  qui  confirme 
le  texte  précédent  : 

Anniversarium  bonœ  mémorise  venerabilis  viri  Georgii 
Ilenrici  de  Rayn,  presbyteri  de  Sclavonia  Aquileiensis  diœ- 
cesis, magistri  in  artibus  et  in  theologia,  canonici  et  pœ- 
nitentiarii  hujus  ecclcsia?,  qui  residuum  suorum  mobilium 
reliquit...  et  cujus  anima  requiescat  in  pace. 

Je  relève  dans  les  deux  textes  précédents  un  détail  parti- 
culièrement intéressant.  Bien  que  devenu  très  français  de 
cœur  et  très  dévoué  à  son  église  métropolitaine  à  laquelle 
il  lègue  ses  biens  mobiliers,  Georges  d'Esclavonie,  qui  se 
plaît  toujours  à  associer  à  son  nom  celui  de  sa  province  et 


I.   Au  I\  «  volume  du    Chartularium  je   vois  encore  mentionné  un  Croate, 
Paulus  Nicolaus  Ziigrabiensis  (anno  1/^2  i). 


GEORGES  D'ESCLAVONIE  69 

de  sa  cité  natale,  tient  à  évoquer  à  l'instant  de  sa  mort  les 
traditions  ecclésiastiques  qui  ont  bercé  sa  jeunesse.  Il 
prescrit  que  son  service  anniversaire  aura  lieu  le  lendemain 
de  la  fête  de  Saint  Jérôme.  Or  Saint  Jérôme,  né  à  Stridon, 
était  considéré  par  les  Slaves  de  Dalmatie  comme  leur 
compatriote  et  leur  patron  et  une  tradition  très  répandue 
chez  les  Slaves  méridionaux  lui  attribuait  l'invention  de 
l'alphabet  glajrolitique.  Il  était  pour  le  pieux  chanoine  un 
saint  national,  un  compatriote,  et  il  tenait  à  placer  sous  ses 
auspices  les  prières  qu'il  demandait  pour  son  âme  au  clergé 
de  la  métropole  de  Tours. 

C'est  dans  le  diocèse  d'Aquilée  que  se  trouvait  le  pays 
natal  du  chanoine  Georges,  ce  pays  qu'il  désigne  sous  le 
nom  de  Rayna.  Il  s'agit  très  probablement  de  bourg  de 
Rain  situé  sur  la  Save,  chef-lieu  de  cercle  de  la  Styrie(ii64 
habitants,  d'après  la  dernière  édition  du  Brockhaus.  C'est, 
dit  le  Brockhaus,  la  ville  allemande  la  plus  méridionale 
de  la  Styrie,  mais  le  cercle  de  Rain  est  surtout  habité  par 
des  Slovènes).  Au  quatorzième  siècle  on  ne  percevait  guère 
de  différence  entre  les  Slovènes  et  leurs  voisins  les  Croates. 
Il  y  a  lieu  de  croire  que  notre  chanoine  vécut  quelques 
années  dans  un  diocèse  croate  où  la  liturgie  glagolitique 
était  en  vigueur.  Où  fit-il  ses  études  ?  Etudia-t-il  d'abord  à 
l'université  récemment  fondée  de  Prague  qui  attirait  certai- 
nement les  Slaves  méridionaux  ?  Nous  ne  savons  actuelle- 
ment rien  de  positif  à  ce  sujet. 

En  tout  cas  pour  arriver  jusqu'à  Tours  il  devait  avoir 
passé  par  Paris. 

J'ai  eu  la  curiosité  de  rechercher  sa  trace  dans  la  belle 
publication  de  Denifle  et  Châtelain  :  Chartularium  Unwer- 
sitatis  Parisiensis^  accompagnée  de  V Auctarium  Unwersi- 
tatis  Parisiensis'  qui  reproduit  les  plus  vieux  registres  de 
la  nation  allemande  à  l'Université  de  Paris. 

Dans  ces  deux  publications  revient  à  diverses  reprises  le 


1.  Paris,  Delalain,   1* 

2.  Ibid.  1894  et  s. 


60  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

nom  de  Georges  d'Esclavonie.  Il  figure  sous  les  n"'  i355, 
i4o8,  i569,  1670,  1763,  1793  du  Cartulaire. 

\JAuctariuni  nous  apprend  que  Georgius  de  Sclavonia  a 
été  l)oursier  ou  hospes  de  la  Sorbonneà  l'époque  où  le  pro- 
viseur était  Johannes  Diodona,  évêque  de  Senlis,  c'est-à- 
dire  entre  les  années  i388  et  i^og.  Il  porte  déjà  le  titre  de 
Sorbonien  au  mois  d'avril  1392.  D'ailleurs  une  mention  re- 
levée par  M.  Léopold  Delisle'  sur  un  manuscrit  de  la  Sor- 
bonne  nous  apprend  que  maître  Georgius  de  Rayn  de 
Sclavonia  avait  conservé  pendant  onze  ans  (de  1390  a  i/joi) 
un  ouvrage  sur  les  Sentences  appartenant  à  cette  biblio- 
thèque. 

Le  i3  février  1389,  déjà  pourvu  de  titre  de  maître  es 
arts,  il  écrit  de  Paris  à  un  maître  de  Vienne^  à  propos 
d'une  querelle  entre  l'Université  de  Paris  et  les  Prêcheurs. 
Il  se  recommande  au  souvenir  de  quelques  amis,  Ilenricus 
de  Hassia,  Henricus  de  Oytten,  et  Frédéric  [de  Nuremberg]. 
Il  signe  Georgius  de  Rain,  magister  in  artibus,  canonicus 
ecclesie  Altissiodorensis.  Il  est  donc  à  ce  moment  cha- 
noine de  l'église  d'Auxerre,  ce  qui  semjjle  indiquer  qu'il 
réside  en  France  depuis  assez  longtemps.  Je  n'ai  rien 
trouvé  à  son  sujet  dans  le  catalogue  des  manuscrits  de  la 
Bibliothèque  d'Auxerre  et  j'ignore  dans  quelles  circons- 
tances il  reçut  ce  canonicat. 

Une  autre  lettre  qui  figure  à  Vienne  sous  la  même  cote 
est  encore  relative  aux  débats  de  l'Université  et  des  Prê- 
cheurs. Georges  d'Esclavonie  déclare  que  l'ordre  des 
Prêcheurs  lui  paraît  entièrement  détruit  en  France  et  qu'il 
ne  pourra  jamais  se  réhabiliter. 

Voici  d'autres  documents  fournis  par  VAuclarium. 

Le  5  avril  1392  maître  Georgius  de  Sorbona  est  désigné 
par  la  nation  allemande  (à  laquelle  se  rattachaient  aussi  les 
Slaves)  pour  s'occuper  de  la  location  de  trois  maisons  appar- 
tenant à  cette  nation  et  devenus    sans  objet   parce  que    les 

1.  Le  Cabinet  de  mss.  de  la  Bibliothèque  nationale,  II,  p.  186. 

2.  L'origin.-il  esta  la  Bibliotlièque  impi^rinle  de  Vienne,  Lat.  4  38^,  fol. 
269. 


GEORGES  DESCLAVONIE  61 

étudnints  étaient  moins  nombreux.  Ce  détail  est  en  lui- 
même  assez  insignifiant,  mais  il  nous  prouve  que  Georges 
était  dès  cette  époque  bien  au  courant  de  la  langue  fran- 
çaise et  de  la  coutume  de  Paris.  Le  i"*^  avril  iSgS  le  maître 
Georges  est  encore  chargé  par  la  nation  allemande  de 
constater  les  dégradations  de  la  maison  à  l'image  de 
Notre-Dame  et  de  les  faire  réparer,  si  besoin  est.  Cette 
maison  était  située  rue  Bruneau,  à  deux  pas  de  l'endroit  où 
est  aujourd  hui  le  Collège  de  France. 

Plusieurs  autres  documents  nous  font  voir  le  rôle  consi- 
dérable que  jouait  maître  Georges  parmi  les  membres  de  la 
nation  allemande. 

En  iSgg,  le  3  avril,  nous  le  voyons  nommé  membre  d'une 
sorte  de  jury  d'honneur  chargé  de  régler  un  conflit  qui 
s'était  engagé  entre  deux  sorbonnistes.  La  même  année  (le 
5  mai)  il  est  un  des  députés  de  la  nation  allemande  dans 
une  commission  chargée  de  construire  des  écoles  à  l'usage 
de  cette  nation.  Ensuite,  le  i8  novembre,  il  contribue  par 
une  somme  de  deux  francs  à  la  fête  annuelle  de  la  nation 
(qui  avait  lieu  le  20  novembre  jour  de  la  Saint-Edmond). 
En  ij^oi  la  nation  essaye  d'obtenir  une  subvention  de  la 
reine  Ysabeau  de  Bavière  pour  la  construction  d'une  école 
des  Sept  Arts.  Plusieurs  démarches  restent  sans  résultat. 
La  nation  adresse  à  la  reine  Georgius  de  Sorbona  (licencié 
en  théologie  depuis  le  2  mai  i4oo).  Evidemment  il  était 
considéré  comme  l'un  des  plus  éloquents  et  des  plus  ha- 
biles parmi  les  membres  de  la  colonie  germanique. 

En  iio3  il  figure  pour  la  dernière  fois  parmi  les  magistri 
non  legejïtes,  c'est-à-dire  qui  ne  font  pas  de  cours.  L'Uni- 
versité de  Paris  demandait  au  pape  de  lui  accorder,  ainsi 
qu'à  beaucoup  d'autres,  quelque  bénéfice  ecclésiastique. 
C'est  probablement  peu  après  cette  démarche  qu'il  entra  en 
possession  du  canonicat  de  l'Eglise  de  Tours.  Il  n'aurait 
donc  séjourné  à  Tours  qu'à  la  fin  de  sa  vie,  de  i4o4  à  i/ii6. 

Assurément  ce  Georges  d'Esclavonie  n'était  pas  le  pre- 
mier venu,  ainsi  que  le  prouve  le  rôle  joué  par  lui  dans  le 
monde  universitaire   et  la  situation  acquise  dans    le   clergé 


62  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

tourangeau.  Il  ne  faut  donc  pas  nous  étonner  s'il  fit  dans 
notre  pays  une  si  belle  carrière.  Je  serais  heureux  si  ce  petit 
travail  pouvait  susciter  de  nouvelles  recherches  et  nous 
valoir  une  biographie  complète  de  cet  énigmatique  person- 
nage qui,  après  un  très  long  séjour  en  France,  resta  tou- 
jours fidèle  aux  souvenirs  de  sa  jeunesse  et  qui,  sous  le  beau 
ciel  de  la  Touraine,  se  plaisait  à  invoquer  le  nom  de  saint 
Jérôme  et  associait  à  son  nom  celui  de  sa  province  natale 
d'EscIavonie. 


LA  CULTURE  INTELLECTUELLE 

EN   BOSNIE-HERZÉGOVINE  DU   XP  AU 

XVIIP  SIÈCLE 


Depuis  environ  un  demi-siècle  et  surtout  dans  ces  trente 
dernières  années,  on  s'est  beaucoup  occupé  de  la  Bosnie 
et  de  l'Herzégovine  au  point  de  vue  politique,  économique 
et  commercial,  beaucoup  moins  au  point  de  vue  historique 
et  littéraire. 

Parler  de  littérature  à  propos  de  ces  deux  pays  récem- 
ment échappés  à  une  longue  période  d'isolement  et  de  bar- 
barie, c'est  exagérer.  iNIalheureusement  nous  n'avons  pas 
de  terme  pour  traduire  en  français  VaiWemvLnd  Sch/ifttum. Il 
veut  dire  proprement  ce  qui  est  imprimé,  ce  qui  est  de  la 
librairie  et  n'est  pas  de  la  littérature.  A  priori  on  serait 
tenté  de  croire  que  les  provinces  en  question,  où  les  illettrés 
constituaient  et  constituent  encore  une  majorité  formi- 
dable, ont  vécu  pendant  des  siècles  étrangers  aux  bienfaits 
de  la  littérature  et  de  l'imprimerie.  Il  n'en  est  pas  ainsi  et 
M.Prohazka,  dans  une  œuvre  de  longue  patience,  a  tenu  à 
nous  démontrer  le  contraire. 

Au  point  de  vue  linguistique  les  deux  provinces  en  ques- 
tion appaitiennent  au  groupe  serbo-croate;  mais,  comme 
ces  régions  n'ont  jamais  eu  ni  unité  politique,  ni  unité  re- 
ligieuse, la  langue  qu'on  y  parle  —  et  à  laquelle  aujour- 
d'hui encore  nous  sommes  obligés  de  donner  un  nom  gé- 
miné (\q  serbo-croate^ —  a  reçu  tour  à  tour  des  dénominations 
très  différentes  :  on  écrivait  en  croate  en  Croatie,  en  slavon 


64  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

en  Slavonie,  en  dalmale  en  Dalmatie,  en  bosniaque  dans 
la  Bosnie-Herzégovine  ;  à  Raguse  on  n'avait  pas  inventé  une 
langue  ragusaine,  mais  on  écrivait  en  sloç>ins/d.  On  trouve 
aussi  parfois  une  dénomination  encore  plus  vague,  celle  de 
la  langue  iUvricnne.  C'est,  je  crois,  celle  qui  se  rencontre 
le  plus  rarement. 

Ce  n'est  pas  notre  affaire  d'étudier  ici  la  répartition  des 
dialectes  dans  lés  régions  qui  nous  occupent.  Rappelons 
seulement  que  les  catholiques  ont  employé  de  préférence 
l'alphabet  latin  avec  des  orthographes  plus  ou  moins  fan- 
taisistes ou  anarchiques  et  les  Serbes  l'alphabet  cyrillique, 
autrement  dit  gréco-slave.  Les  catholiques  qui  ont  aussi 
pratiqué  cet  alphabet  lui  ont  imposé  certaines  déforma- 
tions, qui  ne  sont  plus  en  usage  aujourd'hui,  et  que  l'on 
trouvera  reproduites  à  la  page  12  de  l'ouvrage  de  M.  Pro- 
hazka. 

Les  deux  religions  catholique  et  orthodoxe  se  sont  dis- 
puté les  deux  provinces  jusqu'au  jour  où  les  musulmans 
sont  venus  en  imposer  une  troisième  à  une  certaine  partie 
de  la  population.  On  devine  aisément  de  quel  côté  sont  au- 
jourd'hui les  préférences  du  gouvernement  autrichien. 


Le  phénomène  le  plus  intéressant  de  la  vie  intellectuelle  — 
c'est-à-dire  religieuse  —  au  moyen  âge,  c'est  l'apparition 
de  la  secte  des  Bogomiles,  secte  analogue  à  celle  des  Pata- 
rins,  et  qui  ne  nous  est  guère  connue  que  par  les  écrits  de 
ses  adversaires.  Vigoureusement  combattue  par  les  pon- 
tifes romains  et  par  les  rois  de  Bosnie,  cette  secte  avait 
encore  de  nombreux  partisans  quand  les  Turcs  pénétrèrent 
dans  les  régions  orientales  de  la  Péninsule  balkanique.  Les 
familles  nobles  qui  professaient  sa  doctrine  se  refusèrent 
absolument  à  lentrer  dans  le  sein  de  l'Église  romaine,  et 
préférèrent  embrasser  volontairement  la  religion  des  enva- 
hisseurs. Elles  passèrent  à  l'Islam  et  constituèrent  la  seule 


LA  CULTURE  INTELLECTUELLE  EN  BOSNIE-HERZÉGOVINE         60 

aristocratie  héréditaire  du  nouvel  Etat  ottoman.  C'est  parmi 
elles  que  se  recrutèrent  la  plupart  des  janissaires.  Le  ré- 
gime tare  a  disparu  depuis  plus  d'un  quart  de  siècle  et  leurs 
descendants  sont  toujours  musulmans,  mais  ils  sont  fidèles 
à  la  langue  de  leurs  aïeux.  Nous  avons  fort  peu  de  chose  de 
la  liltérature  des  Bcgomiles  qui  était,  bien  entendu,  pure- 
ment relioieuse  :  un  évangile  entier  et  deux  Iraunients 
d'évangile  répartis  entre  les  bibliothèques  de  Bologne,  de 
Rome  et  de  Saint-Pétersbourg. 

L'évangile  de  Bologne,  dont  le  copiste  s'appelait  Uval, 
est  accompagné  des  psaumes,  de  quelques  prières  et  de 
miniatures.  Ce  texte  a  probablement  été  écrit  enDalmatie. 
A  ces  manuscrits  on  peut  joindre  un  certain  nombre  d'in- 
scriptions funéraires,  et  c'est  tout. 

Le  catholicisme,  qui  s'était  introduit  surtout  en  Bosnie 
par  suite  des  rapports  constants  des  deux  provinces  avec  le 
littoral  de  l'Adriatique,  se  maintint  sous  la  domination 
turque,  grâce  à  l'activité  des  Franciscains.  Comme  il  était 
défendu  aux  indigènes  de  franchir  la  frontière  et  d'entre- 
tenir  des  rapports  avec  l'étranger,  le  recrutement  du  clergé 
était  particulièrement  difficile.  Il  se  recrutait  surtout  dans 
l'ordre  des  Franciscains  ;  or  les  chifï'res  olficiels  de  la  Curie 
romaine  attestent  à  dater  du  xvii^  siècle  une  irrémédiable 
■décadence.  On  compte  encore,  pour  l'année  iGaS,  17  mo- 
nastères franciscains  ;  il  n'y  en  a  plus  que  12  en  i6o5,  8  en 
1675,  3  seulement  en  1768.  A  dater  de  l'époque  du  Con- 
cile de  Trente,  le  manuel  le  plus  populaire  était  le  caté- 
chisme du  cardinal  Bellarmin  :  Dottrma  CJiristiana  brève 
per  insegnar  per  inlei-ro^azdoii  a  modo  de  Dialogo  (publié 
pour  la  première  fois  en  Rome  en  167 1).  Il  n'a  pas  été  tra- 
duit moins  de  douze  fois  en  langue  illvrienne,  notamment 
parles  prêtres  bosniaques,  M.  Divkovié  (Venise,  161 1)  et 
Tomko  Mrnavi'  (Rome,  1617). 

C'est  surtout  à  Venise  que  s'impriment  les  livres  reli- 
gieux. Parfois  Rome  envoie  directement  par  l'intermédiaire 
de  Raguse  toute  une  bibliothèque.  Ils  sont  imprimés  en 
caractères  latins  ;  mais  Rome  est  toute  disposée    à  en   en- 

5 


ee  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

voyer  in  carattere  serviano,  c'est-à-dire  en  caractères  cyril- 
liques, si  besoin  est.  Et  en  effet  beaucoup  de  publications 
ont  été  éditées  dans  ce  caractère. 

Rome  s'efforçait  d'attirer  les  jeunes  Bosniaques  au  col- 
lège illyrien  de  Loreto,  où  un  certain  nombre  de  leurs 
congénères  de  Slavonie,  Croatie  et  Serbie  recevaient  l'édu- 
cation théologique.  Sortis  du  peuple  —  la  noblesse  étant 
devenue  musulmane,  —  les  Franciscains  furent  essentielle- 
ment des  prédicateurs  et  des  écrivains  populaires. 

Le  plus  ancien  livre  catholique  connu  est  un  manuscrit 
intitulé  HoHus  ainmre,  traduit  sous  ce  titre  :  le  Paradis  de 
l'âme.  Il  est  consacré  au  culte  de  la  Vierge  et  a  été  écrit  à 
Belgrade  en  1667.  On  ne  sait  s'il  s'agit  du  Belgrade  de  Ser- 
bie ou  du  Belgrade  d'Herzégovine. 

Le  véritable  fondateur  de  la  littérature  catholique  est  le 
frère  Mathias  Divkovic  (i563-i63i).  Sarajevo  où  il  résidait 
possédait  une  colonie  de  négociants  ragusains  qui  entrete- 
nait de  perpétuelles  relations  avec  Raguse,  l'Athènes  sud- 
slave,  avec  Venise,  avec  Ancône.  Divkovic  écrivait  ses  livres 
d'édification  en  caractères  cyrilliques;  mais  Venise  ne  pos- 
sédant point  de  caractères  de  ce  type,  Divkovic  les  fondit 
lui-même  et  imprima  dans  cette  ville  un  catéchisme  qui  eut 
douze  éditions  (première  édition  161 1,  dernière  17 16),  un 
traité  des  miracles  de  la  Vierge,  et  des  Sermons  sur  les 
Évangiles  de  toute  l'année  qui  ont  eu  une  deuxième  édition 
en  170^. 

Dans  ces  ouvrages  il  ne  s'attache  pas  seulement  aux 
textes  sacrés,  il  invoque  au  besoin  le  témoignage  des  écri- 
vains profanes,  par  exemple  d'Aristote,  qui  devait  dépasser 
la  portée  intellectuelle  de  ses  catéchumènes.  On  sait  h 
quelles  sources  étrangères  —  notamment  à  quels  prédica- 
teurs allemands  —  Divkovic  a  emprunté  les  matériaux  de 
ses  ouvrages.  A  des  considérations  religieuses  il  mêle  ha- 
bilement des  épisodes,  des  anecdotes  qui  l'ont  rendu  telle- 
ment populaire  que  le  peuple  savait  ses  œuvres  par  cœur. 

L'abbé  Fortis,  dans  ce  célèbre  Voyage  en  Dabnotie  qui 
devait  plus    tard    inspirer  Mérimée,  donne  à  ce  sujet  un 


LA  CULTURE  INTELLECTUELLE  EN  BOSNIE-HERZÉGOVINE        G7 

curieux  témoionage.  11    raconte   que    le   livre  de  Divkovic 
était  la  lecture  habituelle  des  pasteurs  morlaques. 

<(  Or  il  arrivait  parfois  qu'un  curé  plus  pieux  que  savant  défi- 
gurait en  le  racontant  quelque  fait  de  1  l^crilure,  en  modifiait  les 
circonstances.  Alors  quelque  paroissien  élevait  la  voix  pour  dire. 
Nije  lako,  Ce  n'est  pas  comme  ça.  On  prétend,  ajoute  Fortis,  que 
pour  éviter  ce  scandale  le  clergé  fit  ramasser  tous  les  exemplaires 
de  Divkovic,  de  sorte  qu'il  s'en  trouve  fort  peu  dans  les  pays 
morlaques  ' .  » 

Divkovic  rima  même  des  cantiques  et  des  poésies  spiri- 
tuelles inspirées  de  l'école  ragusaine.  La  plupart  de  ses 
œuvres  sont  consacrées  au  culte  de  la  Vierge,  culte  qui 
était  très  populaire  en  Bosnie,  même  parmi  les  musul- 
mans. En  iC/lo,  un  frère  Paulus,  originaire  de  Rovigno  en 
Istrie,  fut  chargé  par  le  général  de  visiter  les  Franciscains 
de  Bosnie  et  il  donne  sur  cette  dévotion  à  la  \  iercre  de 
curieux  détails  : 

«  Il  y  a,  dit-il,  dans  le  monastère  d'Olovo  une  image  de  la 
mère  de  Dieu  peinte  sur  bois  par  Saint-Luc "2.  Nou  seulement  les 
chrétiens  lui  rendent  un  culte,  mais  aussi  les  musulmans,  parti- 
culièrement les  femmes.  Celles-ci  demandent  souvent  au  gardien 
d'ouvrir  la  porte  du  couvent  dès  quatre  ou  cinq  heures  du  ma- 
tin, rampent  jusqu'à  l'image  sur  leurs  genoux,  lui  donnent  les 
noms  les  plus  caressants.  La  dévotion  des  catholiques  est  indes- 
cripitible  :  la  route  d'Olovo  à  l'église, qui  est  pavée  de  pierresron- 
des,  est  souvent  teinte  du  sangquia  jailli  des  genoux  des  fidèles.  » 

Les  œuvres  de  Divkovic  ont  été  populaires  jusqu'au  xviii'' 
siècle.  A  cette  époque  l'influence  romaine  réussit  de  plus  en 
plus  à  éliminer  les  œuvres  imprimées  en  caractères  cyril- 
liques. 

A  côté  des  Bosniaques  qui,  malgré  le  régime  turc,  res- 
tèrent dans  le  pays  pour  exercer  le  ministère  ecclésiastique, 

1.  Viaggio  in  Dalmazia,  Venise,  MDCCLXXIV,  p.  6i. 

2.  Notez  ce  détail  :  une  vierge  peinte  et  non  pas  une  statue.  L'influence 
hizantine  s'est  exercée  même  sur  les  catholiques  voisins  des  pays  grecs  slaves, 
par  exemple  en  Pologne  et  chez  les  sud-Slaves  catholiques. 


68  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

■NI.  Prohazka  en  énumère  un  certain  nombre  qui  émigrèrent 
et  vécurent  à  l'étranger.  L'un  des  plus  remarquables  est  ce 
Tomko  Mrnavic,  en  latin  Marnavitius,  qui  est  l'une  des 
figures  les  plus  curieuses  du  xyii*^  siècle. 

Les  aventuriers  ne  sont  pas  rares  dans  les  émigrations. 
Mrnavic  n'était  pas,  si  l'on  veut,  un  aventurier,  mais  il 
avait  une  imagination  prestigieuse.  Il  se  prétendait  appa- 
renté aux  plus  illustres  familles  bosniaques,  aux  rois  eux- 
mêmes.  Il  allait  même  jusqu'à  dire  qu'il  descendait  de  la 
gens  Marcia  et  il  a  essayé  de  le  prouver  dans  un  écrit  pu- 
blié à  Rome  en  1682,  sous  ce  titre  peu  modeste  :  Indicia 
çetiistatis  et  nobilitatis  familiiv  MarcicC  vulgo  Marnaçitix. 
Dans  un  de  ses  poèmes  il  cite  sa  famille  comme  ayant  des 
droits  au  trône  de  Bosnie.  Protonotaire  apostolique,  cha- 
noine et  archidiacre  de  la  cathédrale  de  Zagreb  (Agram), 
Mrnavic  passa  la  plus  grande  partie  de  son  existence  dans 
cette  ville.  En  1601,  le  pape  le  nomma  évêque  de  Bosnie, 
mais  il  n'eut  jamais  l'occasion  ni  même  peut-être  l'inten- 
tion d'aller  accomplir  dans  son  diocèse  une  seule  visite  pas- 
torale. 

Il  était  tout  ensemble  théologien,  historien  et  poète.  A 
lui  tout  seul,  dit  M.  Prohazka,  il  a  autant  écrit  que  tous  les 
écrivains  antérieurs  de  la  Bosnie.  On  lui  doit  notamment 
de  nombreuses  publications  latines.  Une  de  ses  œuvres 
originales  est  la  biographie  en  vers  d'une  sainte  locale, 
sainte  Madeleine,  une  sœur  du  tiers-ordre  de  Saint-Fran- 
çois. Ce  poème  a  été  publié  à  RomeeniOaO.  L'auteur  y  dé- 
plore la  misérable  condition  des  peuples  slavo-balkaniques  : 

«  La  discorde  seule  perd  le  monde.  Les  Croates,  les  Bosnia- 
ques, les  Bulgares,  les  Serbes,  airaiblis  par  la  discorde,  sont 
devenus  des  serfs  enchaînés.  La  nation  croate  pleure  la  Bosnie 
soumise  aux  Turcs  avec  l'Herzégovine;  le  pays  des  Tsernojevic 
(le  Monténégro)  est  anéanti,  le  royaume  des  despotes'  est  détruit... 
Le  littoral  croate  est  ravagé,  incendié.  » 


I.   Despotes  doit  s'entendre  ici  au  sens  officiel  (souverains).  Il  s'agit  de  la 
Serbie. 


LA  CULTURE  INTELLECTUELLE  EN  BOSNIE-HERZÉGOVINE         C9 

Le  poème  n'est  d'ailleurs  pas  sans  quehiae  niérile  litté- 
raire. La  langue  se  rapproche  des  écrivains  dalmates  qui 
sont  les  classiques  du  groupe  serbo-croate.  L'auteur  s'ins- 
pire probablement  de  modèles  italiens.  On  doit  aussi  à 
Mrnavic  une  adaptation  du  catéchisme  de  Bellarmin,  plu- 
sieurs fois  réimprimée.  L'édition  de  1768  offre  pour  les 
bibliophiles  une  curieuse  particularité.  Elle  donne  à  la  der- 
nière page  un  tableau  comparatif  des  trois  alphabets  slaves, 
le  glagolitique,  le  cyrillique  et  le  latin. 

Tomko  Mrnavic  s'essaie  aussi  dans  la  poésie  dramatiijue  ; 
il  s'inspire  du  théâtre  des  Jésuites.  Il  écrit  un  drame  poli- 
tique, Osman,  où  il  raconte  l'histoire  du  sultan  Osman  qui, 
après  la  défaite  de  Chotin  (1621),  fut  détrôné  par  une  ré- 
volution de  palais.  C'est  précisément  le  sujet  que  le  poète 
Gundulic  a  traité  dans  son  épopée  VOsmanide.  Mrnavic'  pa- 
rait avoir  ignoré  Gundulic  et  son  drame  ne  vaut  pas  l'épo- 
pée classique  de  son  rival.  C'est  une  tragédie  de  collège. 
jNIrnavic  est  un  érudit  ;  ce  n'est  pas  un  poète.  Sa  physiono- 
mie, tout  italienne,  contraste  singulièrement  avec  celle 
de  ses  confrères,  les  rudes  et  modestes  franciscains  de 
Bosnie. 

Les  Bosniaques,  émigrés  en  Dalmatie  et  notamment  à 
Raguse,  rêvent  naturellement  de  rentrer  dans  leur  patrie  et 
c'est  de  l'Autriche  qu'ils  attendent  l'expulsion  ou  l'anéan- 
tissement des  Ottomans.  L'un  d'entre  eux,  Georges  Radoe- 
vie,  en  un  poème  imprimé  pour  la  première  fois  à  Padoue 
en  1G86,  réimprimé  à  Venise  en  lyS^.  chante  la  délivrance 
de  Bude  par  les  Impériaux  en  16SG.  Radoevic  ne  rêve  pas 
l'émancipation  complète  de  son  pays  ;  il  voit  dans  l'Empe- 
reur le  successeur  futur  du  Sultan  : 


«  Voyez  laigle  à  deux  tètes,  il  lui  manque  encore  une  cou- 
ronne. Il  a  choisi  l'Empereur  pour  son  fils,  il  lui  mettra  sur  la 
tête  la  couronne  de  Constantin. 

«  Il  y  a  beaucoup  de  voïévodes  au  service  du  lion  ailé  (\'enise), 
beaucoup  au  service  de  l'illustre  César  ;  ils  repousseront  larmée 
du  Sultan  et  soumettront  la  Bosnie  à  César.  » 


70  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

La  description  du  siège  de  Bude  est  d'un  style  vif  et 
pittoresque  qui   rappelle  par  endroits  les   chants  épiques. 

Dans  la  seconde  moite  du  xvn"  siècle,  les  écrivains  bos- 
niaques se  font  rares.  Au  début  du  xviii%  Stjepan  (Etienne) 
Margctir  publie  à  Venise  (lyo/j),  en  caractères  cyrilliques, 
un  traité  de  la  Confession  qui  a  eu  six  éditions  (la  dernière 
est  de  1842),  dont  quatre  en  caractères  cyrilliques  et  deux 
en  caractères  latins.  Le  livre,  écrit  d'un  style  simple  et 
attachant  est  devenu  tellement  populaire  qu'il  a  pris  le  nom 
de  son  auteur.  Le  peuple  l'appelait  Stiepanoucha  (le  Petit 
Etienne),  de  même  que  plus  tard,  chez  les  Bulgares,  le 
Kjriakodromojï  ou  livre  du  dimanche  de  l'évêque  Sofroni 
est  devenu  le  Sofronie',  L'ouvrage  n'est  pas  d'une  ortho- 
doxie très  pure  ;  aussi  a-t-il  quelquefois  excité  les  alarmes 
du  haut  clergé.  L'auteur  a  une  très  haute  idée  de  sa  langue 
maternelle. 

«  La  langue  bosniaque,,  dit-il,  que  l'on  appelle  aussi  illyrienne, 
ne  peut  être  comparée  a  aucune  autre,  car  aucune  autre  n  est 
l'épandue  dans  autant  de  pays;  mais  en  maint  endroit  elle  a  été 
corrompue  et  mélangée  à  d'autres  langues,  ainsi  en  Bosnie  au 
turc,  sur  le  littoral,  au  latin.  » 

L'auteur  fournit  aussi  des  observations  intéressantes  sur 
les  mœurs  de  son  peuple  à  l'époque  où  il  écrivait. 

On  lui  doit  encore  un  recueil  de  Légendes  des  Saints,  pu- 
blié à  Venise  en  1708  et  réimprimé  dans  cette  ville  en  1770 
et  1778.  Il  déclare  avoir  écrit  ce  livre  pour  le  peuple.  Dans 
la  préface  il  recommande  à  ses  confrères  du  clergé  d'éviter 
les  prédications  que  le  peuple  ne  comprendrait  pas. 

Une  figure  particulièrement  curieuse,  c'est  celle  du  fran- 
ciscain Lovro  Sitovic.  Son  père  était  un  musulman  qui, 
lors  d'une  expédition  contre  les  Autrichiens,  fut  fait  pri- 
sonnier. Pour  recouvrer  sa  liberté,  il  laissa  son  jeune  fils 
en  otage  en  attendant  qu'il  put  acquitter  sa  rançon.  L'en- 
fant se  fit  baptiser  et  entra  comme  novice  dans  l'ordre  des 
Franciscains.  Outre    une    grammaire  latine    qui    manquait 

I.   Voir  plus  loin  l'étude  sur  Sofroni. 


LA  CULTURE  INTELLECTUELLE  EN  BOSNIE-HERZÉGOVINE         71 

encore  chez  les  Croates,  dont  le  latin  était  la  langue  poli- 
tique (Venise,  17/17)5  il  écrivit  un  poème  sur  l'enfer  :  Chant 
sur  l'enfer,  particulièrement  le  feu  infernal,  les  ténèbres  et 
l'éternité,  d'après  le  Nouveau  et  l'Ancien  Testament,  les 
Pères  et  les  Docteurs  de  l'Eglise  (Y en'iso,  17^7).  C'était  la 
première  fois  que  le  vers  des  épopées  populaires,  le  déca- 
syllabique,  était  appliqué  à  la  poésie  chrétienne.  Ces  épo- 
pées populaires  l'auteur  les  connaissait  et  c'était  pour  en 
détourner  ses  compatriotes  qu'il  en  avait  emprunté  la  mé- 
trique : 

«  C'est,  dit-il  dans  sa  préface,  une  coutume  blâmable  de  chan- 
ter un  Marko  Kralievitch,  un  Moussa  l'Albanais,  un  Relia  le  Bos- 
niaque, des  expéditions,  des  rois,  des  guerriers,  la  beauté  des 
femmes,  le  vin  rouge.  Ne  serait-il  pas  bien  mieux  de  chanter  les 

choses  sacrées  ?  » 

Il  s'adresse  à  tous  les  frères  franciscains,  à  tous  les  pas- 
teurs des  âmes  pour  les  prier  de  répandre  son  Enfer.  Mais 
cet  Enfer,  qu'on  nous  passe  l'expression,  ne  valait  pas  le 
diable  ;  c'était  une  énumération  de  tourments  et  de  sup- 
plices décrits  dans  une  langue  prosaïque.  Il  n'eut  aucun 
succès. 

Je  n'insiste  pas  sur  quelques  écrivains  de  moindre  impor- 
tance. Ce  qui  résulte  très  nettement  du  livre  de  M.  Pro- 
hazka,  c'est  que  la  littérature  catholique  n'a  pas  cessé 
d'être  cultivée  chez  les  Bosniaques  catholiques  soit  par  des 
indigènes,  soit  par  des  émigrés.  Aucune  œuvre  n'a  pu  être 
imprimée  dans  le  pays  :  c'est  à  Venise,  à  Rome,  à  Padoue 
qu'étaient  les  typographies.  En  Bosnie,  les  principaux 
monastères  se  trouvaient  à  Saraïevo,  Sutjeska,  Fojnica  et 
Kresevo. 


II 


L'Herzégovine  était  particulièrement  le  foyer  de  la  litté- 
rature orthodoxe  dont  il  nous  faut  dire  maintenant  quelques 
mots. 


72  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Les  deux  Eglises  n'étaient  pas,  vis-à-vis  des  Ottomans, 
dans  la  même  situation.  Le  protecteur  naturel  du  catholi- 
cisme, c'était  la  maison  d'Autriche  qui  était  allemande. 
Pour  les  Turcs,  le  catholicisme  était  une  religion  allemande, 
c'est-à-dire  étrangère  et  hostile.  Il  n'en  allait  pas  de  môme 
pour  l'Eglise  orthodoxe.  Au  moyen  âge  et  au  début  des 
temps  modernes,  la  Russie  n'existait  pas  encore  au  point  de 
vue  international.  L'P^glise  grecque  orthodoxe  c'était  l'Eglise 
indigène,  celle  qui  n'avait  rien  à  attendre  de  l'étranger. 
Le  gouvernement  de  Constantinople  lui  montrait  une  bien- 
veillance particulière.  A  la  suite  de  l'écroulement  définitif  de 
l'Etat  serbe  (i463),  l'Eglise  serbe  n'avait  plus  de  patriarcat. 
Ce  patriarcat  fut  restauré  par  les  Turcs  en  lôSy  dans  des 
circonstances  fort  curieuses  et  peu  connues.  Un  jeune  no- 
vice du  monastère  de  Milechevo  avait  été  enlevé  par  les  ja- 
nissaires et  emmené  à  Constantinople,  où  il  se  convertit  à 
l'Islam  et  fit  une  belle  carrière  sous  le  nom  de  Sokolli'.  Il 
devint  Kapoudan  pacha  (amiral),  beylerberg  de  Roumélie 
et  en  i565  grand  vizir.  11  n'oublia  ni  son  pays  ni  sa  famille. 
Il  reconstitua  le  patriarcat  serbe  d'Ipek  (Per)  au  profit  de 
son  frère  qui  était  devenu  évêque,  et  ce  patriarcat  dura 
jusqu'à  l'année  1766,  époque  où  il  fut  absorbé  parle  patriar- 
cat grec  de  Constantinople. 

Le  clergé  orthodoxe  du  patriarcat  ne  valait  pas  les  Fran- 
ciscains de  Bosnie  et  son  action  morale  était  moins  consi- 
dérable que  la  leur.  Les  moines  orthodoxes  ne  remplissaient 
pas  de  fonctions  ecclésiastiques  et  menaient  une  existence 
plutôt  scandaleuse.  Beaucoup  de  régions  étaient  sans  pa- 
roisse, et,  faute  de  curé,  de  jeunes  couples  étaient  obligés 
de  se  marier  devant  le  cadi.  La  situation  empira  encore  lors- 
que, vers  les  débuts  du  xvii"  siècle,  le  patriarcat  de  Constan- 
tinople réussit  à  imposer  des  évêques  grecs.  Au  milieu  de 
cette  décadence  générale,  quelques  anciens  monastères, 
fondés  par  les  princes  serbes,  conservèrent  la  tradition  na- 


I.   II  s'appelait  en  rf^alité  Sokolovlc  ;  Sokol,  dans  toutes  les  laiijjues  slaves,. 
veut  dire  faucon. 


LA  CULTURE  INTELLECTUELLE  EN  BOSNIE-HERZÉGOVINE         7;t 

tionale,  écrivirent  des  chroniques  —  assez  sèches  d'ailleurs 
—  qui  relataient  les  hauts  faits  ou  les  exploits  ascétiques 
de  Nemania,  le  premier  roi  couronné,  de  saint  Sava,  du 
tsar  Douchan,  du  tsar  Lazare  et  de  son  fils  Klienne. 

Dès  la  fin  du  xv"  siècle,  l'imprimerie  a  pénétré,  pour  bien- 
tôt disparaître,  dans  les  pays  serbes.  On  connaît  un  Olctcik 
(Livre  de  Chants  à  huit  voix),  imprimé  en  i/io^  à  Tsettinie, 
et  un  psautier,  édité  en  i^Q^  à  la  môme  typographie.  A 
Venise,  de  1020  ii  i538,  Bozidar  Vukovic  imprima  des  ou- 
vrages analogues  dont  on  retrouve  encore  aujourd'hui  des 
exemplaires  à  Sarajevo,  Zavala,  Zitomisli'.  On  connaît  en- 
core d'autres  éditions  dues  à  Bo/idar  Vukovic  et  à  un  de 
ses   compatriotes. 

Belgrade  en  Herzégovine  eut  une  imprimerie  dont  un 
évangile  subsiste  encore  aujourd'hui.  On  cite  des  impri- 
meries éphémères  h  Kilesevo,  Gorazde,  Vrutre,  Gracanica. 
Mais  leur  production  ne  suffisait  pas  aux  besoins  de  la  con- 
sommation et  ne  supprima  point  l'industrie  des  copistes. 
Certains  monastères  tenaient  registre  des  menus  événements 

o 

qui  intéressaient  leur  histoire. 

A  dater  du  xviii"  siècle,  les  relations  avec  la  llussie  se 
multiplient,  les  livres  et  les  manuscrits  russes  pénètrent 
dans  les  pays  serbes.  On  s'efforce  d'en  imiter  le  style,  si 
bien  qu'au  début  du  xix®  siècle  les  écrivains  laïques,  qui 
croient  écrire  dans  leur  langue  nationale,  écrivent  un  idiome 
composite  où  les  russismes  abondent. 


LOUIS   GAJ   ET   L'ILLYRISME 


Dans  l'étude  que  j'ai  consacrée  plus  haut  à  la  littérature 
sud-slave,  j'ai  eu  l'occasion  de  mentionner  le  nom  de  Louis 
Gaj,  qui  fut  le  créature  de  la  presse  périodique  en  Croatie 
et  l'initiateur  du  mouvement  illyrien  dont  les  conséquences 
se  font  encore  sentir  aujourd'hui  dans  la  vie  politique  et 
littéraire  des  Slaves  méridionaux.  L'action  de  Gaj  ne  s'exerça 
pas  seulement  sur  ses  compatriotes  immédiats,  mais  surtout 
l'ensemble  des  pays  slaves.  Il  entretint  une  correspondance 
très  active  avec  la  plupart  des  hommes  qui  dans  les  divers 
centres  slaves  travaillaient  à  la  résurrection  ou  au  per- 
fectionnement de  la  langue,  de  la  littérature,  de  la  natio- 
nalité. Cette  correspondance,  achetée  par  l'Etat,  est  con- 
servée aujourd'hui  à  la  Bibliothèque  de  l'Université 
d'Agram. 

A  l'occasion  du  centenaire  de  la  naissance  de  Gaj,  l'Aca- 
démie sud-slave  a  eu  l'heureuse  idée  de  la  publier.  L'éditeur, 
M.  Dezélic,  l'a  fait  précéder  d'une  introduction  qui  fournit 
tout  un  ensemble  de  renseignements  sur  la  vie,  en  somme 
assez  peu  connue  —  ou  déjà  oubliée  —  du  grand  réforma- 
teur littéraire  des  Slaves  méridionaux.  J'ai  déjà  expliqué 
à  diverses  reprises  dans  quelles  circonstances  la  réforme 
s'était  produite*.  Mais  je  n'ai  pas  eu  l'occasion  d'étu- 
dier la  personnalité  et  l'action  internationale  du  réfor- 
mateur. 


1.  Histoire  d'Autriche-Hongrie,  chapitre  xxvi,  p.  485.  —  Le  Monde  Slave, 
I  vol.  in-i3,  Paris,   1878,  p.   20. 


LOUIS  GAJ  ET  LILLYRISME 


I 


Ludevit  Gaj  '  naquit  en  1809  à  Krapina  non  loin  d'Agranni, 
l'année  même  où  Napoléon  prenait  possession  des  provinces 
illyriennes.  Le  nom  de  Krapina  est  célèbre  dans  les  pays 
slaves  ;  c'est  d'elle,  suivant  une  légende,  d'ailleurs  parfaite- 
ment apocryphe,  que  seraient  issus  les  trois  frères  Czech, 
Lech  et  jNIech,  ancêtres  des  trois  nationalités  tchèque,  polo- 
naise et  russe.  Sa  mère,  femme  distinguée,  était  d'origine 
allemande  ;  le  dialecte  kajkave-  qu'on  parlait  autour  de  lui 
était  considéré  comme  un  idiome  inférieur,  bon  tout  au 
plus  pour  les  gens  du  peuple.  L'éducation  secondaire  se 
donnait  en  latin  et  en  allemand.  Louis  Gaj  fit  la  sienne  au 
gymnase  de  Varazdin  ;  il  s'intéressa  particulièrement  aux 
antiquités  de  la  région  :  après  avoir  achevé  ses  études  à 
Karlovac  (Karlstadt),  il  débuta  dans  la  littérature  par  un 
petit  volume  écrit  en  allemand  :  Die  ScJdôsser  bei  Krapina. 
Quelques  livres  serbo-croates  lui  étaient  tombés  sous  la 
main,  notamment  le  volume  de  Kacic  :  le  Razgo\>or  ugodni, 
le  Noble  discours  sur  la  nation  slaçe,  où  ce  Franciscain  pa- 
triote chantait  les  exploits  des  anciens  Sud-Slaves  et,  par 
un  anachronisme  alors  fort  à  la  mode,  les  faisait  remonter 
jusqu'au  temps  d'Alexandre  le  Grand.  Il  s'exerçait  à  écrire 
des  vers  en  allemand  et  dans  son  dialecte  kaïkavski. 

En  1826,  à  l'âge  de  dix-sept  ans,  il  alla  étudier  à  Vienne, 
puis  h  Gratz,  dont  l'Université  était  alors  très  fréquentée 
par  les  Slaves  méridionaux.  Croates,  Serbes,  Slovènes  :  ils 
y  avaient  fondé  un  club  illyrien  et  s'excitaient  mutuellement 
à  cultiver  l'histoire  et  la  littérature  de  leurs  nationalités  res- 
pectives. Parmi  ces  étudiants  un  certain  nombre  allaient 
jouer  un  rôle  plus  ou  moins  considérable  dans  la  vie  litté- 
raire ou  scientifique  de  leurs  patries.  Dans  ses  moments  de 


1.  Prononcez  Gaî. 

2.  Ainsi  nommé  de  la  façon  dont  se  dit  le  pronom  qui  (/lO/). 


76  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

loisir,  Gaj  recueillait  des  proverbes  et  des  chansons  popu- 
laires croates. 

Il  insérait  de  temps  en  temps  des  vers  croates  dans  une 
Revue  allemande  d'Agram,  qui  les  publiait  d'assez  mauvaise 
grâce,  et  cette  circonstance  lui  inspira  probablement  l'idée 
d'avoir  un  jour  une  Revue  bien  à  lui  où  il  pourrait  faire 
paraître  ses  œuvres  comme  il  l'entendrait.  Il  rêvait  d'écrire 
une  histoire  des  provinces  illyriennes  et,  à  l'âge  de  vingt 
et  un  ans,  il  se  transporta  à  Budapest;  il  pensait  trouver 
dans  cette  ville  des  matériaux  qui  faisaient  défaut  en  Croatie. 

Il  y  rencontra  de  nombreux  Slaves  et  notamment  le 
poète  Jean  Kollar,  ce  fougueux  apiMre  du  Slavisme  dont  j'ai 
retracé  ailleurs  la  curieuse  et  sympathique  physionomie'. 
Il  s'échaufl'a  au  feu  de  son  enthousiasme  et  il  apprit  beau- 
coup —  de  vrai  et  de  faux  —  à  son  école.  Kollar  le  mit  au 
courant  des  travaux  de  SchalTarik,  qu'il  devait  rencontrer 
plus  tard  à  Prague  en  i833  et  auquel  il  a  fourni  de  nom- 
breux matériaux  pour  son  histoire  de  la  littérature  sud- 
slave".  Ce  fut  probablement  à  l'instigation  de  Kollar  qu'il 
écrivait  en  i83o  un  petit  traité  d'orthographe  croate  où  il 
proposait  à  ses  compatriotes  de  mettre  fin  à  l'anarchie  qui 
divisait  les  écrivains  et  d'adopter  un  système  rationnel  et 
uniforme,  analogue  h  celui  de  leurs  congénères  tchèques, 
au  lieu  de  se  mettre  à  la  remorque  des  étrangers,  des  Magyars 
ou  des  Italiens. 

Les  réformes  que  Gaj  proposait  n'étaient  pas  encore  dé- 
finitives. Mais  son  petit  livre  appela  sur  lui  l'attention  de  ses 
compatriotes,  notamment  de  ceux  qui  résidaient  à  Agram. 
Quelques-uns  d'entre  eux  entrèrent  en  correspondance  avec 
lui,  mais  ils  étaient  si  peu  surs  de  leur  langue  et  de  leur 
orthographe  que  certains  lui  écrivaient  en  allemand. 

L'année  suivante  Gaj  vint  s'établir  à  Agram.  Ses  compa- 
triotes se  groupèrent  volontiers  autour  de  lui.  Ce  qui  les 
intéressait  particulièrement,  c'était   le  récit  de  ses  entre- 


1.  Russes  et  Slaves,  i'«  série,  i  vol.  in-i2,  Paris,   1889. 

2.  Sur  Scli.-iffarik,  voir  la  Renaissance  tchèque  (l^aris,  Alciin,  p.  io4-i39). 


LOUIS  C.AJ   ET  LII.LYRISME  77 

tiens  avec  Kollnr,  l'auteur  de  la  Fille  de  Slava,  ce  poème 
mystique  qui  chantait  la  "loire  passée  des  Slaves  et  prédi- 
sait leur  triomphe  dans  l'avenir.  Gaj  était,  paraît-il,  un 
merveilleux  causeur.  Il  exerçait  une  action  irrésistible  sur 
ceux  qui  l'entouraient.  Le  charme  de  ses  yeux  et  de  sa  voix 
était  prestigieux.  Comme  écrivain  il  était  en  somme  assez 
médiocre,  mais  il  a  été  un  puissant  agitateur.  Parmi  ses  pre- 
miers compagnons  il  faut  signaler  le  futur  professeuiBabu- 
kic,  le  comte  Janko  Draskovi/-,  qui  avait  servi  en  qualité  de 
colonel  dans  les  guerres  contre  Napoléon,  et  qui  ne  cessait 
de  revendiquer,  contre  les  prétentions  des  Magyars,  les  fran- 
chises et  les  frontières  de  la  patrie  croate.  Encouragé  par 
les  sympathies  de  ses  compatriotes,  Gaj  entreprit  de  fonder 
un  journal  dans  la  langue  nationale.  Les  autres  peuples 
slaves  de  l'Etat  autrichien,  les  Serbes,  les  Polonais,  les 
Tchèques,  avaient  déjii,  dans  des  proportions  assez  modestes, 
une  presse  indigène.  Les  Croates  n'avaient  rien  ;  mais  c'était, 
dans  ce  temps-là,  toute  une  affaire  de  créer  un  journal.  Il 
fallait  l'autorisation  de  l'empereur-roi.  On  a  conservé  le 
texte  de  la  supplique  adressée  par  le  futur  publiciste  au 
Conseil  roval  ;  elle  est  rédigée  en  latin.  C'était  alors  la  lan- 
gue officielle  de  la  Croatie.  Toute  la  procédure  relative  ;i  la 
requête  de  Gaj  est  rédigée  dans  cette  langue.  Naturelle- 
ment ses  démarches  rencontraient  peu  de  sympathie  chez 
les  Hongrois  ou  les  Croates  qui  leur  étaient  dévoués  et  qu'on 
appelait  les  Magyaroni.  Pour  lever  tous  les  obstacles,  il  eut 
recours  à  l'empereur  lui-même  ;  il  obtint  une  audience  et 
fut  reçu  par  le  souverain  le  29  mai  i833.  L'empereur  Fer- 
dinand était  à  ce  moment-là  en  assez  mauvais  termes  avec 
les  Hongrois,  qui  avaient  été  fort  émus  des  événements  de 
\arsovie  et  qui  commençaient  à  manifester  eux  aussi  des  dis- 
positions révolutionnaires.  Use  montra  favorable  à  la  requête 
du  jeune  publiciste  :  «  Les  Hongrois  font  beaucoup  d'his- 
toires, dit  l'empereur  ;  ils  écrivent  beaucoup  et  ils  voudraient 
empêcher  les  Croates  d'écrire.  » 

L'autorisation    fut    donc  accordée.    Le  publiciste   eut  la 
permission  d'éditer  deux  recueils  :  le  premier,  intitulé  La 


78  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Gazette  croate,  devait  paraître  deux  fois  par  semaine  ;  l'autre, 
sous  ce  titre  un  peu  long:  L'Aube^  croate,  slavonne  et  dal- 
mate,  devait  ôtre  hebdomadaire.  Pour  recruter  des  abonnés, 
Gaj  adressa  des  circulaires,  notamment  au  clergé  et  à  l'ar- 
mée. Pour  les  olïiciers,  ces  circulaires  étaient  —  notons  le 
détail  —  rédigées  en  allemand. 

Gaj  eut  encore  à  surmonter  plus  d'une  difficulté,  d'abord 
avec  la  poste,  ensuite  avec  la  censure  ;  mais  il  réussit  à 
triompher  de  tous  les  obstacles. 

Le  premier  numéro  de  la  Daiiica  parut  le  i6  janvier  i835. 
Il  avait  pour  épigraphe  ces  paroles  :  «  Une  nation  sans  na- 
tionalité  est  un  corps  sans  squelette.  »  Dans  le  cinquième 
numéro,  Gaj  publia  un  petit  poème  imité  d'un  chant  lyrique 
polonais  qui  est  devenu  l'hymne  national  croate  :  «  La 
Croatie  n'est  pas  encore  morte.  »  Mais  pour  détourner  l'at- 
tention des  Magyars  et  de  la  censure,  il  le  présenta  comme 
un  chant  de  guerre  dirigé  contre  les  Français  à  l'occasion 
de  la  campagne  de  i8i3.  Peu  à  peu  il  groupa  autour  de 
lui  les  publicistes  et  les  poètes  les  plus  remarquables  de  sa 
nation,  les  deux  Mazuranic,  les  poètes  Vraz  et  Trnski,  le 
grammairien  Babukic,  etc. 

Il  avait  imprimé  les  neuf  premiers  numéros  avec  l'ortho- 
graphe traditionnelle  dont  j'ai  dit  les  inconvénients  et  avec 
toutes  les  nuances  dialectiques,  sans  rechercher  l'unité  de 
la  langue  littéraire.  A  dater  du  dixième  numéro  il  imposa 
l'orthographe  réformée  avec  les  signes  diacritiques  de  la 
langue  tchèque  et  adopta  définitivement  le  dialecte  dit  sto- 
kavski  ",  lequel  est  devenu,  avec  de  légères  nuances  lexico- 
graphiques,  l'idiome  littéraire  des  Serbes  et  des  Croates, 
d'Agram  à  Belgrade  et  de  Raguse  à  Saraevo. 

L'année  suivante  il  changea  le  titre  de  ses  deux  recueils. 
L'un  devint  Le  Journal  illyrien,  l'autre  L'Aube  illyrienne.  Ce 
nom,  remis  à  la  mode  par  Napoléon ^  —  embrassait  tous  les 
Slaves  méridionaux.  D'ailleurs  Gaj  et  beaucoup  de  ses  con- 

I.  Proprement,  V Étoile  du  Malin. 

3.   Sto  veut  dire  qui;  il  est  opposé  à  kaj.  Voir  la  note  de  la  page  70. 

3.  Voir  mon  Histoire  d'Autriche-Hongrie,  chapitre  xxiv. 


LOUIS  GAJ  ET  L'ILLYRISME  79 

temporains  étaient  convaincus  —  bien  à  tort  —  que  les  an- 
ciens Illyriens  étaient  des  Slaves.  Un  certain  nombre  de 
Slovènes,  abandonnant  leur  dialecte,  se  groupèrent  autour  de 
Gaj,  notamment  le  poète  Slanko  Vraz,  qui  vint  en  i838  s'éta- 
blir à  Agram  et  fut  l'un  des  meilleurs  poètes  croates.  Cette 
même  année  Gaj  réussit  à  obtenir  un  privilège  pour  la  fon- 
dation d'une  imprimerie  qui  devint  le  foyer  de  Vllfyrisme. 

Il  ne  se  contentait  pas  d'agir  par  l'organe  de  ses  deux 
journaux.  Il  rêvait  d'organiser  une  société  littéraire  et  scien- 
tifique qui  n'existait  pas  encore  dans  son  pays.  Le  souverain 
encourageait  ses  efforts  et  lui  envoyait  en  signe  de  satisfac- 
tion une  bague  de  grand  prix.  En  i8/4i,  Kollar  visitait  Agram, 
se  réjouissait  des  progrès  de  l'Illyrisme  et  écrivait  dans  ses 
notes  de  voyage  :  «  Si  nous  autres  Slaves  nous  avions  un 
Panthéon  national,  comme  les  Romains  et  les  Grecs,  j'y 
placerais  le  buste  de  Gaj  et  je  poserais  une  couronne  sur 
sa  tête.  » 

Cependant  les  Magyars  s'alarmaient  des  progrès  de  l'Illy- 
risme et  affectaient  de  voir  chez  ses  propagateurs  des  agents 
soudoyés  par  la  Russie.  Gaj,  sans  avoir  recherché  cet  hon- 
neur, devenait  en  quelque  sorte  le  chef,  l'homme  représen- 
tatif de  la  nation,  —  ce  que  fut  Deak  par  exemple  pour  la 
Hongrie.  C'est  alors  qu'il  écrivit  ces  paroles  mémorables 
qui  semblent  constituer  tout  un  programme  politique  : 

«  Les  ^lagyars  ne  sont  qu'une  île  qui  flotte  sur  le  grand 
océan  slave  ;  je  n'ai  créé  ni  cet  océan  ni  ses  flots  ;  mais  que 
les  Magyars  fassent  bien  attention  de  ne  pas  déchaîner  cet 
océan,  de  peur  que  les  flots  ne  passent  par-dessus  leur  tête 
et  que  l'île  ne  s'engloutisse.  » 

Par  cette  attitude  Gaj  s'était  fait  naturellement  des  enne- 
mis, non  seulement  parmi  les  Magyars,  mais  aussi  parmi  les 
partisans  qu'ils  avaient  chez  ses  compatriotes.  On  racontait 
qu'il  voulait  se  faire  nommer  roi  d'Illyrie.  En  i8/i3,  le  nou- 
veau ban  interdit  l'emploi  du  nom  d'Illyrie  et  des  armoiries 
illyriennes.  Le  journal  redevint  La  Gazette  nationale  et 
L'Aube  reprit  son  ancien  nom  :  L'Aube  croate,  slavonne, 
dalmate.  Gaj  fut  abandonné  par  un  certain  nombre  de  ses 


80  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

partisans,  qui  craignirent  de  se  compromettre  avec  lui  et 
qui  créèrent  une  Revue  littéraire  nouvelle  :  Le  Kolo\ 

Ce  nom  d'Illyrien  resta  cependant  attaché  à  la  Matica", 
société  pour  la  publication  de  livres  populaires  et  scientifi- 
ques établie  en  18^1,  et  qui  subsiste  encore  aujourd'hui 
(sous  le  nom  de  Matiça  croate  depuis  1872). 

Ce  fut  à  la  Diète  de  i8/i3  que  la  langue  nationale  se  fit 
entendre  pour  la  première  fois.  Jusque-là  les  débats  avaient 
lieu  en  latin.  Les  Croates  réclamèrent  successivement  l'in- 
troduction de  leur  idiome  dans  les  écoles,  la  création  d'une 
université,  l'érection  de  l'évêché  d'Agram  en  archevêché. 

Toutes  ces  revendications  exaspéraient  les  Magyars  et  un 
conflit  aigu  semblait  devoir  se  produire  entre  les  deux  na- 
tions. La  révolution  parisienne  de  Février  iS/iS  précipita 
la  crise.  On  aurait  pu  croire  que  Gaj  allait  alors  jouer  chez 
ses  compatriotes,  à  Agram,  le  même  rôle  que  Kossuth  en 
Hongrie.  Mais  il  ne  songea  point  à  se  mettre  au  premier 
plan.  Les  Croates  allaient  avoir  à  lutter  les  armes  à  la  main. 
Gaj  fit  proclamer  ban  son  compatriote  le  colonel  Jelarich  et 
alla  à  Vienne  porter  au  roi  les  vœux  des  Croates.  11  fut  ac- 
cueilli avec  une  grande  bienveillance  et  le  souverain  lui  dé- 
cerna le  titre  de  conseiller  aulique.  A  son  retour  il  fut  reçu 
triomphalement  par  ses  compatriotes.  Nous  n'avons  pas  à 
raconter  ici  comment  les  espérances  des  Croates  furent 
déçues  et  comment,  après  l'échec  de  la  révolution  hongroise, 
un  joug  également  lourd  s'abattit  sur  ceux  qui  l'avaient 
provoquée  et  sur  ceux  qui  l'avaient  combattue. 

A  dater  de  cette  période  de  réaction,  l'étoile  de  Gaj  pâlit. 
Il  disparaît  du  premier  plan  ;  il  se  retire  à  la  campagne. 
En  i853,  la  réaction  triomphante  le  menace  d'un  procès  de 
haute  trahison.  Il  brûle  à  cette  époque  la  plupart  de  ses 
papiers,  notamment  la  correspondance  qu'il  avait  entrete- 
nue avec  les  savants  russes.  Il  meurt  presque  oublié  au  mois 
d'avril  1872.  Vingt  ans  plus  tard  ses  compatriotes  lui  élevè- 


1.  Nom  d'iino  danse  nationale. 

2.  Voir  l'article  «  Matiça  i)  dans  la  Grande  Encyclopédie. 


LOUIS  G.\J  ET  LILLYRISME  81 

rent  un  monument  clans  sa  ville  natale,  à  Krapina.  Il  avait 
vécu  assez  pour  voir  s'ouvrir  l'Académie  sud-slave,  pas  assez 
pour  assister  à  l'inauguration  de  l'Université  d'Agram  Ses 
compatriotes  ont  oublié  ses  défauts  ou  ses  faiblesses  de  ca- 
ractère, son  manque  absolu  de  critique  historique.  Ils  n'ont 
voulu  se  souvenir  que  des  grands  services  qu'il  avait  rendus 
à  leur  nation. 


II 


L'époque  à  laquelle  se  rattache  la  période  la  plus  active 
delà  vie  de  Louis  Gaj  est  essentiellement  une  époque  d'agi- 
tation, de  fermentation  internationale.  Tout  événement  un 
peu  intéressant  qui  se  passe  chez  un  peuple  slave  retentit 
chez  les  peuples  congénères  et  excite  chez  eux  un  intérêt 
passionné.  Entre  Agram,  Prague,  Belgrade, Varsovie,  Péters- 
bourg  et  même  la  lointaine  Moscou,  il  y  a  un  échange  per- 
pétuel d'idées  et  d'impressions.  La  Russie  envoie  chez  les 
Slaves  d'Occident  ces  missionnaires  scientifiques,  dont  une 
légende  malencontreuse  a  voulu  faire  des  agents  pansla- 
vistes. 

Entre  Prague  et  Agram  c'est  un  échange  perpétuel  de 
correspondances  et  de  visites.  Les  Slaves  méridionaux  — 
sauf  les  Bulgares,  encore  au  début  de  leur  émancipation 
morale  —  tournent  leurs  yeux  vers  Agram,  le  grand  foyer 
de  l'idée  illyrienne,  et  dans  cet  Agram,  c'est  Gaj  qui  est  le 
chef  de  chœur  du  slavisme  ressuscité.  C'est  à  lui  que  s'adres- 
sent tous  ses  compatriotes  ou  tous  ses  congénères.  Parmi 
ses  correspondants  serbo-croates,  je  relève  au  hasard  de 
l'ordre  alphabétique  les  noms  de  Babukic  dont  nous  avons 
déjà  parlé,  de  Matia  Ban,  le  poète  publiciste  ragusain,  dont 
presque  toute  la  carrière  devait  s'écouler  en  Serbie,  du 
comte  Draskovic,  l'un  des  plus  ardents  apôtres  de  l'IUy- 
risrae,  de  lovan  Gavrilovic,  un  Serbe  de  Vukovar  (Slavonie) 
qui  passa  au  service  de  la  principauté  voisine,  y  devint  mi- 
nistre des  finances  et  fut,  avec  Blaznavats  et  Ristitch,  l'un 
des  trois  régents  pendant  la  minorité  du  prince  Milan,  de 

6 


82  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Miloch  Obrenovitch,  prince  de  Serbie,  du  poète  ragusain 
Medo  Pucir,  qui  fut  plus  tard  le  gouverneur  du  jeune  Milan, 
du  futur  évoque  Strossmayer,  du  Dalmate  Nicolas  Tomma- 
seo',  qui  écrivait  d'abord  en  croate,  avant  de  passer  en  Ita- 
lie et  de  se  consacrer  entièrement  à  la  cause  et  à  la  littéra- 
ture italiennes,  enfin  du  poète  slovène  StankoVraz,  dont 
nous  avons  déjà  cité  plus  haut  le  nom.  Quelques-unes  de 
ces  lettres  renferment  des  détails  d'un  haut  intérêt.  Telle 
est  par  exemple  celle  du  prince  Miloch  Obrenovitch  de 
Serbie.  Exilé  à  Vienne,  par  une  de  ces  révolutions  périodi- 
ques qui  sont  le  trait  caractéristique  de  l'histoire  serbe  au 
XIX*  siècle,  ce  demi-barbare  illettré  suivait  attentivement  le 
mouvement  des  idées  chez  les  Slaves  méridionaux  et  il  fai- 
sait écrire  à  Gaj  pour  le  remercier  des  services  rendus  à  la 
cause  slave  ;  en  sa  qualité  de  membre  de  la  nation  slave,  il 
lui  envoyait  une  subvention  de  vingt-cinq  ducats  pour  l'ai- 
der dans  ses  entreprises.  Un  autre  prince  slave  s'intéres- 
sait également  à  l'œuvre  de  Gaj  :  c'était  le  vladika-poète  du 
Monténégro,  Pierre  Niegoch.  Je  trouve  dans  la  correspon- 
dance à  la  date  du  i6  février  iS^y,  une  lettre  d'un  certain 
Etienne  Péjakovitch,  lettre  qui  confirme  complètement  ce 
que  je  dis  plus  loin  des  sympathies  du  vladika  pour  la  na- 
tion croate,  à  propos  de  Jelacich  :  «  Le  vladika  vous  salue 
bien  cordialement.  Il  vous  envoie  un  exemplaire  de  son 
drame  et  huit  florins,  pour  que  vous  lui  adressiez  votre  jour- 
nal à  Tsettinié.  Il  parle  de  vous  avec  enthousiasme  et  j'ai 
souvent  entendu  ce  faucon  de  notre  nation  proclamer  que 
l'on  vous  doit  une  louange  éternelle,  que  la  cause  de  notre 
nation  est  sainte,  etc..  Vous  ne  pouvez  vous  imaginer 
comme  cet  homme  est  passionné  pour  le  progrès  et  la  civi- 
lisation. Il  déclare  que  les  appels  des  Croates  ont  trouvé  de 
l'écho  chez  les  Monténégrins...  Il  m'a  promis  de  vous  faire 
envoyer  des  nouvelles  pour  votre  journal.  »  A  côté  de  ces 
lettres  des  deux  souverains  sud-slaves,  on  peut  encore  citer 


I.   Tommaseo  (en  slave  Tomasic)  a  publié  en  scrl)0-croale  un  petit  volume 
intitulé  Iskrice  (Les  Etincelles). 


LOUIS  GAJ  ET  L'ILLYRISME  83 

celles  du  personnage  qui  étoit  le  chef  spirituel  des  Serbes 
orthodoxes  de  Hongrie,  du  patriarche  Rajacir.  Elles  sont 
datées  de  l'année  iS^Q  et  respirent  l'enthousiasme  de  cette 
époque  héroïque  :  «  Persévérez,  chevalier  national,  philoso- 
phe national,  dans  la  voie  que  vous  avez  glorieusement  ou- 
verte; écartez  tous  les  préjugés  du  fanatisme  (c'est  un  prélat 
orthodoxe  qui  parle  à  un  publiciste  catholique).  Dans  l'esprit 
de  la  vraie  doctrine  du  Christ,  sur  la  base  de  la  vraie  huma- 
nité, réunissez  nos  frères  du  Sud,  afin  que  nous  puissions 
atteindre  le  plus  tôt  possible  et  le  plus  heureusement  notre 
vrai  but.  »  J'ai  entendu  plus  tard  le  même  lancfacc  dans  la 
bouche  d'un  illustre  prélat  catholique,  l'évêquc  Strossmayer. 

Parmi  les  Tchèques  ou  les  Tchécoslovaques  avec  lesquels 
Gaj  fut  en  rapport,  je  relève  les  noms  de  Ilanka,  de  Jean 
Kollar,  de  Palacky,  de  SchafTarik.  Ilanka,  en  i838,  lui  de- 
mande ses  journaux  pour  le  Musée  de  Prague,  qui  reçoit 
déjà  des  périodiques  russes  et  polonais  :  «  La  lecture  silen- 
cieuse des  journaux  nous  paraît  plus  sûre  et  plus  utile  que 
des  manifestations  tumultueuses.  »  Palackv  (septembre  i853) 
déclare  qu'il  lit  assidûment  les  journaux  de  Gaj  et  qu'il 
éprouve  un  grand  étonnement  à  constater  avec  quelle  pa- 
tience le  publiciste  croate  enregistre  dans  son  journal  toutes 
les  injures  des  Magyaromanes  sans  y  répondre:  «  Si  c'est  du 
stoïcisme,  vous  êtes  un  plus  grand  philosophe  que  je  ne  sau- 
rais l'être;  si  c'est  pour  obéir  à  la  censure,  je  ne  sais  vrai- 
ment ce  que  je  dois  penser  de  la  Constitution  hongroise.  » 

Les  lettres  de  SchafTarik  sont  fort  nombreuses.  Les  pre- 
mières sont  en  allemand,  les  dernières  en  tchèque.  Au  mo- 
ment où  la  correspondance  débute,  SchafTarik  est  professeur 
au  gymnase  de  Novi  Sad,  sur  les  frontières  mêmes  des  pavs 
croates;  mais  les  communications  sont  à  ce  moment-là  fort 
difficiles  et  dans  sa  première  lettre  il  se  plaint  du  particula- 
risme égoïste  des  Slaves  méridionaux.  Non  seulement  ils 
s'ignorent,  mais  même  ils  se  méprisent  entre  eux.  C'est  le 
devoir  des  savants  et  des  littérateurs  de  combattre  et  de 
dissiper  cette  ignorance.  SchafTarik  revient  sur  ses  idées 
dans  une  lettre  datée  de  Prague  en  i835.  Il  loue  Gaj  de  sa 


84  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

tolérance  :  «  Notre  fractionnement,  notre  anarchie  est  la 
cause  de  tous  nos  malheurs.  »  A  dater  de  i836,  il  écrit  ses 
lettres  en  tchèque  :  il  s'efforce  de  trouver  dans  les  pays  illy- 
riens  quelques  souscripteurs  pour  les  Antiquités  slaves,  dont 
j'ai  raconté  ailleurs  le  pénible  enfantement.  La  correspon- 
dance se  prolonge  jusqu'en  iS/jS  :  Schaffarik  invite  Gaj  à 
ce  Congrès  de  Prague  qui  devait  échouer  si  lamentablement. 
«  Les  yeux  de  l'Europe,  dit-il,  sont  tournés  vers  ce  Con- 
grès. » 

Les  Polonais  eux-mêmes,  malgré  leurs  préoccupations 
nationales,  suivent  avec  intérêt  le  mouvement  de  l'Illyrisme 
et  l'œuvre  de  Gaj.  Parmi  ses  correspondants,  je  relève  les 
noms  deBonkowski,  de  Michel  Czajkowski,  de  Georges  Lu- 
bomirski,  du  célèbre  jurisconsulte  Maciejowski. 

Iliéronyme  Bonkowski  était  probablement  un  de  ces  émi- 
grés polonais  qui  étaieut  alors  fort  nombreux  à  Paris.  Au  mo- 
ment même  où  le  Gouvernement  de  Louis-Philippe  songeait  à 
fonder  au  Collège  de  France  une  chaire  de  littérature  slave' 
pour  le  poète  Mickiewicz,  il  s'imagina  que  le  public  fran- 
çais pourrait  s'intéresser  à  une  Revue  slave  rédigée  en  notre 
langue.  Il  réclama  le  concours  des  Slaves  les  plus  compé- 
tents, il  s'adressa  notamment  à  Gaj:  «  Les  Français,  lui 
écrivait-il,  n'ont  aucune  idée  de  ce  qui  se  passe  au  delà  du 
Rhin  ;  ils  croient  que  tous  les  pays  situés  au  delà  de  ce  fleuve 
appartiennent  à  la  race  germanique  ;  par  conséquent,  ils 
vous  regardent,  vous  autres  Illvrlens,  ou  comme  Allemands 
ou  comme  Italiens,  parce  que  plusieurs  noms  propres  de 
vos  villes  portent  des  noms  italiens  qui  les  induisent  en 
erreur.   » 

J'ignore  ce  que  répondit  Gaj  à  cette  invite.  Ce  que  je  sais, 
c'est  que  la  Revue  en  question  a  paru  et  qu'elle  n'a  eu  qu'une 
existence  éphémère.  D'ailleurs  aucun  des  périodiques  ana- 
logues qui  lui  ont  succédé  n'a  pu  s'imposer  à  l'attention  du 
public  français. 

I.  J'ai  raconté  l'histoire  de  cette  fondation  au  troisième  volume  de  Rus- 
ses et  Slaves  (Paris,  Hachette,  189G.) 


LOUIS  GAJ  ET  LILLYRISME  8."; 

Une  lettre  particulièrement  curieuse  est  celle  que  Michel 
Czajkowski  adressait  à  Gaj  le  12  juin  i8/|8.  Coite  lettre,  ré- 
<ligée  en  français,  est  datée  de  Constantinoplc.  (Czajkowski 
tout  ensemble  fut  un  homme  de  lettres  fort  distingué  et  un 
homme  d'action.  Plus  connu  dans  l'histoire  sous  le  nom  de 
Sadyk  Pacha',  il  avait  été  envoyé  à  Constantinoplc  par 
Adam  Czartoryski,  lequel  espérait  pouvoir  profiter  des  évé- 
nements pour  refaire  une  Pologne.  Il  écrivait  à  Gaj  pour 
accréditer  auprès  de  lui  un  agent,  un  certain  Louis  Lenoir 
qui  avait  déjà  séjourné  ;i  Belgrade  :  «  Le  Prince  désire  que, 
sous  vos  auspices  et  avec  votre  assistance,  la  Pologne  puisse 
prouver  à  ses  frères  slaves  qu'elle  est  et  sera  toujours  avec 
eux  là  où  il  s'agit  et  s'agira  d'un  Slavisme  libre  et  indé- 
pendant de  toute  influence  étrangère.  M.  Lenoir  vous  dira 
tout  ce  que  nous  désirons  et  tout  ce  que  nous  sommes  déci- 
dés à  faire  pour  notre  cause  commune  ;  je  me  hasarde  à 
écrire  une  lettre  à  Son  Excellence  le  Ban  Jelac'ich,  que  je 
soumets  à  votre  approbation  et  qui  ne  sera  remise  que  lors- 
que vous  le  jugerez  ainsi  (s/c).  » 

Cette  lettre  constitue  à  coup  sur  un  document  curieux. 
Le  prince  Czartoryski  proposait  aux  Croates  une  sorte  d'al- 
liance. Elle  est  datée  du  12  juin  i8/i8.  Or,  quatre  mois  après, 
le  1 1  octobre,  Jelacich  déclarait  la  guerre  aux  Magyars,  et 
comme  les  Magyars  représentaient  alors  la  révolution,  c'est 
dans  leurs  rangs  que  combattaient  un  grand  nombre  de  Po- 
lonais. D'autre  part,  le  signataire  de  la  lettre,  Czajkowski, 
se  faisait  peu  de  temps  après  musulman  et  organisait  des 
Cosaques  turcs,  pour  lutter  contre  la  Russie  et  maintenir 
dans  la  sujétion  du  sultan  les  chrétiens  serbes  et  croates  de 
la  Bosnie.  Je  l'ai  rencontré  dans  sa  vieillesse  à  Kiev;  il 
avait  renié  les  illusions  de  ses  jeunes  années  et  il  ne  voyait 
plus  le  salut  de  ses  compatriotes  que  dans  une  réconcilia- 
tion sincère  avec  la  Russie. 

Esprit  plus  pratique  et  plus    modéré  que  Czajkowski,  le 


I.   Voir  sur  Cznjkowski  la  notice  que  je  lui   ai    consacrée   clans  la  Grande 
Encyclopédie. 


86  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

prince  Georges  Lubomirski  annonce  à  Gaj  qu'il  voudrait 
fonder  en  Galicie  une  institution  analogue  à  la  Matiça  illy- 
rienne  pour  la  publication  de  livres  populaires  et  lui 
demande  des  renseignements  d'ordre  technique.  Macie- 
jowski,  l'historien  des  législations  slaves,  prie  le  publiciste 
croate  de  vouloir  bien  Taider  à  la  vente  de  ses  livres  chez 
les  Slaves  de  Hongrie. 

Ces  petits  détails  nous  indiquent  quelle  situation  consi- 
dérable Louis  Gaj  avait  prise  dans  le  monde  slave,  où  il 
jouait  tour  à  tour  le  rôle  d'agent  politique  et  de  consul 
commercial.  Nous  serions  encore  mieux  éclairés  sur  ce  rôle 
si  nous  avions  la  correspondance  que  Gaj  entretint  avec  la 
Russie.  J'ai  dit  plus  haut  dans  quelles  circonstances  elle 
avait  été  anéantie.  11  ne  nous  en  est  resté  qu'une  seule  lettre  ; 
elle  est  due  à  l'historien  publiciste  Nicolas  Ivanovitch 
Pavlistchev,  beau-frère  de  Pouchkine,  qui  mourut  en  1879. 
Elle  n'est  point  datée,  mais  elle  se  rattache  évidemment  ii 
la  première  période  de  l'IUyrisme.  Elle  respire  un  chaleu- 
reux enthousiasme  :  «  Vos  efi'orts  pour  restaurer  et  trans- 
former votre  langue  vont  de  pair  avec  ceux  de  Schaffarik, 
de  Palacky,  de  Hanka  ;  il  y  a  toutefois  cette  différence  à 
votre  avantage,  c'est  que  dans  les  pays  tchèques  le  germe 
avait  été  déjà  déposé  par  d'aulres,  tandis  que  dans  votre 
pays  vous  aviez  dû  d'abord  défricher  la  terre  à  la  sueur  de 
votre  front...  Votre  Danica  (^L'Aube)  atteste  l'éternelle, 
l'indissoluble  unité  des  Slaves  de  l'ilmen  et  du  Danube.    )> 

C'est  évidemment  un  langage  analogue  que  devaient  tenir 
les  autres  correspondants  russes  de  Gaj.  La  perte  de  leurs 
lettres  est  à  coup  sûr  regrettable.  Mais  au  fond  nous  pou- 
vons très  bien  les  reconstituer  par  la  pensée.  Les  documents 
que  nous  avons  rapidement  étudiés  suffisent  largement  à 
nous  faire  comprendre  quel  rôle  considérable  le  mouve- 
ment illyrien,  dirigé  par  Gaj,  a  joué  dans  la  renaissance 
slave  durant  la  première  moitié  du  xix*  siècle. 


LA  RENAISSANCE  INTELLECTUELLE  DE 
LA  NATION  SERBE.  JEAN  RAITCII  ET 
DOSITHÉE    OBRADOVITCH. 


Nous  avons  étudié  plus  haut,  l'évolution  générale  de  la 
nation  serbe  depuis  son  origine  jusqu'à  la  renaissance  poli- 
tique. Cette  renaissance  politique  coïncide  avec  une  renais- 
sance intellectuelle.  Les  deux  principaux  personnages  de 
cette  restauration  ont  été  l'archimandrite  historien  Raïtch 
et  le  moine  polygraphe  Dosithée  Obradovitch  dont  la  Ser- 
bie a  fêté  récemment  le  centenaire.  Je  voudrais,  en  me  fon- 
dant sur  les  intéressantes  recherches  de  M.  Jovan  Sker- 
litch',  mettre  en  lumière  les  figures  absolument  inconnues 
chez  nous  de  ces  deux  précurseurs. 


Jean  Raïtch. 

Jovan  (autrement  dit  Jean)  Raïtch  était  né  en  1726  dans 
la  ville  de  Karlovtsi'  qui  a  joué  un  certain  rôle  dans  l'his- 
toire des  Slaves  méridionaux.  Elle  est  encore  aujourd'hui  le 
séjour  du  patriarche  orthodoxe  des  Serbes  d'Autriche.  Sous 
son  nom  allemand  de  Karlowitz  elle  est  connue  de  nos  his- 
toriens par  un  traité  de  paix  conclu  en  1699  entre  l'Empe- 

1.  Srpska  Knijevnosl  a  XVIII  veku.  (La  littérature  serbe  au  dix-huitième  siè- 
cle, Belgi'itde,  Imprimerie  royale,  1909.) 

2.  Karlovtsi  iiujourd'liui  située  clans  la  Syrmie,  ne  doit  pas  être  confon- 
due avec  la  ville  croate  de  Karlovac  (Karlstadt)  qui  appartient  à  la  Croatie  . 


88  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

reur  et  la  Porte.  Elle  a  été  en  i848  le  foyer  le  plus  actif  de 
la  résistance  de  la  nation  serbe  contre  les  Magyars. 

Le  père  du  futur  historien  était  un  simple  marchand  de 
bestiaux.  Il  envoya  son  fils  fort  jeune  à  l'école.  L'enfant  fit 
de  si  rapide  progrès  que  lorsqu'il  fut  arrivé  à  sa  onzième 
année  son  maître  le  pris  comme  adjoint.  Tout  en  aidant  à 
instruire  ses  jeunes  camarades  Jovan  fréquentait  l'école 
latine  slave,  où  l'enseignement  se  donnait  soit  en  latin, 
soit  d'après  des  manuels  russes  dont  la  langue,  très  voisine 
du  slavon  d'église',  était  aisément  comprise  des  jeunes 
Serbes.  A  l'âge  de  dix-huit  ans  Raïtch  quitta  Karlovtsi  pour 
aller  se  perfectionner  d'abord  chez  les  Jésuit(!s  deKomorn, 
où  il  passa  quatre  années,  ensuite  à  l'école  protestante  de 
Soprony  (Pressbourg).  Mais  la  Russie  l'attirait.  Faute  de 
ressources  pour  paver  les  frais  d'un  long  voyage,  il  fit  le 
trajet  à  pied.  En  1763  il  arriva  à  Kiev,  il  y  resta  trois  ans 
occupé  à  étudier  la  théologie  orthodoxe,  poussa  jusqu'à 
Moscou  et  à  Smolensk.  Rentré  dans  sa  ville  natale,  où  il 
rapportait  une  foule  de  manuscrits,  il  sollicita  une  place  au 
séminaire.  Mais  sa  candidature  fut  écartée  par  des  moines 
jaloux  de  son  savoir.  Il  retourna  à  Kiev  d'où  il  gagna  la 
Moldavie,  Constantinople  et  la  péninsule  du  Mont-Athos, 
où  il  résida  deux  mois  au  monastère  serbe  de  Kilandar.  En 
voyageant  ainsi  ce  clericus  vagans  n'a  ])as  seulement  pour 
objet  de  voir  du  pays,  il  se  propose  surtout  de  réunir  des 
documents  historiques  pour  ses  travaux  futurs.  A  Khilan- 
dar  il  trouva  des  coffres  pleins  de  vieux  manuscrits.  Mais 
les  moines,  aussi  bornés  qu'ignorants,  ne  lui  permirent  pas 
de  les  examiner  et  il  ne  put  que  copier  en  cachette  quel- 
ques documents.  Dans  ce  monastère  célèbre  il  se  rencontra 
avec  Paisii',  qui  devait  être  le  père  de  l'historiographie 
bulgare  de  même  que  Raïtch  est  le  père  de  l'historiographie 
serbe. 


1.  Le  slavon  d'église  russe  a  sul)i  une  forte  influence  de   la   langue  russe 
vulgaire  qui   diffère  heaucoiip  du  serbe  proprement  dit. 

2.  Sur  Paisii,  voir  plus  loin  l'étude  qui  lui  est  consacrée. 


LA  RENAISSANCE  INTELLECTUELLE  DE  LA  NATION  SERBE        8<.> 

Il  quitta  le  mont  Alhos  en  octobre  1708  traversa  la 
péninsule  Balkanique,  par  Seres,  Nich,  Belgrade,  revint  ;i 
Karlovtsi  ;  son  voyage  avait  duré  dix-sept  mois.  En  1769  il 
Tut  nommé  directeur  de  l'école  de  l'Intercession  (nom  du 
monastère  auquel  elle  appartenait)  et  chargé  d'enseigner 
la  géographie  et  la  rhétorique.  Tout  en  professant  il  mettait 
en  ordre  les  matériaux  qu'il  avait  recueillis  pour  son  his- 
toire des  Slaves  méridionaux. 

En  1762  il  quitta  Karlovtsi  pour  aller  vivre  à  Temesvar, 
puis  à  Xovi-Sad ',  le  centre  des  Serbes  de  Hongrie,  où  il 
professa  la  théologie.  En  1772  il  se  ht  moine  au  monastère 
de  Kovil  et  devint  en  très  peu  de  temps  hégoumène  et  archi- 
mandrite. 

Désormais  sa  carrière  errante  est  finie.  Il  peut  se  livrer 
tout  entier  à  ses  travaux  historiques.  Le  svnode  de  l'église 
orthodoxe  lui  confie  le  soin  de  rédiger  un  nouveau  caté- 
chisme, qui  est  resté  en  usage  jusqu'en  1870,  pour  rempla- 
cer celui  qui  avait  été  envoyé  de  Vienne  et  qui  était  sus- 
pect de  tendances  catholiques.  Il  traduit  un  recueil  de 
sermons  russes.  On  lui  offre  à  diverses  reprises  un  évêché 
qu'il  refuse  ;  les  honneurs  viennenl  à  lui  de  tous  les  côtés. 
Lors  du  concile  de  Temesvar,  l'empereur  lui  envoie  une 
croix  précieuse,  et  quelque  temps  après  Catherine  II  un 
médaillon  d'or  avec  son  portrait. 

Il  mourut  le  11  décembre  1801  et  sa  mort  fut  pleurée 
comme  celle  d'un  génie  national. 

Au  cours  de  sa  vie  agitée  il  avait  beaucoup  écrit  ;  mais, 
comme  il  n'v  avait  pas  d'imprimerie  dans  les  pays  serbes, 
il  avait  dû  éditer  ses  volumes  à  A  enise,  à  Vienne,  à  Press- 
bourg.  à  Bude.  Outre  les  seize  ouvrages  qui  ont  été  impri- 
més de  son  vivant,  il  en  a  laissé  de  nombreux  en  manuscrit. 
Nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  ici  de  ses  œuvres  théolo- 
giques, elles  sont  écrites  dans  cette  langue  slavonne-russe 
que  les  Serbes  avaient  adoptée  comme  langue  littéraire  et 


I.   Novi  Sad,  en  allemiind  }\eu  Satz,  en  magyar  Ljvidek.  Le  mol  veut  dire 
«  la  nouvelle  résidence  ». 


90  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

qui  au  fond  était  pour  les  Slaves  orthodoxes  ce  que  le  latin 
était  pour  les  peuples  catholiques. 

Raïtch  n'est  pas  seulement  théologien  et  historien,  il  se 
fait  poète  à  l'occasion.  Sous  ce  titre  :  Lutte  du  dragon 
contre  les  ai'des  il  chante  les  guerres  des  Autrichiens  et 
des  Russes  contre  les  Turcs  ;  il  les  chante  dans  la  langue 
populaire  avec  un  fâcheux  abus  d'allusions  mythologiques. 
Evidemment  son  poème  ne  s'adressait  pas  au  même  public 
que  les  chants  des  gouslars*. 

Malgré  l'inexpérience  de  l'écrivain  et  la  lourdeur  du  style, 
ce  poème  publié  pour  la  première  fois  en  1791  à  Vienne,  a 
été  réimprimé  deux  fois  dans  notre  siècle,  en  1889  à  Bel- 
grade et  en  i883  à  Pantchevo.  On  peut  citer  parmi  les 
œuvres  poétiques  de  Raïtch  un  drame  sur  la  mort  du  tsar 
serbe  Ouroch  Y.  C'est  une  tragédie  de  collège  sur  laquelle 
il  n'y  a  pas  lieu  d'insister. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  intéressant  parmi  les  écrits  de  Raïtch 
ce  sont  ses  travaux  historiques,  et  le  plus  important  c'est 
l'ouvrage  intitulé  :  Histoire  des  divers  peuples  slaves,  notam- 
ment des  Bulgares,  des  Croates  et  des  Serbes.  La  première 
édition  en  quatre  volumes  parut  à  Vienne  en  I794-  L'année 
suivante  le  premier  volume  fut  réimprimé  à  Saint-Péters- 
bourg. Mais  lu  censure  impériale,  très  facile  à  effaroucher, 
interdit  la  publication  des  suivants.  Une  seconde  édition 
de  l'ouvrage  a  été  donnée  à  Bude  en  i823.  La  langue  de 
l'ouvrage  est  un  mélange,  qui  nous  paraît  aujourd'hui  fort 
désagréable,  de  slavon,  de  russe  et  de  serbe.  Ce  niacaro- 
nisme  lui  assurait  des  lecteurs  tout  ensemble  chez  les  Slaves 
riverains  du  Danube  et  de  la  Neva. 

Dès  l'année  1768  Raïtch  avait  achevé  cet  ouvrage  à  Kar- 
lovtsi,  et  le  manuscrit  primitif  portait  sur  le  titre  que 
l'auteur  avait  arraché  à  l'oubli  l'histoire  de  ces  nations  et 
qu'il  l'avait  rédigé  en  sa  langue  maternelle  (singulière  illu- 
sion !). 


1.   llhnpsocles  populjiires  qui  cluinteiit  en  s'acconipafjnant  de  la  {jousla  ou 
guzia . 


LA  RENAISSANCE  INTELLECTUELLE  DE  LA  NATION  SERBE       91 

La  publication  de  1798  fut  bien  accueillie  du  public.  Le 
premier  volume  eut  612  souscripteurs,  ce  qui  était  pour 
l'époque  un  chiffre  considérable.  L'auteur  met  à  profit  des 
textes  jusqu'alors  fort  peu  connus.  C'est  d'abord  la  Chro- 
nique de  Georges  Brankovitch '.  Raitch  reproduit  littérale- 
ment de  nombreux  extraits  de  cette  chronique  qu'il  avait 
trouvée  dans  la  bibliothèque  du  patriarche  de  Karlovtsi.  11 
se  sert  aussi  des  textes  qu'il  a  recueillis  avec  tant  de  peine 
durant  son  séjour  au  montAthos.  Il  connaît  les  vies  des  rois 
serbes  rédigées  au  quatorzième  siècle  par  l'archevêque 
Daniel,  mais  il  ignore  la  plupart  des  textes  qui  sont  aujour- 
d'hui classiques,  les  vies  d'Etienne  dit  le  Premier  Couronné, 
de  saint  Sava,  de  Domentian,  de  Constantin  le  Philosophe, 
de  Tsamblak,  et  l'ouvrage  du  moine  bulgare  Paisii  dont  je 
parlais  tout  à  l'heure. 

Il  ne  connaît  qu'une  rédaction  incomplète  du  code  de 
Douchan.  Il  cite  un  certain  nomljre  de  chroniques  byzan- 
tines et  d'érudits  étrangers,  notamment  le  Rao-usain  Banduri 
l'auteur  de  VImperium  orientale-,  Mavro  Orbini,  Charles 
Dufresne,  des  historiens  hongrois  et  russes.  Mais  il  a  des 
distractions    et   des    icrnorances    singulières.    Il     dédouble 

o  o 

Mavro  Orbini  en  deux  personnages,  Orbini  et  Mavro  Orbini^; 
il  ne  le  connaît  évidemment  que  par  la  traduction  russe  et 
ne  sait  en  quelle  langue  est  écrit  l'original. 

Il  cite  Du  Cange  sous  le  nom  de  Dufresne  et  le  prend 
pour  un  historien  dalmate.  Evidemment  dans  sa  vie  errante 
il  n'avait  pas  eu  le  temps  de  prendre  des  notes  avec  beau- 
coup de  soin  et  la  bibliothèque  qu'il  avait  sous  la  main  à 
Karlovtsi  n'offrait  pas  toutes  les  ressources  désirables  ; 
d'autre  part  il  écrivait  dans  un  pays  et  à  une  époque  où  la 
censure  était  fort  ombrageuse.  On  rencontre  plus  d'une  fois 
sous  sa  plume  des   formules  telles  que  celle-ci  :  «   Ce  n'est 

1.  Sur  ce  personnage  voyez  plus  liaut. 

2.  Biiiuluri  vt^ciit  longtemps  à  Paris,  fut  bibliolhf^caire  du  due  d'Orléans 
et  membre  de  l'Académie   des  Inscriptions. 

3.  Orbini  (Mavro  ou  Mauro),  écrivain  dalmate  du  xvuie  siècle,  auteur 
d'un  livre  intitulé  :  Il  regno  degli  Slavi  (Pesaro,  i6oo). 


92  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

pas  notre  afifaire  d'approfondir  la  question  et  il  n'est  pas  à 
propos  de  faire  trop  de  recherches  à  ce  sujet  et  de  vouloir 
pénétrer  des  secrets  d'Etat.   » 

Raïtch  est  un  moine  très  croyant,  il  raconte  gravement 
comment  saint  Sava  ressuscita  le  tsar  de  Serbie  Etienne  dit 
le  Premier  Couronné;  il  donne  sérieusement  le  nombre  de 
Serbes  qui  émigrèrent  en  Hongrie  sous  la  conduite  du  pa- 
triarche Arsène  IV  conformément  au  chiffre  que  le  patriarche 
avait  vu  en  rêve. 

En  revanche  il  a  une  haute  idée  de  son  rôle  d'historien. 
Le  grand  malheur  de  ses  compatriotes,  c'est  que  leur  his- 
toire a  été  jusqu'ici  écrite  par  leurs  ennemis  qui  n'ont  eu 
qu'une  idée,  celle  de  décrier  et  d'humilier  la  nation  serbe. 
Il  veut  relever  cette  nation  à  ses  propres  yeux,  l'aider  à 
reprendre  la  place  qu'elle  occupait  naguère  dans  l'Orient 
de  l'Europe.  Il  atteignit  ce  résultat.  En  dehors  delà  seconde 
édition  (de  i823)  à  laquelle  j'ai  fait  tout  à  l'heure  allusion, 
l'ouvrage  servit  de  base  à  un  certain  nombre  de  manuels 
publiés  en  1801  à  Bude,  en  i8/i5  à  Bucarest,  en  i835  et  en 
18/17  ^  Belgrade.  Jusque  vers  1860  il  resta  la  lecture  pré- 
férée de  tous  ceux  qui  voulaient  connaître  les  anciennes 
annales  de  la  nation  serbe.  A  dater  de  cette  époque  une 
école  plus  critique  est  apparue  et  nous  avons  formulé  ici 
même  les  résultats  de  ses  recherches. 


DOSITHÉE    ObRADOVITCH. 

En  donnant  une  histoire  au  peuple  serbe,  Raïtch  avait  en 
quelque  sorte  renoué  la  tradition  nationale.  Mais  cette  his- 
toire était  encore  écrite  dans  une  langue  exotique,  artifi- 
cielle, qui  n'était  pas  l'idiome  serbe.  Ce  fut  Dosithée  Obra- 
dovitch  qui  éleva  le  serbe  à  la  dignité  d'idiome  littéraire. 

Lui  aussi  il  était  moine,  lui  aussi  il  fut  un  cleiicus  \>airans 
et  il  mena  une  vie  des  plus  aventureuses.  Il  était  né  en  17/12 
ou  1743  à  Tchakovo,  une  bourgade  moitié  roumaine  du 
Banat  de  Temesvar,  dans  le  royaume  de  Hongrie. 


LA  RENAISSANCE  INTELLECTUELLE  DE  LA  NATION  SERBE        93 

Orphelin  à  1  ;igc  de  dix  ans,  il  se  trouva  absolument  isolé 
dans  sa  ville  natale,  et,  comme  il  nous  le  dit  lui-môme  dans 
ses  Mémoires,  il  eut  le  sentiment  qu'il  était  étranger  dans 
son  propre  pays. 

Il  avait  de  bonne  heure  fréquenté  l'école  et,  comme  il 
montrait  de  remarquables  disj)(>sitions,  on  décida  qu'il 
embrasserait  la  carrière  ecclésiasti(|uc.  Il  dévorait  les  vies  des 
saints,  rêvait,  comme  jadis  notre  Bernardin  de  Saint-Pierre, 
de  devenir  ermite  dans  quelque  solitude.  Vers  l'âge  de  treize 
ou  quatorze  ans  il  fit  la  rencontre  d'un  moine  mendiant  et 
imagina  de  s'attacher  à  lui  pour  s'en  aller  en  Turquie.  Ces 
fantaisies  n'étaient  pas  du  goût  d'un  sévère  tuteur  qui, 
pour  changer  les  idées  de  son  neveu  et  l'arracher  à  ses  lec- 
tures, s'empressa  de  l'envoyer  à  Temesvar  en  qualité  d'ap- 
prenti tapissier.  Mais  la  vocation  persistait.  Un  jour  le  jeune 
tapissier  reçut  la  visite  d'un  compagnon  qui  lui  raconta  les 
merveilles  et  les  beautés  des  monastères  de  la  Frouchka 
Gora.  Dosithée  ne  put  se  contenir  ;  il  s'enfuit  de  chez  son 
patron,  et  un  beau  jour,  le  3i  juillet  1707,  il  alla  frapper  à 
la  porte  du  monastère  de  Khopovo  dans  la  Sainte  Mon- 
tagne. 

Nous  devons  dire  ici  quelques  mots  de  cette  Frouchka 
Gora  qui  joue  un  rôle  si  considérale  dans  la  vie  intellec- 
tuelle et  religieuse  de  la  nation  serbe.  Son  nom  est  fait  pour 
nous  intéresser  particulièrement.  Il  veut  dire  la  Montagne 
des  Francs.  C'est  le  *ï>paYY^"/^?-"'  <i^s  historiens  byzantins. 
Cette  région  fut  en  effet  occupée  au  neuvième  siècle  par  des 
tribus  franques. 

La  Montagne  des  Francs  s'allonge  de  l'ouest  à  l'est  au 
sud  de  la  Drave,  en  Slavonie,  sur  une  longueur  de  plus  de 
cent  kilomètres  entre  les  villes  de  Vukovar  et  de  Slan  Kamen. 
Le  sommet  le  plus  élevé  atteint  la  hauteur  de  587  mètres. 
C'est  sur  les  flancs  de  cette  montagne  que  mûrissent  les 
vignes  de  Syrmie,  orgueil  du  vignoble  croate.  A  dater  du 
quinzième  siècle  elle  a  vu  s'ériger  h  l'ombre  de  ses  forêts 
treize  monastères  serbes  qui  ont  servi  de  refuge  aux  religieux 
du  rite  orthodoxe  fuyant  la  patrie  serbe  envahie  par  les  Mu- 


94  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

sulmans  ;  les  bibliothèques  et  les  sacristies  de  ces  couvents 
abritent  de  riches  trésors  de  livres,  de  manuscrits  etd'objats 
d'art  religieux.  Celui  de  Vrdnik  conserve  les  restes  du  tsar 

o 

Lazare  supplicié  par  les  Turcs  après  le  désastre  de  Kosovo 
en  1389. 

Le  jeune  Dosithée  fut  bien  accueilli  au  monastère  de 
Khopovo.  L'hégoumène  mit  à  sa  disposition  la  bibliothèque. 
11  tomba  sur  les  Vies  des  saints  du  mois  de  mai.  «  Lire  des 
Vies  des  saints  !  De  si  grands  livres  tels  qu'il  n'y  en  a  nulle 
part  dans  le  monde  !  Avec  quelle  ardeur  je  lisais  tout 
cela*  !    » 

L'hégoumène  fut  si  content  de  son  pupille  qu'il  le  chargea 
de  faire  la  lecture  au  réfectoire.  Le  jeune  néophyte  rem- 
plissait auprès  de  lui  le  rôle  de  famulus  et,  comme  le  mé- 
nage de  la  cellule  était  bientôt  fait,  il  pouvait  se  donner 
tout  entier  à  sa  passion  pour  les  livres. 

A  force  de  méditer  les  vies  des  saints,  il  résolut  de  les 
imiter,  et  à  l'âge  de  seize  ans  il  reçut  la  tonsure.  Il  prit  le 
nom  de  Dosithée  en  l'honneur  d'un  saint  de  la  primitive 
Eglise,  qui  avait  fui  sa  famille  et  avait  embrassé  la  vie  mo- 
nastique. Cette  vie  le  jeune  moine  la  menait  avec  une  ferveur 
d'ascétisme  qui  épouvantait  le  sage  hégoumène.  Il  jeûnait 
des  trois  jours  de  suite  et  il  rêvait  d'entreprendre  un  jeûne 
de  quarante  jours  à  l'exemple  de  iNIoïse,  d'Elie  et  de  Notre- 
Seigneur.  Son  hégoumène  le  rappela  à  des  sentiments  de 
sagesse  et  d'humilité  en  lui  faisant  remarquer  qu'il  n'était 
capable  ni  de  marcher  sur  l'eau,  ni  de  ressusciter  les  morts, 
et  le  menaça  de  le  renvoyer.  Peu  de  temps  après,  l'hégou- 
mène mena  son  jeune  néophyte  à  Karlovtsi,  où  il  reçut  le 
diaconat  des  mains  de  l'évêque  Nenadovitch  :  «  Souviens- 
toi  de  ma  prédiction,  dit  l'évêque  au  prélat.  Ce  jeune 
homme  aime  trop  la  lecture  :  il  ne  restera  pas  longtemps  à 
Khopovo.  » 

Rentré  au  monastère,  le  nouveau  diacre  se  plongea  de 
nouveau  dans  la  lecture  et  dans  les  exercices  ascétiques.  Il 

I.   Dosithée,  Mémoires. 


LA  RENAISSANCE  INTELLECTUELLE  DE  LA  NATION  SERBE        93 

passait  pour  un  saint;  des  malades  venaient  implorer  de 
lui  leur  guérison  :  «  Je  croyais  tout  ce  que  je  lisais,  dit-il 
dans  ses  Mémoires,  comme  les  Turcs  croient  les  derviches.  » 
L'hégoumène  l'observait  avec  une  sollicitude  qui  n'était  pas 
exempte  de  quelque  scepticisme  :  «  Je  crains  bien,  disait-il, 
que  cette  sainteté  ne  dure  pas  longtemps.    » 

Il  disait  vrai.  Un  beau  jour  le  diacre  s'aperçut  qu'il  exis- 
tait des  livres  laïques,  des  livres  d'histoire  en  langue  russe. 
Un  jeune  prêtre  lui  parla  de  la  langue  latine.  Ce  fut  toute 
une  révélation.  Quis  P  quid  ?  quoniodo  P  ubi  P  ubiwis  P  iihi- 
cumque  P  Ces  mots  magiques  résonnaient  sans  cesse  dans 
l'oreille  de  Dosithée  et  hantaient  son  cerveau.  C'était  pour 
lui  «  la  musique  des  sirènes.    » 

Mais  personne  ne  savait  le  latin  à  Khopovo.  Du  jour  où  le 
néophyte  eut  fait  cette  lamentable  découverte,  le  monas- 
tère perdit  tout  son  charme.  Pouvait-on  vivre  dans  un  endroit 
où  il  n'y  avait  point  de  latin  ?  Son  hégoumène  rêvait  de 
l'envoyer  au  fameux  monastère  de  Kiev,  mais  les  ressources 
lui  manquaient. 

Cet  excellent  homme  mourut  au  printemps  de  l'année 
1760.  Sa  mort  rompit  le  dernier  lien  qui  attachait  le  jeune 
homme  au  monastère  de  Khopovo.  Les  moines,  jaloux  de  la 
supériorité  de  leur  jeune  confrère,  lui  rendaient  la  vie  into- 
lérable. Le  2  novembre  1760,  Dosithée  quitta  cette  maison 
qui  lui  avait  été  si  chère,  et  en  compagnie  d'un  diacre  de 
ses  amis  il  se  rendit  à  Agram. 

D'un  milieu  serbe  et  orthodoxe  il  était  brusquement 
transporté  dans  un  milieu  croate  et  catholique.  La  langue 
populaire  était  presque  la  même,  mais  l'alphabet  latin,  com- 
biné avec  une  orthographe  très  compliquée,  se  substituait 
à  l'alphabet  cyrillique  ou  gréco-slave.  D'autre  part  les 
Serbes  que  Dosithée  eut  l'occasion  de  rencontrer  n'étaient 
plus  orthodoxes  mais  uniates,  et  s'efforcèrent  —  inutile- 
ment d'ailleurs    —  d'attirer   le   pèlerin   dans    leur   Eglise. 

A  ce  moment-là  l'Autriche  était  en  guerre  avec  la  Prusse 
et  Dosithée  songea  à  s'engager  comme  aumônier  militaire. 
Mais  il  ne  réalisa  pas  cette  idée  ;  il  apprit  un  peu  de  latin  à 


96  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Agram  et  se  rendit  dans  un  monastère  serbe  de  la  Dalmatie 
auquel  était  annexée  une  école.  Il  y  enseigna  pendant  trois 
ans,  rétribué  le  plus  souvent  en  nature  (froment,  huile, 
fromage).  Il  apprit  un  peu  d'italien,  réalisa  quelques  écono- 
mies qui  lui  permirent  d'entreprendre  de  nouveaux 
voyages.  Il  était  en  route  pour  le  Mont-Alhos  quand  il  fut 
retenu  parla  maladie  dans  un  monastère  du  Monténégro, 
non  loin  de  Cattaro.  Il  y  fut  ordonné  prêtre  le  1 1  avril  1764. 
Au  cours  de  Tannée  suivante  nous  le  trouvons  à  Kosovo, 
non  loin  de  Knin.  C'est  là  qu'il  commença  à  écrire  dans  sa 
langue  maternelle,  le  serbe  vulgaire.  Il  traduisit  pour  la 
fille  d'un  de  ses  confrères  quelques  sermons  de  saint  Jean 
Chrysostome. 

C'était  la  première  fois  qu'on  avait  l'occasion  de  lire  les 
textes  sacrés  dans  la  langue  populaire.  L'innovation  eut  un 
grand  succès  et  de  nombreuses  copies  du  manuscrit  circu- 
lèrent dans  les  régions  environnantes.  Etonné  et  charmé  de 
ce  résultat  qu'il  n'avait  pas  prévu,  Dosithée  se  résolut  à 
écrire  dans  cette  langue  populaire  jusqu'alors  si  négligée. 
Il  passa  trois  année  fort  heureuses  en  Dalmatie.  Plus  tard, 
lorsqu'il  lut  Télémaque  et  qu'il  y  trouva  la  description  des 
félicités  de  la  vie  rustique,  il  se  plaisait  à  l'appliquer  au 
souvenir  de  son  séjour  dans  cette  province. 

Il  poussa  aussi  en  Bosnie,  où  il  eut  occasion  d'exercer 
parmi  les  Serbes  orthodoxes  les  fonctions  de  son  ministère 
et  de  recevoir  notamment  les  fidèles  en  confession.il  fait 
un  éloge  enthousiaste  de  ses  pénitents  : 

On  ne  peut  voir  nulle  part  des  gens  aussi  bons.  Ils  n'avaient 
aucun  péché  à  me  raconter,  sauf  qu'ils  avaient  parfois,  le  mer- 
credi et  le  vendredi,  — joui's  de  maigre,  — mangé  une  écrevisse 
ou  des  haricots  à  l'huile,  ou  qu'ils  avaient  juré  après  des  chèvres 
égarées.  Parmi  ces  saints  pécheurs,  je  passai  le  carême  et  célé- 
brai la  Pàque.  Ensuite  je  gagnai  Trogir(Trau),  puis  Spalato  et  je 
m'embarquai  pour  Corfou. 

Sur  la  tartane  qui  l'emporte,  le  voyageur  n'a  pour  com- 
pagnons de  route  que  des  Grecs,  et  il  ne  peut  communiquer 


LA  RENAISSANCE  INTELLECTUELLE  DE  LA  NATION  SERBE        97 

avec  eux  que  grâce  au  peu  d'italien  qu'il  a  aj)j)ris  en  Dal- 
matie.  Il  s'étonne  de  la  rapidité  avec  laquelle  ils  parlent 
entre  eux  :  «  Jamais  je  ne  pourrai  apprendre  une  pareille 
langue;  c'est  menu,  menu  au  delà  de  tout  ce  qu'on  peut 
imaginer...  Je  me  demandais  comment  ils  se  comjjrenaient 
entre  eux.    » 

Il  devait  pourtant  l'apprendre,  cette  langue  mystérieuse, 
ainsi  que  nous  le  verrons  plus  loin.  11  prit  ses  premières 
leçons  dès  son  arrivée  à  Corfou. 

Il  gagne  Nauplie  et  de  Nauplie  le  Mont-Athos,  où  il  passe 
l'automne  et  l'hiver  de  l'année  1760.  Il  ne  rencontre  point 
dans  ce  sanctuaire  la  vie  idéale  qu'il  avait  rêvée.  Les  moines 
serbes  et  bulgares  passent  leur  temps  à  se  disputer  le  mo- 
nastère. Du  Mont-Athos  il  se  rend  à  Sniyrne  où  il  trouve  une 
généreuse  hospitalité  dans  un  couvent  hellénique  et  en  une 
année  il  fait  de  tel  progrès  en  langue  grecque  qu'il  est  en 
état  de  lire  les  classiques.  Il  se  loue  en  termes  enthousiastes 
de  l'hospitalité  smvrniote  et  porte  aux  nues  la  science  de 
son  maître,  le  prêtre  Hiérothée,  «  un  homme  divin,  un 
nouveau  Socrate  ». 

Il  résida  trois  ans  à  Smyrne  et  en  conserva  un  excellent 
•souvenir.  Il  l'appelle  «  sa  chère  ville  dorée,  une  ville  où  il 
a  cueilli  des  fleurs  qui  ont  parfumé  sa  vie  et  son  cœur,  où 
il  a  sucé  le  lait  de  l'éloquence  attique  et  savouré  le  miel  de 
la  poésie  homérique  ».  Dans  ce  temps-là  Slaves  et  Grecs 
n'étaient  pas  encore  arrivés  à  la  vie  politique,  à  la  création 
d'Etats,  à  la  constitution  de  nationalités  indépendantes  et 
il  n'existait  pas  entre  eux  ces  conflits  qui  les  ont  fréquem- 
ment divisés  dans  ces  dernières  années.  A  propos  de  ce 
séjour  à  Smyrne,  Dosithée  a  écrit  dans  ses  Mémoires  des 
pages  qui  mériteraient  d'être  connues  de  tous  ceux  qu'in- 
téresse  la  renaissance  hellénique    au  dix-huitième  siècle. 

Dosithée  était  possédé  par  la  passion  de  l'étude.  Il  profita 
d'un  séjour  de  quelques  mois  en  Epire  pour  apprendre  l'al- 
banais. Au  commencement  de  l'année  176g  il  s'embarqua  à 
Corfou  et  se  rendit  à  Venise,  d'où  il  passa  en  Dalmatie.  11 
•vécut  dans  cette  province  en  donnant  des  leçons  et  en  rem- 

7 


98  SERRES,  CROATES  ET  BULGARES 

plissant  pour  les  orthodoxes  ses  fonctions  ecclésiastiques  : 
il  eut  l'occasion  d'étudier  les  mœurs  et  la  langue  de  ses 
compatriotes  dal mates  et  commença  à  composer  de  petits 
livres  pour  la  jeunesse.  Sa  véritable  vocation  littéraire  date 
de  ce  séjour  en  Dalmatie. 

Il  resta  à  Zara  jusqu'en  1771.  Son  séjour  dans  cette  pro 
vince  exerça  une  très  heureuse  influence  sur  le  reste  de  sa 
carrière.  Il  entra  en  contact  intime  avec  le  peuple  serbo- 
croate  et  se  fit  également  estimer  par  les  orthodoxes  et  par 
les  catholiques.  Il  rapporte  lui-même  avec  une  joie  naïve 
combien  ses  auditeurs  serbes  étaient  fiers  d'entendre  louer 
ses  sermons  par  les  prêtres  catholiques. 

Ainsi,  dans  ses  voyages,  Dosithée  avait  appris  le  grec  et 
l'albanais.  L'albanais  ne  devait  pas  lui  servir  à  grand'chose, 
mais  la  connaissance  du  grec  lui  fut  d'un  grand  secours.  De 
Zara  il  se  rendit  à  Vienne  pour  apprendre  l'allemand.  Il  y 
passa  six  années  qui,  dit-il,  lui  parurent  six  journées.  Grâce 
à  sa  connaissance  parfaite  du  grec,  il  obtint  une  situation  de 
précepteur  dans  la  famille  d'un  riche  marchand  et  organisa 
des  cours  privés  qui  comptèrent  jusqu'à  douze  élèves.  L'ar- 
gent que  lui  rapportaient  ses  leçons,  il  l'employait  à  payer 
des  maîtres  qui  lui  enseignaient  le  latin  et  le  français.  Le 
professeur  de  latin  lui  apprenait  en  outre,  dans  cette  langue, 
la  logique  et  la  métaphysique. 

Obradovitclî  nous  fait  de  la  vie  viennoise  une  peinture 
idyllique.  L'Augarten,  le  Prater,  Schœnbrûnn  l'enchantent 
tour  à  tour  et  il  exalte  le  charme  de  la  promenade  à  pied 
avec  un  enthousiasme  qui  ravirait  nos  modernes  amateurs  de 
footing.  Sobre  et  réservé  dans  ses  plaisirs,  il  ne  se  croit  pas 
tenu  par  son  caractère  ecclésiastique  de  renoncer  à  la  vie 
mondaine,  aux  redoutes,  à  l'opéra  italien,  à  l'académie,  aux 
concerts.  Il  se  mêle  si  bien  à  la  vie  viennoise,  il  apprend 
si  bien  l'allemand  qu'il  devient  capable  de  donner  des  leçons, 
en  cette  langue. 

o 

Pendant  la  septième  année  de  son  séjour  à  Vienne  il  reçoit 
la  visite  d'un  prélat  serbe  qui  l'emmène  à  Modra  (c'est  un 
bourg  slovaque  du  comitat  de  Presbourg)  pour  faire  l'édu- 


LA  RENAISSANCE  INTELLECTUELLE  DE  LA  NATION  SER15E        99 

cation  de  ses  deux  neveux.  Tout  en  leur  enseignant  l'alle- 
mand, le  français  et  l'italien,  il  étudie  la  philosophie  de 
Baumeister,  qui  était  alors  fort  à  la  mode.  II  profite  de  son 
séjour  en  Hongrie  pour  aller  saluer  son  pays  natal  qu'il 
n'avait  pas  revu  depuis  vingt  années,  «  saluer  la  tombe  de 
ses  parents  et  baiser  cette  terre  sacrée  où  reposent  leurs 
restes  ». 

Ce  clericus  i'ûgans  de  mœurs  très  chastes  est  d'ailleurs  le 
tempérament  le  moins  ecclésiastique  qu'on  puisse  imaginer. 
Dans  la  langue  serbe  qu'il  bégaye  le  premier,  il  introduit 
la  terminologie  philosophique  du  dix-huitième  siècle.  Il 
abuse,  comme  tous  ces  contemporains,  des  mots  sensible, 
sensibilité',  et,  comme  la  langue  serbe  ne  les  lui  fournissait 
pas,  il  les  emprunte  sans  hésiter  à  la  langue  russe.  Il  ren- 
contre dans  son  pays  natal  une  compatriote  victime  d'une 
banale  mésaventure.  Elle  s'est  mariée,  elle  a  eu  deux  enfants, 
puis  un  beau  jour  son  mari  a  disparu  et  l'a  abandonnée.  Elle 
ne  peut  se  remarier,  l'Eglise  ne  le  permet  pas.  Et  Obradovitch 
s'indigne  et  il  s'écrie  dans  un  style  que  Voltaire  ou  Rousseau 
n'eût  point  désavoué  : 

O  hommes,  que  faites-vous  dans  ce  monde?  Jusques  à  quand 
des  ermites  et  des  moines  feront-ils  la  loi  pour  IKglise?  Jai  vu 
à  Gonstantinople  et  à  Srayrne,  j'ai  vu  de  mes  yeux  comment 
l'Église  et  le  patriarche,  pour  un  prétexte  beaucoup  moins  grave, 
permettent  aux  femmes  d'épouser  un  second  mari.  N'est-ce  pas 
agir  contre  la  volonté  de  Dieu,  par  conséquent  contre  toute  loi 
censée,  que  d'empêcher  des  êtres  de  se  reproduire  en  louant  Dieu  1' 
Mais,  dira-t-on,  si  le  premier  mari  revient?  S'il  revient,  il  y  a  un 
remède  bien  simple  :  qu'il  prenne  une  autre  femme  et  qu'il  la 
garde  mieux  que  la  première.  Mais  s'il  ne  revient  pas,  quel  re- 
mède pouvez-vous  trouver? 

L'Église  orthodoxe  n'admet  pas  les  quatrièmes  noces; 
l'esprit  philosophique  d'Obradovitch  s'emporte  contre  cette 
interdiction  tyrannique  : 

Voilà  une  femme  de  trente  ans,  jeune  et  belle  à  merveille  ;  son 
troisième  mari  est  mort  et  elle  ne  peut  plus  se  remai'ier.  Est-ce 
sa  faute  si  elle  a  perdu  trois  maris?  Et  ce  mari!  est-ce  sa  faute  si 


100  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

ces  trois  femmes  ne  sont  plus  en  vie?  Sont-ils  les  maîtres  de  la 
vie  et  de  la  mort?  Mais,  dira-t-on,  les  Saints  Pères  ont  établi 
cette  loi.  Les  Saints  Pères  qui  l'ont  établie  étaient  des  moines, 
des  ermites,  ennemis  jurés  du  mariage  et  de  la  procréation;  s'ils 
ne  s'étaient  pas  mêlés  des  affaires  qui  ne  les  regardent  pas,  ils 
auraient  beaucoup  mieux  fait.  Le  mariage,  c'est  1  affaire  des  laï- 
ques, des  chefs  civils  qui,  eux,  sont  non  seulement  en  paroles, 
mais,  en  réalité,  les  Saints  Pères.  Qui  est  pour  moi  le  père  le 
plus  saint,  sinon  celui  qui  m'a  engendré  et  nourri  ?  S  il  ne  s'était 
point  marié,  s'il  ne  m'avait  point  procréé  avec  ma  chère  mère,  je 
ne  serais  pas  de  ce  monde,  et  des  millions  de  Saints  Pères  ne 
me  serviraient  de  rien.  Cène  sont  ni  les  jeûnes  ni  les  prières  qui 
font  naître  les  enfants,  mais  le  saint  mariage,  voulu  de  Dieu... 

J'ai  entretenu  de  cette  question  notre  défunt  métropolitain  Vin- 
cent. Voici  ce  qu'il  m'a  répondu  :  «  Je  sais  bien  ce  qui  en  est. 
Mais  la  responsabilité  remonte  à  ceux  qui  ont  fait  ces  lois.  Nous 
devons  les  suivre  aveuglément.  »  Mais  à  quoi  bon  suivre  une  loi 
quand  on  sent  qu'elle  est  absurde  ?  Malheur  à  une  société  qui  n'est 
capable  d  aucune  amélioration. 

Voilà  un  langage  qui  sent  quelque  peu  le  fagot. 

Le  moine  philosophe  s'était  imaginé  que  larchevêque 
l'enverrait  en  Allemagne  avec  ses  élèves  ;  mais  ses  espé- 
rances ne  se  réalisèrent  pas.  A  l'automne  de  l'année  1779, 
il  se  rendit  à  Trieste,  où  il  rencontra  de  riches  négociants 
serbes  qui  lui  confièrent  l'éducation  de  leurs  enfants.  Dans 
cette  ville,  il  rencontra  aussi  un  archimandrite  russe  qui 
l'emmena  avec  lui  en  Italie.  Puis  il  gagna  Chios  et  Constan- 
stinople,  et  ensuite  Galatz  et  lassy.  Partout  il  trouva  le 
moyen  de  vivre  comme  maître  de  langues.  En  trois  ans,  il 
avait  économisé  trois  cents  ducats.  Il  s'adjoignit  à  des  mar- 
chands qui  allaient  en  Allemagne,  traversa  la  Galicie,  une 
partie  de  la  Silésie  et,  par  Leipzig,  arriva  h  Halle.  «  Là, 
dit-il,  je  dépouillai  l'habit  ecclésiastique  et  je  revêtis  les 
habits  pécheurs  des  laïques.  »  Et  il  se  mit  à  étudier  la  phi- 
losophie, l'esthétique  et  la  théologie  naturelle  chez  le  plus 
illustre  philosophe  de  l'Allemagne,  Eberhard.  Il  s'enthou- 
siasme au  souvenir  du  temps  passé  «  dans  ce  sanctuaire  de 
la  science  et  des  Muses  ».  Il  reporte  sa  pensée  «  vers  cette 


LA  RENAISSANCE  INTELLECTUELLE  DE  LA  NATION  SERIΠ     lui 

barbare  Albanie  »,  vers  ces  régions  qui  lui  sont  si  chères  : 
la  Serbie,  la  Bosnie  et  l'Herzégovine  : 

Je  soupirais  et  je  versais  souvent  des  larmes  on  nie  disant  : 
Quand,  dans  ces  beaux  pays,  aurons-nous  autant  d  écoles?  Quand 
notre  jeunesse  pourra-t-elle  s'enivrer  de  pareilles  sciences?  Nous 
sommes  des  raillions  !  Les  Turcs  ne  sont  instruits  (jue  par  des 
derviches  et  les  chrétiens  par  des  moines.  Qu'est-ce  qu'ils  peu- 
vent apprendre?  Ils  ne  savent  que  celte  formule  :  «  Fais  l'au- 
mône! Donne  tout  ce  que  tu  as!  Et  meurs  de  faim!  Déleste  et 
maudis  tous  les  hommes  qui  ne  sont  pas  de  ta  religion.  »  En 
voyant  tous  les  livres  que  chaque  jour  on  publie  dans  ce  pays, 
j'étais  pénétré  de  chagrin  quand  je  pensais  comme  chez  nous  on 
crie  :  Apporte-nous  des  livres  de  Russie.  Et  alors,  je  me  rappe- 
lais qu'en  Dalmatie  j'avais  eu  l'idée  d'écrire  des  livres  pour  mon 
peuple. 

Sous  l'influence  de  ces  idées,  il  se  rend  à  Leipzig,  où  il 
y  avait  une  Université  comme  à  Halle  et,  ce  qui  était  le  plus 
important,  une  imprimerie  pourvue  de  caractères  slaves. 
Tout  en  suivant  des  cours  de  physique,  il  imprime  un  petit 
volume  intitulé  :  Vie  et  m>entures  de  Dmitri  Obradovitch,  ap- 
pelé dans  la  vie  monastique  DositJiée,  écrit  et  publié  par  lui- 
même  (Leipzig,  1783). 

En  publiant  ce  livre,  dit-il,  je  poursuivais  un  double  but.  Je 
voulais  d'abord  faire  voir  l'inutilité  des  monastères  dans  la  so- 
ciété; en  second  lieu  démontrer  la  grande  utilité  de  la  science, 
qui  est  le  seul  moyen  d  arracher  les  hommes  à  la  superstition  et 
de  les  amener  à  la  véritable  religion,  à  la  vertu  consciente. 

L'année  suivante,  il  fit  paraître  un  petit  ouvrage  de  mo- 
rale pratique  intitulé  :  Conseils  de  la  saine  raison,  ouvrage 
qui  fut  réimprimé  à  Pest  en  1866,  et  une  traduction  d'un 
sermon  allemand  du  prédicateur  Zollikofer. 

Après  trois  années  passées  dans  les  deux  villes  universi- 
taires, il  se  résolut  à  visiter  la  France  et  l'Angleterre.  Il 
n'avait,  pour  entreprendre  ce  voyage,  qu'une  réserve  de 
quatre-vingt-cinq  ducats;  «  mais,  dit-il,  je  n'avais  été  ni  le 
premier  ni  le  dernier  à  parcourir  ces  pavs  à  pied  ».  Il  gagne 


102  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Paris  par  Strasbourg  et  Nancy,  et  avoue  ingénuement  qu'en 
traversant  la  Champagne,  il  n'a  bu  que  le  vin  du  pays.  Il 
reste  trois  semaines  à  Paris,  qui  l'enchante.  Pour  le  décrire, 
il  lui  faudrait,  dit-il,  au  moins  dix  feuilles  d'impression.  Il 
y  renonce  et  recommande  simplement  à  son  lecteur  d'ap- 
prendre le  français  et  d'acheter  un  livre  intitulé:  Descrip- 
tion de  Paris  et  de  Versailles,  où  il  trouvera  la  relation  de 
tout  ce  que  ses  yeux  ont  vu.  Ce  qu'il  a  surtout  admiré, 
c'est  la  merveilleuse  beauté  de  Marie-Antoinette,  c'est  le 
Louvre,  qui  peut  passer  pour  une  des  sept  merveilles  du 
monde. 

La  moitié  de  ce  palais  est  assignée  à  une  bibliothèque  et  à 
lAcadéraie.  Quel  pays  que  celui  où  les  rois  livrent  leurs  palais 
aux  livres,  à  la  sagesse,  aux  sciences,  et  considèrent  comme  un 
grand  honneur  d'habiter  avec  les  Muses  ! 

De  Paris  il  se  rend  à  Calais,  en  passant  par  Cambrai  où 
il  va  saluer  le  tombeau  de  Fénelon.  Le  i*"^  décembre  178^, 
il  débarque  à  Douvres.  L'Angleterre  l'enthousiasme.  Ce  qu'il 
admire  particulièrement,  c'est  la  beauté  des  femmes  ;  mais 
il  est  très  offusqué  de  ne  pas  comprendre  un  seul  mot  d'an- 
glais et  il  s'indigne  contre  les  malencontreux  constructeurs 
de  la  Tour  de  Babel.  Grâce  à  la  souplesse  de  son  tem- 
pérament, à  la  sympathie  qu'il  inspire,  il  réussit  bientôt 
à  se  faire  des  amis  parmi  les  Anglais  et  parmi  les  repré- 
sentants de  la  colonie  grecque,  où  il  rencontre  une  Chy- 
priote appartenant  à  la  famille  historique  des  Lusignan.  Il 
trouve  à  donner  des  leçons  et  à  vivoter.  Il  quitte  Londres  le 
27  mai,  après  avoir  lié  de  cordiales  relations  avec  un  certain 
nombre  de  familles  anglaises,  et  se  rend  à  Ilambourcf,  d'où 
il  regagne  Vienne  ;  il  vit  de  nouveau  dans  cette  capitale  en 
donnant  des  leçons  d'italien  et  de  français. 

Pendant  un  séjour  à  Leipzig,  il  reçoit  un  message  inat- 
tendu de  son  compatriote  le  Serbe  Zoritch,  l'un  des  amants 
de  Catherine  II  ^  qu'elle  avait  élevé  au  titre  de  comte  et  au 

I.  Voir  sur  Zoritcli  le  volume  de  M.  Waliszewski,  Autour  d'an  trihie  :   Ca 
Iherine  II,  ses  collaborateurs,  ses  amis,  ses  favoris  (Librairie  Pion). 


LA  RENAISSANCE  INTELLECTUELLE  DE  LA  NATION  SERBE      103 

rang  de  général.  Après  le  premier  partage  de  la  Pologne, 
elle  lui  avait  donné  un  domaine  considérable,  celui  de 
Schklov,  dans  le  gouvernement  actuel  de  IMogilev  (ou  Mo- 
hilev).  Dans  ce  domaine,  Zoritch  menait  une  vie  princière, 
entouré  d'une  cour  nombreuse.  Il  entretenait  un  théâtre  où 
l'on  jouait  l'opéra  français  et  le  ballet  italien.  Il  avait  fondé 
une  école  militaire,  où  deux  cents  jeunes  gens  étaient  éle- 
vés à  ses  frais.  Il  avait  déjà  appelé  auprès  de  lui  un  autre 
Serbe,  Emmanuel  lankovitch. 

Pour  fixer  auprès  de  lui  Obradovifch,  le  général  lui  pro- 
mettait de  fonder  à  Schklov  une  imprimerie  serbe,  où  il 
pourrait  imprimer  ses  ouvrages.  A  la  fin  de  l'année  1787, 
le  moine  errant  se  rendit  à  l'appel  de  son  compatriote.  Mais 
Zoritch  —  auquel  l'argent  faisait  souvent  défaut  —  ne  tint 
pas  sa  promesse,  et  il  le  quitta  pour  se  rendre  en  Allema- 
gne, par  KœnigsJjerg  et  Berlin.  Au  courant  de  l'année  1788, 
nous  le  retrouvons  à  Leipzig,  où  il  fait  imprimer  un  recueil 
de  fables,  traduites  de  diverses  langues,  et  une  ode  sur  la 
prise  de  Belgrade,  enlevée  par  Loudon  aux  Turcs  (1789)^ 

Le  dernier  chapitre  des  Mémoires  d'Obradovitch  est  daté 
de  Leipzig,  i*'' janvier  1789.  Mais  il  devait  survivre  encore 
de  longues  années  et  nous  pouvons  restituer  aisément  le 
reste  de  sa  carrière.  Nous  savons  qu'il  vécut  à  Vienne,  comme 
professeur  libre,  de  1789  à  1802.  L'argent  qu'il  gagnait  à 
donner  des  leçons,  il  le  gaspillait  à  imprimer  des  livres  qui 
ne  se  vendaient  guère  :  Recueil  de  choses  édifiantes  (Vienne, 
1793),  Interprétation  des  E{>angiles  des  Dimanches  (Venise, 
i8o3). 

En  1802,  il  se  transporta  à  Trieste.  Dans  cette  ville  exis- 
tait une  colonie  de  riches  négociants  serbes  qui  s'offraient 
à  lui  constituer  une  pension  à  condition  d'écrire  des  livres 
pour  l'éducation  du  peuple  serbe. 

En  i8o4  éclata,  chez  les  Serbes  de  Turquie,  l'insurrec- 
tion dont  Karageorges  était  le  chef.  Obradovitch  n'y  prit 
pas  une  part  directe.  Sa  robe  et  son  âge  ne  lui  permettaient 

I.   Belgrade  devait  être  reprise  par  les  Turcs  deux  ans  après. 


104  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

pas  de  porter  les  armes.  Mais  il  se  mit  tout  entier  au  service 
de  ses  compatriotes,  rassembla  des  souscriptions  en  leur 
faveur  et  lit  imprimer  à  Venise  une  Ode  sur  l'insurrection 
des  Serbiens  (Serbianom),  dédiée  à  leur  chef,  Georges  Petro- 
vitch  :  «  Lève-toi,  Serbie,  notre  mère  chérie  ;  redeviens  ce 
que  tu  étais  naguère  ;  tu  as  longtemps  dormi...  Réveille- 
toi.  » 

Ses  vœux  s'adressaient  à  tout  l'ensemble  des  pays  serbes, 
à  la  Bosnie,  sœur  de  la  Serbie,  dit  le  poète,  à  l'Herzégo- 
vine, au  Monténégro,  aux  îles  de  l'Adriatique. 

Dosithée  Obradovitch  était  né  sujet  autrichien  et,  en  plu- 
sieurs endroits  de  ses  Mémoires,  il  fait  preuve  d'un  loya- 
lisme incontestable  ;  mais  il  se  sent  encore  plus  Serbe 
qu'Autrichien.  —  «  Le  sang  n'est  pas  de  l'eau  »,  dit  un 
proverbe  de  sa  nation.  —  11  rêve  de  mettre  au  service  de  la 
nouvelle  patrie  serbe  tout  ce  qu'il  se  sent  encore  d'énergie. 
Au  commencement  de  l'année  i8o5,  il  entre  en  relation  avec 
le  vladika  ou  prince-évêque  du  Monténégro,  et  il  lui  pro- 
pose d'aller  s'établir  dans  la  principauté  pour  respirer  l'air 
salubre  de  la  liberté.  Il  rêve  aussi  de  fonder  une  école  et 
une  petite  imprimerie.  Le  vladika  ne  répondit  point  à  ses 
avances. 

Dans  le  courant  de  juin  1806,  il  quitte  définitivement 
Trieste  pour  aller  vivre  en  Serbie.  Il  descend  la  Save,  le 
Danube,  et  gagne  Smederevo  (Semendria)  où,  pour  la  pre- 
mière fois  de  sa  vie,  il  met  le  pied  sur  le  sol  de  la  Serbie 
délivrée  ;  il  entre  au  service  du  gouvernement  de  Kara- 
georges,  qui  le  charge  de  missions  à  Bucarest  et  à  Semlin. 
A  dater  de  la  fin  de  l'année  1807,  il  s'établit  définitivement 
à  Belgrade.  Il  fonde  dans  cette  ville  la  Haute  Ecole,  d'où  est 
sortie  l'Université  de  Belgrade,  et  il  compte  parmi  ses  pre- 
miers élèves  Vouk  Karadjitch  et  un  fils  de  Karageorges.  Il 
organisa  également  un  séminaire  pour  les  théologiens.  Au 
début  de  l'année  181 1,  Karageorges  le  nomme  membre  du 
Conseil  d'Etat  et  directeur  de  l'Instruction  publique.  H 
rêvait  de  fonder  une  imprimerie  dont  la  première  publica- 
tion eût  été  un  volume  de  ses  œuvres.  Quelques  jours  avant 


LA  RENAISSANCE  INTELLECTUELLE  DE  LA  NATION  SERBE      10."» 

sa  mort  il  écrivait  :  «  Mon  corps  s'all'aihlit,  mais  mon  âme 
voudrait  toujours  du  nouveau.  »  Mais  ses  jours  étaient 
comptés.  Il  s'éteignit  le  28  mai  181 1.  Sur  sa  modeste  for- 
tune il  laissait  une  somme  de  deux  cents  ducats  à  son  bour<( 
natal  de  Tchakovo,  pour  l'entretien  d'une  école.  Sa  biblio- 
thèque a  formé  le  premier  noyau  de  la  Bibliothèque  de 
Belgrade. 

Dosithée  Obradovitch  ne  fut  assurément  pas  un  homme 
de  génie  ;  mais  la  postérité  lui  doit  le  respect  et  la  reconnais- 
sance qui  sont  dus  aux  initiateurs.  Ses  Mémoires  présentent 
la  partie  la  plus  curieuse  de  ses  œuvres  ;  ils  se  lisent  encore 
aujourd'hui  avec  un  vif  intérêt  ;  la  langue  en  est  quelquefois 
embarrassée  de  russismes,  mais  elle  est,  en  somme,  vive, 
pittoresque  et  naturelle.  Il  ne  prétendait  pas  écrire  des 
œuvres  originales;  dans  son  imitation  des  fables  d'Esope, 
dans  ses  œuvres  morales  ou  théologiques,  traduites  ou  imi- 
tées de  modèles  étrangers,  il  voulut  avant  tout  être  utile  à 
son  peuple  et  il  y  a  réussi.  Il  voulut  être,  et  fut  vraiment, 
le  premier  éducateur  de  la  nation  serbe,  et  la  postérité  ne 
séparera  pas  son  nom  de  celui  de  ce  Karageorges,  qui  en 
fut  le  premier  libérateur. 


MOLIÈRE    A  RAGUSE 


M.  Tome  Matic  a  publié  récemment  dans  les  Mémoires  de 
l'Académie  d'Agram  (i66*  volume)  une  étude  fort  intéres- 
sante sur  ce  sujet.  Raguse  a  été  depuis  la  Renaissance  une 
des  villes  les  plus  lettrées  du  monde  slave.  Mais  elle  a  sur- 
tout subi  l'influence  de  l'Italie.  Elle  n'est  pas  cependant  res- 
tée inaccessible  à  notre  littérature.  De  1879  à  i884  une 
revue  qui  s'appelait  Slovinac  (le  Slave)  a  publié  treize  co- 
médies de  Molière,  traduites  ou  adaptées  plus  ou  moins 
librement.  Les  manuscrits  de  ces  traductions  faites  généra- 
lement au  xviu*  siècle  sont  assez  nombreux  ;  les  œuvres  dont 
on  n'a  pas  découvert  de  traductions  sont  les  suivantes  :  Les 
Précieuses  ridicules,  L'Ai>aj'e,  La  Jalousie  du  barbouillé,  Le 
Médecin  volant,  L'Etourdi,  Le  Dépit  amoureux ,  L'Impromptu 
de  Versailles,  L'Amour  médecin,  Mélicerte,  La  Pastorale 
comique.  Le  Sicilien,  Amphytrion,  Les  Amants  magnifiques, 
Les  Fourberies  de  Scapin. 

Les  traductions  de  Molière  en  langue  serbo-croate  sont 
en  général  anonymes.  Une  seule,  celle  de  Psyché,  est  signée 
d'un  nom  illustre,  dans  l'histoire  Ragusaine,  celui  de  Pierko 
Sorkocevic  (en  italien  Sorgo).  Un  certain  nombre  de  docu- 
ments permettent  de  conjecturer  les  noms  des  traducteurs 
et  il  n'est  pas  sans  intérêt  pour  nous  de  connaître  ces  amis 
ignorés  de  notre  littérature. 

Sérafin  Cerva,  dans  son  ouvrage  intitulé  Bibliotheca  Ra- 
gusina,  II,  2o5-266,  dit,  en  parlant  d'Ivan  Brunie,  mort  en 


I.  Les  humanistes  sudslaves  appellent  volontiers  leur   lanjjue    l'illyrien. 
Cette  langue  est  en  réalité  le  serbocroate  ou  croato-serhe,  comme  on  voudra. 


MOLIÈRE  A  RAGUSE  107 

l'année  1718:  Plnrimas  ex  ifcillico  idiomale  Comedias  in 
illyricum  convertit,  rébus  noniinihusque  ad  hanc  regionem 
accommodatis.  — Notons  en  passant  qu'un  Ragusain,  Pierre 
Boskovic,  avait  entrepris  de  traduire  le  Cid  ;  la  mort  l'em- 
pêcha d'achever  cette  traduction.  Ses  compatriotes  esti- 
maient qu'elle  était  supérieure  à  l'original.  Au  témoignage 
de  Dolci,  un  autre  interprète  de  Molière  fut  Martin  Tudise- 
vic,  —  qui  gallicas  J.  B.  de  Molière  Comœdias  non  solum 
illyrice  i'ertit,  sed  etiani  illyricis  refertas  salibus  mori  ra^ii- 
sino yenuste  accomniodavit . 

Appendini,  dans  sesNotizie  istoricocritiche  (Raguse,  [8o3), 
nous  apprend,  à  propos  de  Bunic,  qu'il  avait  laissé  varie 
commedie  francesi  tradotte  in  illirico.  Il  s'agit  très  proba- 
blement des  pièces  de  Molière.  Il  attribue  à  Sorkocevic 
(i  766-1 771)  quelques  comédies  de  Molière  traduites  en  prose. 
11  en  attribue  également  à  Giuseppe  Nettondi,  Gianfranco 
di  Sorgo,  ISIarino  Tudisi  (Tudisevic).  a  Tudisi,  dit-il,  les 
représenta  à  la  grande  joie  des  spectateurs  ;  mais  il  y  en 
eut  qui  regrettèrent  de  voir  des  bouffonneries  grossières 
substituées  aux  traits  d'esprit  délicats  du  grand  poète  fran- 
çais. »  On  a  découvert,  il  y  a  un  peu  plus  d'un  quart  de 
siècle,  l'épitaphe  de  Tudisi  Tudisevic  ;  j'en  détache  seule- 
ment les  lignes  suivantes. 

Mejuorise 
Maiini  Francisa  Tudisi 


qui 

Molieri  Conmœdias 

Jucunde  per  luduni  referens 

Ad  veteres  domesticos  et  urbanas  consuetudines 

Vernacula  festivitate  illyrice  eleganter  vertit 

Malheureusement  les  manuscrits  qui  nous  sont  parvenus 
jusqu'ici  sont  —  sauf  la  Psyché  de  Sorkocevic  —  absolu- 
ment anonymes.  Les  traducteurs  étaient  évidemment  des 
gens  sans  prétentions  et  qui  travaillaient  vite.  Deux  pièces 
seulement  ont  été  traduites  en  vers.  Psyché  et  Don  Garde, 


108  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

deux  œuvres   d'allure  noble,   héroïque,  où  le  comique  vul- 
gaire n'a  pas  grandchose  à  voir. 

Il  n'v  a  qu'une  seule  traduction  dont  on  puisse  détermi- 
ner la  date  par  une  série  de  déductions  qu'il  serait  trop 
long  de  reproduire  ici.  C'est  celle  du  Mariage  forcé,  qui 
remonte  à  l'année  l'i'^k-  Tudisevic,  dans  sa  jeunesse,  était 
probablement  le  grand  metteur  en  scène  de  nos  comédies. 
Nous  avons  sur  la  vie  sociale  à  Raguse  dans  la  seconde 
moitié  du  xviii*  siècle  un  document  fort  curieux,  c'est  le 
rapport  du  consul  de  France  La  Maire,  rapport  qui  a  été 
publié  par  l'/Ycadémie  d'Agram  au  tome  XIII  de  son  recueil 
d'anciens  textes  (Starine).  Arrivé  à  Raguse  en  mars  1768, 
La  Maire  fut  rappelé  le  29  janvier  1764,  mais  il  y  résidait 
encore  au  mois  d'août  de  cette  année.  Il  nous  apprend  que 
les  Ragusains  font  plus  de  cas  de  la  littérature  française  que  de 
toute  autre.  Quelques-uns  apprennent  la  langue  pour  pou- 
voir lire  les  livres  français,  mais  ils  lisent  sans  choix,  sans 
goût  et  sans  fruit.  On  se  rappelle  les  vers  de  Sganarelle  dans 
le  Cocu  imaginaire  : 

Voilà,  voilà,  le  fruit  de  ces  empressements 
Qu'on  vous  voit  nuit  et  jour  à  lire  vos  romans. 

Le  traducteur  adapte  ainsi  : 

«  Voilà  ce  que  c'est  que  de  savoir  l'italien  et  le  français  ; 
tout  cela  ne  sert  qu'à  donner  la  migraine  aux  jeunes  per- 
sonnes. » 

La  ]Maire  se  plaint  du  manque  de  société,  de  spectacles  et 
de  plaisirs  publics.  Evidemment,  si  l'on  avait  encore  joué 
des  comédies  de  Molière,  il  n'aurait  pas  manqué  d'en  faire 
mention. 

Au  commencement  du  xviii''  siècle  existait  à  Raguse  une 
société  d'acteurs  amateurs  qui  s'appelait  la  société  des  Bons 
Vivants  (Druzina  Zamrsnijeh,  évidemment  de  ceux  qui  man- 
gent de  la  viande  en  carême).  Dans  la  Critique  de  l'Ecole 
des  femmes,  après  une  assez  longue  discussion  sur  la  valeur 
de  cette  comédie,  Uranie  conclut  :  «  Il  se  passe  des  choses 
assez  plaisantes  dans  notre  dispute,  je  trouve  qu'on  en  pour- 


MOLIERE  A  RAGUSE  109 

rait  bien  Hure  une  petite  comédie  et  que  cela  ne  serait  pas 
trop  mal  à  la  queue  de  l'Ecole  des  femmes. 

«  Chevalier,  faites  un  mémoire  de  tout  et  le  donnez  à 
Molière  pour  mettre  en  comédie.  »  Le  traducteur  adapte 
ainsi  ce  passage  :  «  Monsieur  Frano,  notez  tout  cela  et, 
puisque  Molière  est  mort,  donnez  voire  manuscrit  à  la  société 
des  Bons  Vivants,  qui  ont  déjà  joué  l'Ecole  des  femmes,  pour 
qu'ils  en  fassent  une  comédie,  car  ils  s'v  entendent  fort 
bien.   » 

Et,  un  peu  plus  loin,  Uranie  :  «  Je  connais  son  humeur 
(l'humeur  de  Molière)  ;  il  ne  se  soucie  pas  qu'on  fronde 
ses  pièces,  pourvu  qu'il  y  vienne  du  monde  «. 

Anica  (qui  correspond  dans  la  traduction  ii  Uranie)  :  «  Je 
ne  connais  ISIolière  que  par  les  louanges  que  je  lui  entends 
donner  de  tous  côtés  ;  mais  en  ce  qui  concerne  cette  société, 
je  vous  garantis  qu'ils  se  soucient  fort  peu  de  ce  qu'on  leur 
dit  et  qu'ils  ne  songent  qu'à  faire  preuve  de  leuis  talents  ». 

C'étaient  de  jeunes  nobles  qui  constituaient  la  troupe. 
Dans  la  Criticiue  de  l'Ecole  des  femmes  Dorante  demande  au 
poète  Lysidas  ce  qu'il  pense  de  cette  comédie  et  Lysidas  lui 
répond  : 

«  Je  n'ai  rien  à  dire  là-dessus  ;  et  vous  savez  qu'entre  nous 
autres  auteurs  nous  devons  parler  des  ouvrages  les  uns  des 
autres  avec  beaucoup  de  circonspection.   » 

Dans  la  traduction  le  poète  Pero  Versic'  répond. 

«  Je  n'ai  rien  à  dire  :  vous  savez  que  nous  n'avons  point 
à  nous  mêler  de  ce  que  font  les  nobles  ;  ils  ont  accepté  cette 
pièce  ;  ils  l'ont  jouée  ;  notre  devoir  est  de  nous  taire  ou  de 
ne  parler  qu'avec  une  grande  circonspection.  » 

Raguse  n'avait  pas  de  théâtre  permanent.  Au  début  de  la 
Renaissance  on  avait  joué  la  comédie  dans  le  palais  ou  hôtel 
du  grand  conseil,  autrement  dit  du  gouvernement  ;  mais  cet 
abus  fut  interdit  par  un  arrêt  du  4  avril  i554-  Les  repré- 
sentations eurent  lieu  dans  le  local  de  l'arsenal  que  les  Ra- 
gusains  appelaient  Orsano.  Ce  mot  d'Orsano,  dans  nos  tra- 

I.   Evidemment  le  versificateur. 


no  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

ductions,  rend  habituellement  le  mot  théâtre  ou  le  mot  Palais 
Royal. 

Les  traductions  sont  en  général  fort  libres.  J'ai  déjà  re- 
marqué que,  sauf  celle  de  Psyché,  elles  sont  toujours  en 
prose.  Le  traducteur  passe  des  tirades  ou  des  scènes  en- 
tières ;  il  se  permet  parfois  des  modifications  qui  touchent 
à  l'essence  même  de  la  pièce. 

Sauf  dans  Don  Garde  de  Nacarre  et  dans  Psyché  les  noms 
des  personnages  sont  partout  remplacés  par  des  noms  fami- 
liers au  public  indigène.  C'est  un  procédé  qu'on  rencontre 
dès  le  xvi"  siècle  dans  les  traductions.  Le  jeune  premier 
s'appelle  Giono  (Jean),  la  jeune  première  Anica,  le  père 
Reno  ;  Ilia  (Elie)  est  toujours  le  nom  du  personnage  comi- 
que. Alceste  devient  Giono  et  Célimène  devient  Marguerite. 
Le  français  i>ous  est  remplacé  par  le  tutoiement:  toutes  les 
fois  que,  dans  Molière,  il  est  question  du  roi,  le  traducteur 
lui  substitue,  tantôt  le  prince  (Knez),  c'est-à-dire  le  chef 
supérieur  de  la  république,  tantôt  la  seigneurie,  tantôt  le 
petit  conseil. 

Tous  nos  lecteurs  savent  par  cœur  la  chanson 

Si  le  roi  m'avait  donné 
Paris  sa  grand'ville 

qu' Alceste  oppose  au  sonnet  d'Oronte.  A  cette  chanson  le 
Giono  ragusain  substitue  une  chanson  bosniaque  dont  voici 
la  traduction  : 

Si  le  sultan  Osman  me  disait  : 
«  Tu  seras  Seigneur  de  tout  Constanlinople, 
Mais  n'aime  pas  la  jeune  et  belle  femme  d'Osman 
Et  ne  va  pas  chez  elle  la  baiser.  » 
Je  dirais  au  grand  sultan  : 
a  Règne  dans  ta  Constantinople 
Je  veux  aimer  la  jeune  femme  d'Osman 
Et  je  donnerais  tout  mon  bien 
Pour  baiser  ses  chères  lèvres.  » 

Sur  quoi  Maro,  qui  correspond  à  notre  Oronte,  réplique  : 


MOLIÈRE  A  RAGUSE  IH 

«  Et  moi  je  prétends  que  les  vers  de  mon  madiigal  sont 
aussi  bons  que  ceux  de  V Osrnanide.   » 

\JOsmanide,  c'est  le  grand  poème  national  ragusain,  le 
chef-d'anivre  du  poète  Ivan  Gundullc  (i 588- 1 038)'. 

Nous  retrouvons  cette  allusion  à  V Osrnanide  et  à  d'autres 
ouvrages  de  littérature  indigène  dans  l'adaptation  de  la  Cri- 
tique de  l'Ecole  des  femmes.  Dans  la  comédie  de  Molière  le 
poète  Lysidas,  appelé  à  donner  son  avis,  ne  veut  pas  se 
compromettre  et  s'exprime  en  termes  généraux,  je  dirais 
presque  académiques  :  «...  On  m'avouera  que  ces  sortes 
de  comédies  ne  sont  pas  proprement  des  comédies  et  qu'il 
y  a  une  grande  diflerence  de  toutes  ces  bagatelles  à  la 
beauté  des  pièces  sérieuses.  » 

Le  Pero  Versic,  qui  répond  à  Lysidas  dans  le  texte  slave, 
éprouve  le  besoin  de  citer  des  ouvrages  nationaux  encore 
qu'étrangers  au  théâtre.  «  Cette  espèce  de  comédies,  dit-il, 
ne  peut  pas  réellement  se  nommer  comédie,  et  il  y  a  une 
grande  différence  entre  ces  badinages  et  les  œuvres  fortes 
et  solides.  Maintenant  tout  le  monde  donne  dans  ce  genre  et 
il  n'y  a  plus  à^ Osmanide,  plus  de  Trompette  slave,  plus  d'En- 
fant prodigue,  plus  de  Christiade-,  on  a  même  oublié  le  nom 
de  V Académie'^. 

L'adaptateur  ragusain  a  réduit  les  Femmes  savantes  de  cinq 
actes  à  trois.  On  connaît  le  sonnet  à  la  princesse  Uranie 
sur  la  fièvre.  L'adaptateur  le  remplace  par  le  madrigal  sui- 
vant : 

Chanson  à   madame   Sunczaniça  ^   qui  mange 
des  fleurs  et  s''en  nourit. 

Lorsque  Sunczaniça  a  faim 
Elle  méprise  tous  les  aliments. 
L'amaranthe  et  la  rose 
Sont  les  mets  qu'elle  choisit. 

1 .  Voir  sur  Gundiilic  (ou  Gunclulilcli),  l'article  que  j'ai  consacré  à  ce  poète 
dans  la  Grande  Encyclopédie. 

2.  Œuvres  célèbres  de  la  littérature  ragusaine  au  xvii<=  siècle. 

3.  Sunczaniça,  de  Sunce  :  soleil,  correspond  à  notre  Elianle. 


m  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Mais,  dis-moi,  Sunczaniça, 

Quand  il  n'y  aura  pas  de  fleurs  en  hiver 

Et  quand  seul  ton  visage 

Fleurira  parmi  les  frimas, 

Dans  cette  crise  si  pénible 

Alors  que  feras-tu  ? 

En  vérité,  ma  bien-aimée, 

Tu  te  mangeras  toi-même. 

Monsieur  de  Pourceaugnac  s'appelle  Jovadin  ;  il  est  ori- 
ginaire non  plus  du  Limousin  mais  de  l'Herzégovine  et  il 
abuse  de  l'emploi  des  vocables  turcs. 

Dans  les  FdcJieu.r  apparaît  un  pédant  nommé  Caritides, 
français  de  nation,  grec  de  profession,  qui  veut  présenter  un 
placet  au  roi  pour  faire  modifier  la  langue  des  inscriptions 
et  des  enseignes.  Ce  personnage  est  remplacé  par  un  certain 
Luka,  qui  veut  présenter  au  petit  conseil  une  supplique  en 
faveur  des  pauves  diables  :  il  demande  que  la  République 
vote  une  somme  de  six  cent  mille  ducats  pour  acheter  de  la 
laine  qu'elle  donnerait  à  filer  aux  pauvres  femmes.  Cette 
pétition,  notons-le,  est  rédigée  en  italien. 

Un  autre  fâcheux  de  Molière,  Ormin,  veut  mettre  toutes 
les  côtes  de  la  France  en  «  fameux  ports  de  mer  ».  L'Ormin 
ragusain,  qui  s'appelle  Andria,  propose  d'établir  un  péage 
aux  portes  de  la  ville  sur  ceux  qui  entrent  ou  sortent,  et  il 
propose  aussi  de  faire  boire  du  vin  aux  soldats  pour  obvier 
à  la  misère  des  vignerons  de  la  République.  C'est  précisé- 
ment ce  remède  que  l'on  nous  a  proposé  l'autre  jour  pour 
remédier  aux  misères  des  vignerons  du  Midi.  Nil  sub  sole 
novi.  Si  Molière  revenait  en  ce  monde  il  aurait,  je  crois,  un 
amer  plaisir  à  le  constater. 


LES  USKOKS 


Parmi  les  œuvres  les  plus  oubliées  de  George  Sand,  figure 
un  roman  intitulé  L'Uscoque.  A  l'époque  où  j'ignorais  en- 
core la  langue  et  l'histoire  des  Slaves  méridionaux,  j'avoue 
que  ce  titre  m'intriguait  fort.  George  Sand  avait  évidem- 
ment entendu  parler  des  Uscoques  durant  son  séjour  à  Ve- 
nise. Le  récit  qu'elle  a  donné  sous  ce  titre  est  effroyable- 
ment romanesque  et  mélodramatique.  On  ne  peut  pourtant 
dire  qu'il  ait  dépassé  les  limites  de  la  vraisemblance,  si  l'on 
considère  d'un  côté  les  éléments  mystérieux  et  tragiques  de 
l'histoire  de  Venise,  de  l'autre  l'esprit  aventureux  de  ces 
Slaves  tour  h  tour  croisés,  brigands,  héros,  corsaires,  qui 
ont  joué  un  si  grand  rôle  dans  l'histoire  du  littoral  adriatique 
du  xvi"  au  wiu*  siècle.  Si  George  Sand  avait  pu  lire  dans 
une  traduction  le  petit  volume  de  chants  populaires  publiés 
par  M.  Tihomir  Ostojic  elle  en  eût  été  enchantée  et  Méri- 
mée aurait  reconnu  qu'il  fait  pâlir  les  pages  les  plus  fantas- 
tiques de  sa  Guzla. 


I 


Expliquons  d'abord  ce  que  veut  dire  ce  mot  uscoque,  que 
nous  avons  pris  de  l'italien  uscocco  et  qu'il  serait  plus  exact 
d'écrire  en  français  iiskok,  ou  si  l'on  tient  compte  de  la  pro- 
nonciation, ouskok.  Ce  mot  vient  d'un  verbe  serbe  uskociti 
qui  veut  dire  proprement  sauter  par-dessus  la  frontière,  se 
sauver.  La  traduction  littérale  serait  :  les  fuyards.  Disons 
pour  employer  un  mot  plus  noble  :  les  émigrés. 


114  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Lorsque  les  pays  serbes  furent  définitivement  soumis  pai 
les  Turcs,  un  grand  nombre  d'indigènes  orthodoxes  ou  ca- 
tholiques ne  purent  se  résoudre  à  supporter  la  domination 
des  Musulmans.  Ils  sautèrent  par-dessus  la  frontière,  péné- 
trèrent dans  la  Dalmatie  alors  occupée  par  les  Vénitiens  et 
ils  se  groupèrent  autour  de  la  forteresse  de  Klis  (italien 
Glissa),  située  à  12  kilomètres  de  Spalato.  En  iSSy  cette 
ville  tomba  aux  mains  des  Turcs  ;  elle  ne  devait  leur  être 
reprise  qu'en  i648.  Les  Uskoks  se  réfugièrent  sur  le  litto- 
ral croate  et  se  transportèrent  autour  de  la  ville  de  Senj 
(Zengg).  Le  gouvernement  autrichien  les  accueillit  avec 
bienveillance.  Il  trouvait  en  eux  de  précieux  auxiliaires 
pour  la  lutte  incessante  contre  les  Turcs.  On  finit  par  don- 
ner leur  nom  à  tous  ceux  qui,  sur  le  littoral  dalmate-véni- 
tien,  défendaient  la  chrétienté  contre  le  Turc,  de  même  que 
chez  nous  on  a  appelé  zouaves  ou  turcos  les  Européens  qui 
en  Afrique  se  sont  groupés  autour  d'un  noyau  primitif  de 
troupes  indigènes.  Leur  vie  fut  une  lutte  continuelle  pour 
la  défense  du  sol  chrétien  contre  les  musulmans.  Leurs 
exploits  devaient  nécessairement  inspirer  les  poèmes  popu- 
laires. Chez  les  Serbo-Croates,  tout  est  matière  épique  et 
les  héros  les  plus  obscurs  donnent  lieu  à  des  poèmes  où 
l'historien  a  bien  de  la  peine  à  démêler  la  part  de  la  fiction 
et  celle  de  la  réalité. 

Les  Uskoks  constituèrent  pendant  près  d'un  siècle  la 
garde  de  la  frontière  autrichienne  contre  les  Tures.  Ils 
étaient  répartis  en  quatre  compagnies  commandées  chacune 
par  un  chef  nommé  voiévode*.  Nous  avons  des  recensements 
officiels.  En  loSg  leur  effectif  était  de  253  hommes,  de  352 
en  1673  et  de  5oo  à  600  en  1602.  Il  s'éleva  un  peu  plus 
tard  jusqu'à  1200.  Comme  nos  zouaves  ou  nos  turcos,  ils 
constituèrent  une  troupe  d'élite.  Ils  étaient  d'admirables 
tireurs.  Ils  allaient  au  combat  avec  le  fusil,  la  hache  ou  par- 
fois le  handjar  (poignard  ou  courte  épée).   Ils  supportaient 


1.   Voiévode  veut  dire  proprement  chef  d'armée,  par  suite  tout  simplement 
chef.  C'est  la  traduction  littérale  de  l'allemand  Herzog  (duxj. 


LES  USKOKS  H;, 

sans  murmurer  toutes  les  privations,  toutes  les  souffrances. 
Ils  recevaient  parfois  une  solde,  mais  fort  irrégulière.  Ils 
étaient  souvent  réduits  à  vivre  de  pillage  et  à  chercher  leur 
vie  assez  loin.  La  région  de  Senj  est  pauvre  et  désolée  ;  ils 
vivaient  aux  dépens  des  Turcs  ;  par  terre  ils  pénétraient  en 
Bosnie,  par  mer  ils  allaient  ravager  le  littoral  de  cette  pro- 
vince et  celui  de  l'Herzégovine.  L'Autriche  tolérait,  si  elle 
ne  l'encourageait,  cette  existence  aventureuse.  Les  Véni- 
tiens lorsqu'ils  étaient  en  guerre  avec  le  Turc,  n'étaient  pas 
fâchés  d'avoir  à  leur  service  quelques  bandes  d'Uskoks. 
Parfois  le  Pape  leur  envoyait  des  subsides.  N'étaient-ils  pas 
contre  les  infidèles  l'avant-garde  de  la  chrétienté  ? 

En  revanche,  lorsque  Venise  était  en  paix  avec  la  Porte, 
elle  devait  s'engager  à  ne  pas  laisser  les  Uskoks  passer  sur 
le  territoire  ottoman.  Alors  ils  s'en  prenaient  aux  navires  de 
la  République,  exerçaient  le  métier  de  corsaire  à  ses  dépens 
et  pillaient  les  maisons  de  commerce.  Leurs  légères  barques 
se  dissimulaient  aisément  derrière  les  nombreux  îlots,  les 
écueils  du  littoral  dalmate  et  défiaient  les  galères  de  Saint 
Marc.  Un  contemporain  compare  cette  lutte  de  Venise 
contre  les  Uskoks  à  celle  du  lion,  contre  les  moustiques.  Ils 
avaient  parmi  leurs  congénères  les  Schiavoni,  autrement  dit 
les  Serbo-Croates  au  service  de  la  marine  vénitienne,  des 
agents  et  des  espions  qui  les  tenaient  au  courant  des  mou- 
vements de  la  flotte.  Prenez  garde  aux  gens  de  Senj,  disait 
un  proverbe  de  ce  temps-là  (Cuvaj  se  Senjske  ruke^. 

Chez  nous  au  moyen  âge  les  mercenaires  licenciés  en 
temps  de  paix  avaient  formé  les  Grandes  Compagnies.  Les 
Uskoks  réduits  à  vivre  d'expédients  devinrent  des  corsaires 
et  retournèrent  contre  Venise  l'esprit  d'aventure  qu'ils 
avaient  exercé  d'abord  contre  les  mécréants.  Le  gouverne- 
ment  de  Vienne  dut  intervenir  pour  ramener  à  la  discipline 
et  à  l'obéissance  des  alliés  trop  compromettants.  En  1601 
un  commissaire  impérial  fut  envoyé  pour  rétablir  l'ordre.  Il 
fut  assassiné.  Cependant  la  République  de  ^  enise  insistait 
pour  qu'on  la  débarrassât  de  ces  voisins  turbulents.  En  1617 
les  Uskoks  furent  internés  dans  l'intérieur  du  pavs  croate, 


H6  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

9UX  environs  des  villes  d'Otorac  et  de  Zumberak',  où  ils  se 
fondirent  avec  la  population  indigène  composée  en  partie 
d'autres  Uskoks  déjà  établis  dans  ces  régions,  qui,  vivant 
loin  de  la  mer  n'inspiraient  aucune  appréhension  aux  Véni- 
tiens. Ils  eurent  l'occasion  plus  d'une  fois  de  lutter  parmi 
les  armées  impériales  contre  leur  ennemi  traditionnel  le 
Turc,  qui  d'autre  part  avait  sur  son  propre  territoire  fort  à 
faire  avec  les  partisans  indigènes,  les  heïdouks. 

Quelques-uns  des  chefs  des  Uskoks,  ne  nous  sont  pas 
seulement  connus  par  les  chants  qui  les  célèbrent,  mais  par 
des  documents  historiques.  Tel  est  cet  Ivo  Senianin  (Jean 
de  Senj  on  Zengg)  que  ces  poèmes  appellent  Ivo  Senkovic. 
Ils  sappelait  de  son  vrai  nom  Ivan  Vlaskovic  et  avait  joué 
un  rôle  glorieux,  ainsi  que  son  frère  Michel,  dans  la  cam- 
pagne contre  les  Turcs.  Malheureusement  il  se  livrait  au 
brigandage  sur  terre  et  sur  mer  et  osa  même  s'attaquer  aux 
magasins  de  la  ville  de  Senj.  En  1611  il  fut  arrêté,  jeté  en 
prison  et  l'année  suivante  condamné  h  mort  par  un  conseil 
de  guerre.  Nous  connaissons  encore  lanko  Mitvic  que  les 
chants  appellent  lanko  de  Cattaro,  qui  en  16/17  défendit 
Sibenik  (Slbenico)  contre  les  Turcs  et  son  fds  Stojan  qui 
commanda  les  Uskoks  de  Cattaro  et  qui  mourut  en  combat- 
tant (168S),  Ilia  Smiljanic  auquel  la  République  de  Venise 
avait  assigné  une  pension  de  600  ducats  et  dont  la  famille 
existait  encore  en  Dalmatie  en  1882,  Alija  Bojic'ic  qui  fut 
surpris  par  les  Turcs  dans  une  grotte  et  tué  par  eux  en 
i663.  La  plupart  de  ces  héros  sont  aussi  chantés  par  le 
moine  Kacic  Miosic  dans  les  chansons  épiques,  qui  consti- 
tuent le  célèbre  recueil  intitulé  Noble  Discours  de  la  nation 
slave,  lequel  est  encore  aujourd'hui  populaire. 


II 

Les  chants  dont  nous  nous  occupons  n'apportent  qu'une 

1 .  Anciennenient  Sichelbiirg-,  sur  les  frontières  de  la  Croatie  et  de  la  Carniole. 


LES  USKOKS  117 

faible  contribution  à  l'histoire  ou  sont  môme  en  contradi- 
tion  avec  elle.  Ils  olTrent  d'ailleurs  une  singulière  lacune. 
Les  exploits  des  Uskoks  ont  été  le  plus  souvent  accomplis 
sur  mer  ;  ils  étaient  avant  tout  des  corsaires  ou  des  pirates. 
Or  ces  exploits  maritimes  sont  passés  sous  silence  par  les 
pesme.  Evidemment  ceux  qui  les  improvisaient  étaient  des 
terriens  qui  n'accompagnaient  pas  les  expéditions  des  cor- 
saires et  qui  les  ignoraient.  Le  texte  de  certains  poèmes  a 
été  recueilli  fort  loin  de  la  région  où  s'étaient  accomplies 
les  aventures  qu'ils  célèbrent.  Il  n'est  donc  pas  étonnant 
que  l'on  rencontre  parfois  des  oublis  et  des  contradictions. 

Les  chants  relatifs  aux  Uskoks  nous  offrent  le  même  stvle 
et  les  mêmes  procédés  que  ceux  qui  sont  relatifs  aux  luttes 
antérieures,  au  cycle  de  Kosovo  à  celui  de  Marko  Kralievir  ; 
mais  il  renferme  un  nouvel  élément,  l'élément  romanesque 
et  chevaleresque.  Il  est  dû  évidemment  aux  influences  ita- 
liennes que  les  Uskoks  sujets  ou  adversaires  de  Venise  ont 
eu  à  subir  par  suite  de  leur  contact  avec  les  Italiens.  Tel 
fragment  semble  un  chant  de  \dL  Jérusalem  délivrée.  Si  Byron 
avait  connu  ces  poèmes,  j'imagine  qu'il  en  eût  été  ravi.  Les 
Serbes  ou  Croates  combattent  sous  les  drapeaux  de  Venise 
ou  de  la  maison  d'Autriche  ;  mais  ils  n'ont  qu'une  idée 
bien  vague  de  l'Etat  oa  du  souverain  qu'ils  sont  censés  ser- 
vir. Ce  qui  inspire  leurs  exploits  c'est  la  foi  chrétienne, 
c'est  la  haine  du  musulman.  Même  avec  ce  musulman  on 
observe  dans  certain  cas  les  formes  courtoises  de  la  Cheva- 
lerie. Etudions  par  exemple  la  pesina  qui  raconte  le  duel 
entre  Ivo  Senkovi('  '  et  l'aga  de  Ribnik. 

L'aga  de  Ribnik  a  entendu  célébrer  la  valeur  de  Senkovic. 
11  lui  envoie  un  défi  : 

Si  tu  es  vraiment  un  héros  de  combat  et  de  sabre  tranchant, 
viens  me  trouver  dans  la  ville  blanche  de  Ribnik,  viens  que  nous 
fassions  connaissance  en  combat  singulier.  Si  tu  ne  veux  pas  ve- 


I.   Autrement  dit  Ivo  de  Senj  (Zeng-g-).  C'est,  comme  on  l'a  fait  remarquer 
filus  haut,  an  personnage  historique. 


118  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

nir,  alors  tisse-moi  une  culotte  et  une  chemise  en  signe  de  sou- 
mission. 

Senkovir  s'indigne  et  pleure,  il  est  vieux  et  ne  peut  re- 
lever le  défi.  Il  expose  à  son  fils  la  cause  de  ses  larmes  : 

Je  suis  très  vieux;  je  ne  peux  pas  me  tenir  à  cheval,  à  plus 
forte  raison,  lutter  contre  un  Turc  et  je  n'ai  pas  appris  à  tisser; 
je  ne  peux  pas  tisser  des  chemises  aux  Turcs. 

C'est,  baissée  d'un  ton  la  scène  de  Don  Diègue  et  de  Ro- 
drigue. Ivo  le  fils  du  vieillard  lui  offre  d'aller  combattre  pour 
lui.  Le  père  hésite  et  ne  tient  pas  tout  d'abord  le  langage  de 
Don  Diègue  : 

Va!  Tu  fais  ton  devoir  et  le  fils  dégénère 

Qui  survit  un  moment  à  l'honneur  de  son  père. 

Il  lui  dit  : 

Tu  iras,  mais  tu  ne  reviendras  pas.  Tu  nas  j^as  seize  ans.  Le 
Turc  est  un  héros  sans  pareil...  il  a  des  armes  terribles.  Tu  per- 
dras la  vie  et  que  deviendra  après  toi  ton  pauvre  père?  Qui  le 
nourrira  ?  Qui  l'ensevelira  après  sa  mort  ? 

Le  fils  répond  dans  un  langage  viril  : 

Donne-moi  avec  ta  bénédiction  la  permission  d'aller  au  com- 
bat. Tant  que  ton  fils  Ivo  sera  de  ce  monde  tu  ne  tisseras  point 
de  chemise  au  Turc. 

Le  père  consent,  selle  le  cheval  de  son  fils  et  lui  apprend 
les  qualités  de  ce  merveilleux  animal  qui  sait  seconder  son 
maître  dans  les  combats. 

Le  fils  se  rend  dans  la  tente  de  l'aga  et  le  trouve  buvant 
du  Malvoisie.  Voilà,  soit  dit  au  passant,  un  bien  mauvais 
musulman.  L'aga  méprise  ce  jeune  rival  indigne  de  lui,  ce 
«  jeune  présomptueux  ».  Il  ne  lui  fera  pas  l'honneur  de  le 
tuer  en  combat  singulier  :  «  Je  le  ferai  prisonnier;  son  père 
a,  dit-on,  beaucoup  d'argent;  il  le  rachètera  pour  six  sous 
d'or  ». 

Avant  d'entamer  les  hostilités  le  Turc  a  fait  à  son  jeune 


LES  USKOKS  119 

adversaire  un  accueil  chevaleresque.  Il  l'invite  à  boire  le 
vin  avec  lui  et  à  racheter  sa  tête  sans  combattre.  Ivo  refuse  : 
«  En  garde,  si  tu  n'es  pas  une  femme,  car  je  n'ai  pas  de 
temps  à  perdre  ». 

L'aga  rusit  comme  un  dracron  furieux,  bondit  sur  ses 
pieds,  s'élance  sur  son  cheval  noir  et  le  combat  s'engage. 
Ivo  est  merveilleusement  secondé  par  l'intelligence  de  son 
cheval. 

Mais    son  adversaire   réussit  à  le  démonter   et  lobliffe  à 

o 

continuer  le  combat  à  pied.  Il  lui  offre  généreusement  la 
vie,  s'il  veut  s'avouer  vaincu.  Ivo  répond  dans  un  langage 
qui  eût  été  au  cœur  de  notre  Corneille  et  que  le  poète  de  la 
C/tanson  de  Roland  n'eût  pas  désavoué  : 

Si  tu  mas  séparé  de  mon  cheval,  tu  ne  m'as  point  séparé  de 
mon  épée.  C'est  l'épée  de  mon  père  qui  a  été  souvent  sur  les 
champs  de  bataille,  qui  a  coupé  assez  de  têtes  de  Turcs.  Avec 
l'aide  de  Dieu  elle  coupera  aussi  la  tienne. 

Le  combat  continue  donc  et  le  jeune  héros  abat  la  tête 
du  cheval  de  son  adversaire.  Cette  fois,  c'est  le  Turc  qui 
s'avoue  vaincu  supplie  le  jeune  Ivo  de  devenir  son pobratini, 
son  frère  d'adoption',  et  s'offre  à  racheter  sa  vie  au  prix  qui 
lui  sera  demandé  : 

Ivo  Senkovic  lui  répond  brutalement  :  «  J'aime  mieux  ta 
tête  morte  que  tout  le  trésor  de  l'empereur  ». 

Il  lui  coupe  la  tête,  la  met  dans  le  sac  qu'il  porte  à  sa 
ceinture.  Le  poème  pourrait  finir  ici,  mais,  comme  nous 
l'avons  fait  remarquer  tout  à  l'heure,  les  auteurs  de  ces 
poèmes  se  plaisent  à  introduire  dans  leurs  récits  toute 
espèce  d'éléments  romanesques. 

Le  jeune  vainqueur  dépouille  l'aga  de  son  costume,  l'en- 
dosse à  la  place  du  sien.  Les  Turcs  qui  ont  vu  la  défaite  de 
leur  aga  veulent  en  tirer  vengeance.  Deux  d'entre  eux 
montent  à  cheval  et  se  mettent  à  la  poursuite  du  vainqueur. 


I.    La    fralernité   d'adoption    se   rencontre    fréquemment   chez   les   Serbo- 
Croates.  Elle  se  pratique  mcnie  entre  les  deux  sexes. 


120  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Ivo  s'enfuit  dans  une  forêt  épaisse  où  leurs  chevaux  ne 
peuvent  pénétrer.  Ils  attachent  leurs  chevaux  à  la  lisière  et 
entrent  dans  les  taillis.  Le  jeune  Uskok  réussit  à  leur  faire 
perdre  sa  trace,  sort  de  la  forêt,  trouve  les  deux  chevaux, 
enfourche  l'un  des  deux  et  emmène  l'autre. 

En  cet  équipage  il  arrive  devant  la  maison  paternelle. 
Sa  mère  ne  le  reconnaît  pas  sous  le  costume  de  sa  victime 
et  ne  reconnaît  pas  non  plus  son  cheval.  Elle  croit  son  fils 
mort  : 

«  Voici  venir  l'aga  de  Ribnik  ;  il  va  s'emparer  de  notre 
maison  et  nous  faire  esclaves.   » 

Le  vieux  père  saisit  un  sabre,  saute  sur  le  premier  cheval 
venu  et  s'élance  pour  venger  son  fils.  Il  interpelle  celui 
qu'il  croit  être  le  meurtrier  d'Ivo. 

Arrête,  aga  de  Ribnik.  Il  ta  été  facile  de  faire  périr  un  enfant 
de  moins  de  seize  ans.  Eh  !  bien  maintenant  fais  périr  un  vieil- 
lard ! 

Ivo  lui  répond  pour  lui  dire  qu'il  est  son  fils.  Mais  le 
vieillard  égaré  par  la  douleur  ne  l'entend  pas  et  veut  lui 
couper  la  tête.  Le  jeune  homme  s'enfuit.  Son  père  le  pour- 
suit avec  fureur.  Mais  tout  à  coup  Ivo  jeta  devant  lui  la  tête 
de  l'aga  qu'il  portait  dans  le  sac  suspendu  à  sa  ceinture. 
Le  vieillard  reconnaît  son  fils,  l'embrasse  avec  enthousiasme 
et  lui  demande  pourquoi  il  a  pris  ce  dangereux  déguise- 
ment. 

Le  fils  lui  répond  : 

Quand  j'entrerai  au  conseil  comment  aurait-on  pu  connaître 
que  j'ai  livré  ce  combat?  Les  seigneurs  ne  m'auraient  pas  cru  si 
je  n'avais  pas  rapporté  une  preuve  visible. 

Un  autre  poème  nous  raconte  le  mariage  non  moins  ro- 
manesque d'Ivo  de  Senj  avec  une  musulmane. 

Ivo  boit  du  vin  avec  trente  de  ses  compagnons.  Ils  lui 
demandent  pourquoi  il  ne  se  marie  pas.  Si  c'est  la  faute 
d  argent  ils  lui  ofi'rent  leur  bourse,  si  c'est  faute  de  fiancée 
ils  lui  offrent,  les  uns  leur  sœur,  les  autres  leur  fille. 


LES  USKOKS  121 

«  Ce  n'est  point  faute  d'argent  répond  Ivo  ;  j'ai  de  quoi 
bâtir  dix  monastères.  Si  je  ne  me  marie  pas,  c'est  que  je 
suis  amoureux  d'une  Turque,  de  la  ville  d'Udbina',  Hajka 
la  sœur  de  F'rtsa  Ibrahim.  A  celui  ([iii  me  la  ferait  avoir  je 
donnerai  les  présents  les  plus  ma<^ni(iques.  »  Komncn  le 
porte  drapeau  prend  au  mot  l'amoureux  Ivo  et  les  trente 
compagnons  l'engagent  à  entreprendre  avec  lui  un  expédi- 
tion pour  eidever  la  belle  llajka.  Mais  en  route  les  com- 
pagnons se  découragent  à  la  pensée  des  épreuves  qu'ils 
auront  à  subir;  ils  abandonnent  peu  à  peu  Komnen  qui  pé- 
nètre seul  dans  Ubdina.  Il  se  cache  dans  la  cave  d'une  au- 
berge ;  la  femme  de  l'aubergiste  lui  enseigne  par  quelle 
ruse  et  sous  quel  déguisement  il  pourra  pénéti'er  près  de  la 
belle  musulmane.  Il  y  réussit  et  enlève  la  jeune  fille  sur 
son  cheval,  tue  successivement  tous  les  Turcs  qui  se  sont 
élancés  à  sa  poursuite,  s'enfonce  dans  une  forêt,  mais  la 
soif  l'oblige  à  s'arrêter.  Il  découvre  une  source.  Pour  se 
désaltérer  il  dépose  son  fardeau,  attache  son  cheval  à  un 
arbre,  Hajka  à  un  autre,  repousse  des  ÎNIusulmans  qui 
viennent  l'attaquer,  délivre  trente  chrétiennes  captives 
qu'il  ramène  avec  lui  et  revient  dans  la  nuit  au  château  de 
Senj.  Le  château  est  Illuminé.  Mais  ce  n'est  pas  pour  une 
fête.  Ivo  a  réuni  ses  compagnons  pour  célébrer  un  service 
funèbre  à  la  mémoire  de  Komnen  qu'il  croit  déjà  perdu.  Le 
héros  arrive  avec  la  musulmane  qu'il  a  enlevée  et  les  cap- 
tives qu'il  a  délivrées.  Le  poème  se  termine  par  un  embras- 
sement  général.  Il  semble  vraiment  qu'on  retrouve  dans  ces 
récits  tout  pénétrés  de  fantaisie  orientale  comme  un  écho 
des  Mille  et  une  Nuits. 


I.   Cette  'ille,  niig-uère  occupée  par  les  Turcs,  appartient  aujourd'liui  à  la 
Croatie. 


LE  POEME  NATIONAL  DU  MONTENEGRO 


Le  Monténégro  est  aujourd'hui  le  plus  petit  des  États 
slaves  indépendants.  11  n'est  peut-être  pas  celui  dont  les 
ambitions  sont  les  plus  restreintes,  et,  s'il  a  revendiqué  un 
titre  qui  semble  hors  de  proportion  avec  ses  dimensions 
actuelles,  c'est  évidemment  qu'il  se  croit  appelé  à  jouer  un 
rôle  considérable  dans  les  destinées  de  la  race  serbe  et  de 
la  Péninsule  balkanique. 

Son  histoire  primitive  est  assez  obscure.  Elle  n'a  d'in- 
térêt pour  nous  qu'à  dater  du  moment  où  la  région  des 
Montagnes  Noires  est  occupée  par  les  Serbes.  Sous  la  dy- 
nastie nationale  des  Nemanias,  vers  le  douzième  siècle,  cette 
région  constitue  une  sorte  d'apanage,  appelé  la  Zêta,  qui 
est  alloué  aux  princesses  douairières  et  aux  héritiers  pré- 
somptifs. La  Zêta  confine  d'une  part  aux  Albanais,  de  l'autre 
aux  peuples  romans  de  la  Dalmatie. 

Après  la  mort  du  tsar  Douchan  (i355),  l'empire  serbe 
qu'il  avait  constitué  se  décompose  et  de  i36o  à  i^ai  on  voit 
apparaître  une  dynastie  locale,  celle  des  Balchides. 

On  a  prétendu  qu'elle  était  apparentée  à  la  maison  pro- 
vençale des  Baux,  mais  cette  hypothèse,  qui  sourirait  à  notre 
imagination,  n'est  appuyée  par  aucun  texte  positif.  Il  est 
curieux  de  noter  cependant  que  ces  princes  appartenaient  à 
la  religion  catholique  :  la  religion  sur  laquelle  ils  régnaient 
comprenaient  les  districts  de  Bar  (Antivari),  Budva,  Skadar 
(Scutari),  Ulcinio.  Nous  les  voyons  sans  cesse  en  lutte  contre 
leurs  voisins  de  Serbie,  d'Albanie,  de  Bosnie  et  contre  les 
Vénitiens,  qui  auraient  mieux  fait  de  s'allier  avec  eux  contre 
les  Turcs.  Mais  on  connaît  la  devise  de  la  République  : 
«  Siam  Yeneziani,  poi  Cristiani.  » 


LE  POÈME  NATIONAL  DU  MONTÉNÉGRO  123 

Ce  fut  le  despote  serbe  Georges  Brankovitch  qui  hérita 
d'une  partie  de  l'Etat  incohérent  et  mal  délimité  des  Bal- 
chides.  Dans  la  Haute  Zêta,  du  côté  du  lac  Scutari,  la  fa- 
mille des  Tsernoievitch  régna  quelque  temps  sous  la  suze- 
raineté vénitienne,  et  fonda  à  Obod  une  imprimerie 
éphémère,  la  première  des  pays  balkaniques,  où  un  livre 
liturgique  fut  imprimé  en  l^g^.  C'est  l'un  des  premiers  et 
des  plus  célèbres  incunables  slaves. 

Au  début  du  seizième  siècle,  de  i5i4  à  i528,  le  Monté- 
négro est  occupé  par  l'Albanais  Skanderbeg  Tsernoievitch, 
qui  est  tout  ensemble  un  prince  serbe  et  un  pacha  turc  ; 
puis,  sans  avoir  été  formellement  conquis  et  annexé,  il  est 
gouverné  par  une  série  de  dynastes,  les  uns  chrétiens,  les 
autres  Turcs;  mais  toutes  les  fois  que  la  guerre  éclate  entre 
la  Porte  et  Venise,  les  indigènes  s'efforcent  de  recouvrer 
leur  indépendance.  Nous  avons  au  début  du  xvii*  siècle  un 
document  très  curieux  sur  la  situation  de  la  région  monté- 
négrine :  c'est,  en  italien,  une  Relation  et  description  du 
Sandjak  ou  duché  (ducato)  de  Scutari  par  un  certain 
Mariano  Bolizza,  noble  de  Cattaro.  Le  document  est  daté 
de  mai  i6i4'.  II  nous  apprend  que  le  sandjak  de  Scutari 
était  alors  commandé  par  un  certain  Mehmed  bey  Ballichie- 
novich,  qu'il  qualifie  de  Turc  albanais.  Il  divise  le  duché 
ou  sandjak  en  six  districts  :  Monténégro,  Antivari,  Dol- 
cigno,  Scutari,  Podgorizza,  Plava  ;  les  noms  des  chefs  de 
district  ou  de  commune  sont  généralement  des  noms  slaves. 
Le  Monténégro  proprement  dit  comprend  quatre-vingt-dix 
villages,  qui  comptent  3  52^  feux,  mettent  sur  pied  8027 
hommes  dont  i  000  arquebusiers. 

Le  métropolitain  de  Tsetlnie  exerce  l'autorité  spirituelle  ; 
un  spaliia  chrétien,  l'autorité  administrative.  Un  certain 
nombre  de  points  stratégiques  sont  occupés  par  les  Turcs  ; 
mais  une  bonne  partie  de  la  population  ne  leur  obéit  point. 


I.  Ce  document,  dont  l'uriginiil  est  à  la  Bibliotlièque  Saint-Marc,  à  Ve- 
nise, a  été  publié  par  M.  Siine  Ljubic  dans  les  Starine  (Anciens  textes)  édi- 
tées par  l'Académie  Sud-Slave  d'Agram  (livre  XII,  Agrani  ;   1880). 


12i  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Dans  les  guerres  qui  éclatent  entre  Venise  et  la  Porte,  les 
indigènes  prennent  généralement  parti  pour  la  République, 
et  même  dans  certains  actes  oflîciels  ils  se  déclarent  ses 
vassaux.  Sauf  un  certain  nombre  qui  ont  embrassé  l'islam  à 
dater  de  la  fin  du  dix-septième  siècle,  ils  reconnaissent 
comme  chef  réel  delà  nation  le  métropolitain.  De  1697  à 
i85i  les  quatre  prélats  qui  se  succèdent  à  Tsettinie  appar- 
tiennent à  la  famille  des  Niecroch  et  constituent  de  fait, 
sinon  de  droit,  une  sorte  de  dynastie  nationale.  Le  premier, 
Daniel  Pétrovitch,  règne  —  on  peut  employer  le  mot  —  de 
1697  ^  17^5;  le  second,  Sava  Petrovich,  neveu  du  pré- 
cédent, de  1735  à  1781  :  le  troisième,  Pierre  Petrovich,  de 
1781  à  i83o;  le  quatrième,  —  toujours  un  neveu, —  de 
i83o  à  i85i.  C'est  le  poète  dont  le  nom  figure  en  tête  de 
cette  étude.  A  dater  de  i85i,  le  Monténégro  est  gouverné 
par  un  prince  laïque. 

Pierre  le  Grand,  préoccupé  d'assurer  la  domination  delà 
Russie  sur  la  mer  Noire,  avait  compris  tout  l'intérêt  qu'il 
pouvait  y  avoir  à  créer  une  diversion  contre  les  Turcs  du 
côté  de  l'Adriatique.  Informé  de  l'existence  du  Monténégro 
par  des  Serbes  réfugiés  dans  son  empire,  il  envoya  l'un 
d'entre  eux,  le  colonel  Miloradovitch',  pour  offrir  son 
amitié  aux  Monténégrins  et  les  appeler  aux  armes  contre 
l'ennemi  commun.  Nous  n'avons  pas  ici  à  retracer  l'histoire 
du  Monténégro  sous  les  quatre  chefs  spirituels  dont  nous 
avons  tout  à  l'heure  énuméré  les  noms.  C'est  sous  le  règne 
du  premier  d'entre  eux  que  se  passe  l'épisode  chanté  par  le 
dernier  dans  le  poème  qui  donne  lieu  à  cette  étude,  et  c'est 
le  poète  qu'il  convient  de  présenter  à  nos  lecteurs. 


Pierre  Pétrovitch  Niegoch  était  né  en    181 1  ou  i8i3,  — 


I.   C'était  un  ancêtre  du   célèbre  général  Michel   Andreevitcli   Milorado- 
vitch, qui  se  distingua  dans  les  campagnes  contre  Napoléon. 


LE  POÈME  NATIONAL  DU  MONTÉNÉGRO  12^5 

on  ne  sait  exactement,  —  au  villaoc  de  Nie^j^ouchi,  non 
loin  de  Tsettinie,  au  cœur  môme  du  Monténégro.  Il  avait 
reçu  au  baptôme  le  nom  essentiellement  slave  de  Radivoi 
(celui  qui  aime  les  combats)  et  ne  prit  le  nom  de  Pierre 
que  lorsqu'il  embrassa  la  carrière  monastique.  Lorsqu'il  fut 
arrivé  à  l'âge  de  dix  ans,  son  oncle  le  vladika,  autrement 
dit  l'évêque  souverain,  le  fit  venir  à  Tsettinie  et  lui  fit  com- 
mencer ses  études  dans  un  couvent.  La  petite  principauté 
n'avait  pas  d'écoles  laïques.  Puis  il  l'cnvova  se  perfection- 
ner en  Dalmatie.  Pierre,  d'après  les  coutumes  établies, 
n'était  pas  l'héritier  du  trône.  Ce  privilège  revenait  à  son 
cousin,  le  jeune  Georges  Niegoch,  qui  à  ce  moment-là  était 
élevé  en  Russie.  Mais  cet  héritier  présomptif  avait  des  goûts 
militaires  ;  il  se  refusait  à  embrasser  la  carrière  ecclésias- 
tique et  préféra  rester  dans  l'armée  russe.  Ce  fut  Radivoï 
qui  fut  désigné  pour  le  remplacer.  Vers  1825,  le  poète  serbe 
Simon  Miloutinovitch  avait  eu  l'idée  de  venir  visiter  le 
Monténégro,  dont  il  fut  un  des  premiers  historiens.  Quelque 
temps  secrétaire  du  vladika  et  chargé  d'instruire  son  succes- 
seur, il  lui  inspira  un  patriotisme  ardent,  un  dévouement 
enthousiaste,  non  seulement  pour  la  petite  patrie  monténé- 
grine, mais  aussi  pour  la  grande  patrie  slave.  Ces  leçons, 
le  futur  prince  les  compléta  par  des  voyages  en  Russie.  H 
resta  toujours  reconnaissant  h  son  maitre,  lui  dédia  un  de 
ses  poèmes,  et  le  célébra  après  sa  mort  dans  une  ode. 

Pierre  I*""  mourut  le  i*"^  octobre  i83o  et,  conformément  à 
son  testament,  les  chefs  réunis  à  Tsettinie  reconnurent 
Radivoï  pour  son  successeur.  Une  lourde  responsabilité 
allait  peser  sur  la  tête  de  ce  jeune  homme  de  dix-neuf  ans, 
peut-être  môme  de  dix-sept;  car,  nous  l'avons  dit  plus  haut, 
on  ignore  la  date  précise  de  sa  naissance. 

Le  Monténégro  vivait  alors  dans  un  état  absolument  pa- 
triarcal ou  plutôt  franchement  anarchique.  Les  diverses 
tribus  se  regardaient  comme  tout  à  fait  indépendantes  les 
unes  vis-à-vis  des  autres.  Le  pays  se  divisait  en  deux  groupes 
principaux  :  la  Montagne  Noire  proprement  dite,  qui  repré- 
sentait à  peu  près  la  partie  occidentale  de  l'état  actuel,  et 


126  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

les  Brda'.  Il  n'y  avait  ni  administration  commune,  ni  di- 
visions olTicielles.  L'autorité  du  vladika  était  mal  établie  et 
peu  respectée.  Du  côté  de  la  Dalmatie,  où  le  gouvernement 
autrichien  avait  succédé  à  Venise,  la  frontière  était  insuffi- 
samment délimitée.  La  Russie  s'efforçait  de  maintenir  une 
suzeraineté  diplomatique  sur  un  territoire  que,  de  son 
côté,  la  Porte  prétendait  considérer  comme  pars  annexa. 

Suivant  la  tradition  qui  subsistait  depuis  la  fin  du  xvii* 
siècle,  le  nouveau  souverain  devait  être  un  prélat.  En  i83i, 
un  évêque  étranger  fut  appelé  dans  le  pays  et  fit  du  jeune 
homme  un  moine,  puis  un  archimandrite.  C'est  à  cette  occa- 
sion que  le  néophyte  abandonna  son  nom  de  Radivoï  et  prit 
celui  de  Pierre  II.  Il  aurait  bien  voulu  aller  chercher  en 
Russie  la  consécration  épiscopale  qui,  suivant  la  tradition, 
était  indispensable  à  son  prestige.  Mais  la  Russie  était  alors 
uniquement  préoccupée  des  affaires  de  Pologne.  D'autre  part, 
la  Turquie,  par  suite  des  réformes  du  sultan  INIahmoud  II, 
était  dans  un  état  de  fermentation  qui  demandait  à  être 
surveillé  de  près.  Le  Monténégro  devait  essayer  de  profiter 
de  ces  circonstances  pour  élargir  son  petit  domaine,  et  se 
donner  un  peu  d'air. 

Ne  pouvant  agrandir  son  pays,  le  nouveau  souverain  s'ef- 
força du  moins  de  l'organiser.  Il  établit  un  sénat  faisant 
fonction  de  tribunal  suprême,  une  gendarmerie  et  un  sys- 
tème provisoire  d'impôts  pour  subvenir  aux  besoins  les  plus 
urgents  du  petit  État. 

En  i833,  il  put  enfin  se  rendre  à  Pétersbourg  pour  rece- 
voir la  consécration  épiscopale  qui  lui  fut  donnée  en  présence 
de  l'empereur  Nicolas.  A  son  retour  il  fonda  à  Tsettinie  la 
première  école  du  Monténégro,  et  ouvrit  une  imprimerie  qui 
publia  son  premier  volume,  L'Ermite  de  Tsettinie.  Cet  éta- 
blissement subsista  jusqu'en  i852.  Cette  année-là,  les  carac- 
tères furent  fondus  et  transformés  en  balles  de  fusil  ;  primo 
çiwere,  deinde  philosopliari. 

Ce  qui  était  surtout  difficile,  c'était  d'établir  un  système 

I.   Ce  mol  veut  dire  :  les  sommets,  les  pics. 


LE  POÈME  NATIONAL  DU  MONTÉNÉGRO  127 

financier  régulier  chez  un  peuple  essentiellement  anarchi- 
que.  A  diverses  reprises  Tévêque  dut  parcourir  en  personne 
les  nahias  ou  districts  pour  recueillir  les  impôts  qu'on  re- 
fusait à  ses  agents. 

Les  didicultés  qu'il  rencontra  dans  son  œuvre  d'organisa- 
tion l'engagèrent  à  retourner  en  Russie  pour  solliciter  de 
l'empereur  un  appui  moral  et  une  aide  matérielle.  Mais, 
pour  aller  en  Russie,  il  fallait  passer  par  Vienne  et  deman- 
der un  passeport  à  l'ambassade.  Ce  passeport,  on  le  fit  long- 
temps attendre  à  Pierre  II.  11  songeait  déjà  à  renoncer  à  la 
Russie  et  à  se  tourner  du  côté  de  la  France,  lorsqu'il  reçut 
enfin  le  bienheureux  parchemin.  Il  fut  bien  accueilli  à  Pé- 
tersbourg  ;  la  subvention  de  mille  ducats  que  recevait  le 
Monténégro  fut  élevée  à  neuf  mille.  Cette  somme  ne  fut  pas 
perdue.  De  retour  dans  son  pavs,  le  vladika  fit  tracer  des 
routes,  construire  des  magasins  pour  les  années  de  famine, 
une  poudrière  et,  pour  se  loger  lui-même  ainsi  que  le  sénat, 
une  maison  un  peu  plus  vaste  que  les  autres,  qui  fut  appelée 
par  le  peuple  le  Bigliardo  (le  Billard).  On  y  avait  en  effet 
établi  un  billard,  et  ce  meuble  nouveau,  absolument  inconnu 
jusqu'alors,  avait  vivement  frappé  l'imagination  des  rudes 
Monténégrins. 

La  situation  de  la  petite  principauté  entre  l'Autriche  et  la 
Turquie  était  fort  délicate.  Pierre  II  réussit  à  traiter,  avec 
la  cour  de  Vienne,  des  questions  de  rectification  de  fron- 
tière sans  l'intervention  de  son  prétendu  suzerain,  le  sultan. 
C'était  une  façon  indirecte  de  faire  reconnaître  l'indépen- 
dance de  la  Montagne  Noire.  L'évêque  régla  également  des 
questions  de  frontière  avec  les  pachas  voisins,  sans  que  la 
Sublime  Porte  crût  devoir  intervenir.  Il  y  avait  si  loin  en  ce 
temps-là  de  Constantinople  à  Tsettinie  ! 

Le  saint  synode  russe  avait  accordé  à  Pierre  II  le  titre  de 
métropolitain  du  Monténégro  et  son  prestige  s'en  était 
trouvé  accru.  Mais  il  n'avait  à  l'étranger  aucune  espèce  de 
représentation.  A  diverses  reprises  il  dut  aller  à  Vienne 
pour  des  questions  de  frontière,  et  c'est  durant  un  de  ses 
voyages,  en  i8/i3,  qu'il  fit  imprimer  dans  la  capitale  la  pre- 


128  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

mière  édition  du  poème  que  nous  étudierons  tout  à  l'heure. 
Survint  l'année  tragi(|ue  de  18^8.  Elle  eut  son  contre-coup 
sur  les  destinées  du  Monténép^ro.  D'un  côté,  les  Vénitiens, 
qui  avaient  proclamé  leur  indépendance,  avaient  annoncé 
l'intention  de  reconquérir  la  Dalmatie  et  les  Bouches  de 
Cattaro  ;  d'autre  part,  les  Croates,  sous  le  commandement 
de  Jellacich,  se  soulevaient  contre  les  Magyars.  Le  20  mai 
18^8  le  vladika  fit  imprimer  une  proclamation  par  laquelle 
il  invitait  les  Bocchesi  '  et  les  Ragusains  à  se  ranger  sous 
les  drapeaux  de  Jellacich.  Cette  intervention  dans  les  affaires 
d'un  pays  étranger  était  en  somme  tout  à  fait  contraire  aux 
usages  et  aux  droits  des  gens.  Mais  le  Monténégro,  n'exis- 
tant que  de  fait,  avait  peut-être  le  droit  d'ignorer  les  tradi- 
tions diplomatiques.  L'époque,  d'ailleurs,  était  de  celles  aux- 
quelles on  peut  appliquer  le  mot  du  poète,  fas  {>ersiun  atque 
nefas.  Le  vladika  déclaraità  ses  voisins  que,  s'ils  ne  résistaient 
pas  aux  Italiens  et  se  laissaient  de  nouveau  dominer  par 
eux,  ils  trouveraient  chez  les  Monténégrins  une  hostilité  ir- 
réconciliable. Si  au  contraire  ils  restaient  fidèles  à  la  cause 
slave,  représentée  par  Jellacich,  les  Monténégrins  leur  vien- 
draient en  aide.  Et  il  offrait  dès  maintenant  son  concours  à 
Jellacich.  La  lettre  qu'il  lui  écrivait  le  20  novembre  18^8 
mérite  d'être  traduite  en  entier.  C'est  un  document  fort  in- 
téressant pour  l'histoire  des  idées  de  solidarité  slave  ou, 
comme  auraient  dit  nos  pères,  du  panslavisme  : 

Glorieux  Ban, 

Nous  nous  réjouissons  de  chacun  de  tes  succès  comme  de  notre 
propre  succès;  car  c'est  le  triomphe  de  notre  nation  et  aussi  le 
mien,  à  moi  qui  suis  ton  frère.  Glorieux  Ban!  Ta  mission  est  dif- 
ficile, mais  grandiose  et  admirable.  Un  destin  mystérieux  t'a  mis 
à  la  tête  des  Slaves  méridionaux.  La  fortune  t'a  couronné  d'ad- 
mirables vertus.  Mais  tout  se  dresse  contre  toi. 

Tu  as  sauvé  le  trône,  la  dynastie  et  tous  ses  partisans;  tu  leur 
as  rendu  un  service  que  personne  ne  leur  avait  jamais  rendu,  et 

I.   Habitiints  des  Bouches  de  Cattaro. 


LE  POÈME  NATIONAL  DU  MONTÉNÉGRO  12;» 

pour  te  remercier,  au  bout  de  quelques  jours  on  a  imposé  à  la 
Dalmatie  l'ancien  joug  de  fer. 

Et  la  Dalmatie  (ait  partie  de  ton  banal'.  Il  est  vrai  qu'elle  ne 
tient  pas  à  ses  frères;  mais  est-ce  sa  faute,  la  pauvre,  si  elle  ne 
voit  pas  plus  loin  que  le  bout  de  son  nez  ?  Mais  maintenant,  bon 
gré,  mal  gré,  il  lui  faudra  compter  avec  l'Italianisme.  Tous  les 
patriotes  ont  les  yeux  fixés  sur  toi,  et  tendent  les  mains  vers  toi, 
comme  vers  un  Messie  envoyé  du  ciel.  Ta  mission  est  grande. 
.  Elle  va  donner  une  nouvelle  face  à  l'Europe.  Elle  efface  une  tache 
honteuse  du  visage  des  glorieux  Slaves,  qui  jusqu'à  ce  jour 
n'étaient  rien  que  des  serfs  lamentables,  esclaves  des  autres  na- 
tions. 

Cher  Ban!  La  terre  gémit  déjà  de  cette  hideuse  injustice;  les 
âmes  des  Slaves  qui  ont  des  pensées  généreuses  sont  affligées 
d'un  tourment  éternel.  Elles  ont  honte  devant  le  monde  et  les 
hommes  à  cause  de  cet  état  inférieur  auquel  nous  sommes  réduits 
vis-à-vis  de  nos  frères  européens.  Nous  sommes  habitués  à  ser- 
vir. Nous  ne  connaissons  pas  nos  forces.  Nous  nous  jetons  de 
nous-mêmes  dans  les  chaînes  d'autrui. 

A  la  vérité  moi  et  mon  petit  peuple  nous  sommes  libres  en 
dépit  de  la  tyrannie  et  de  l'espionnage;  mais  qu'est-ce  que  cette 
liberté  quand  je  vois  autour  de  moi  des  millions  de  mes  frères 
qui  gémissent  dans  les  chaînes  de  l'esclavage? 

Puisse  la  Dalmatie  tomber  dans  tes  mains  pour  que  nous  deve- 
nions voisins  ! 

J'aurais  voulu  pouvoir  t'envoyer  comme  auxiliaires  quelques 
Monténégrins. 

Nous  serons  toujours  prêts  à  accourir  à  ta  voix.  Rien  au  monde 
ne  m'a  jusqu'ici  plus  intéressé  que  ton  entreprise  et  tu  m'oblige- 
rais infiniment  si  tu  m'honorais  plus  souvent  de  tes  inappréciables 
lettres  ! 

Jellacich  dut  refuser  le  concours  que  lui  offrait  le  vladika. 
On  sait  comment  les  espérances  des  Croates  furent  déçues 
après  la  répression  de  rinsurrection  hongroise  et  le  réta- 
blissement de  l'ordre  dans  la  monarchie. 

2.  La  Dalmatie  en  principe  fait  partie  du  royaume  triunitaire  (Croatie, 
Slavonie,  Dalmatie),  mais  le  gouvernement  autrichien  ne  l'y  a  point  rattachée 
après  l'avoir  reprise  sur  les  Français.  Elle  fait  encore  aujourd'hui  partie  de 
la  Cisleithanie  et  envoie  ses  députés  à  \ienne. 


130  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Le  vladika  rêvait  l'émancipation  des  Croates,  l'union  du 
Monténégro  avec  la  Serbie,  l'affranchissement  de  la  Bosnie 
et  de  l'Herzégovine.  Aucun  de  ces  rêves  ne  s'est  encore  réa- 
lisé. 

Ses  dernières  années  furent  tristes.  Une  maladie  de  poi- 
trine l'obligea  à  chercher  à  deux  reprises  différentes  quelque 
repos  sous  le  ciel  de  l'Italie,  plus  clément  que  celui  du 
Monténégro.  Il  mourut  le  19  octobre  i85i.  Au  sommet  du 
mont  Lovtchen,  d'où  l'œil  embrasse  tout  le  Monténégro,  il 
avait  fait  élever  une  chapelle.  C'est  là  que  repose  celui  qui 
fut  pour  cette  petite  nation  un  chef  vigilant  et  un  poète 
national. 


II 


Dans  son  enfance,  Pierre  II  n'avait  reçu  de  ses  maîtres,  y 
compris  Miloutinovitch,  qu'une  éducation  fort  élémentaire. 
Le  maître  lui  avait  surtout  donné  des  leçons  de  choses, 
inspiré  l'amour  de  la  race  slave  et  de  la  poésie.  La  langue 
littéraire  qu'il  lui  avait  enseignée  n'était  pas  précisément  le 
seibepur.  Elle  constituait  un  mélange  hybride  de  serbe,  de 
slavon  et  de  russe. 

Le  vladika  eut  l'occasion  d'achever  son  éducation  pen- 
dant ses  différents  séjours  à  l'étranger,  notamment  en  Rus- 
sie. Il  étudia  le  français  et  l'italien.  Il  se  plaisait  surtout  à 
la  lecture  de  Lamartine,  de  Dante,  de  Pétrarque  et  de  Byron, 
qu'il  lisait  dans  une  traduction  ;  il  connaissait  les  chants  po- 
pulaires dont  la  langue  est  si  belle,  le  souffle  épique  si 
élevé,  et  il  s'en  est  inspiré  à  diverses  reprises. 

En  dehors  des  œuvres  de  son  maître  Miloutinovitch,  il 
avait  lu  les  œuvres  des  poètes  qui  représentaient  alors  la 
nouvelle  école  encore  hésitante  entre  la  pratique  de  l'idiome 
populaire  et  celle  du  jargon  artificiel  auquel  nous  avons 
fait  allusion.  Il  avait  médité  la  Serbianka  de  Simov,  une 
sorte  de  Henriade  serbe  qui  racontait  les  luttes  nationales 
sous  Karagearges,  et  une  autre  œuvre  du  même  rimeur,  in- 
titulée La  Gloire  du  Monténégro. 


i 


LE  POÈME  NATIONAL  DU  MONTÉNÉGRO  131 

Il  avait  appris  à  écrire  des  odes  d'un  style  pseudo-classi- 
que sur  le  modèle  de  celles  de  Mouchitski,  lequel  fabriquait 
des  épithètcs  truculentes  à  la  fa(;on  de  notre  Ronsard.  Il 
n'ignorait  pas  les  publications  de  Vouk  Karadjitch.  Toute- 
fois les  relations  littéraires,  même  entre  voisins  slaves, 
étaient  encore  très  diiïiciles,  et  il  était  difficile  de  suivre  à 
Tsettinie  le  mouvement  illyrien  dont  Zagreb  (Agram) 
était  alors  le  théâtre. 

Il  s'est  inspiré  bien  rarement  des  modèles  étrangers, 
sauf  des  poètes  russes  qu'il  connaissait.  On  retrouve  parfois 
dans  ses  œuvres  des  réminiscences  de  Lamartine,  de  Dante 
et  de  Milton. 

Les  circonstances  politiques  l'avaient  obligé  à  embrasser 
la  carrière  ecclésiastique.  Mais  il  était  aussi  peu  évêque 
que  possible,  et,  sous  la  soutane  noire,  il  gardait  une  âme 
essentiellement  guerrière  et  laïque.  Il  procédait,  sans  s'en 
douter,  de  nos  prélats  philosophes  du  wiii*^  siècle,  des  Ber- 
nis  et  des  Talleyrand.  Il  mettait  la  communauté  de  race 
bien  au-dessus  de  la  communauté  religieuse.  «  Il  ne  faut 
pas  demander,  dit-il  dans  un  de  ses  poèmes,  comment  un 
homme  fait  le  signe  de  la  croix  \  mais  quel  sang  coule  dans 
ses  veines  et  quel  lait  l'a  nourri.   » 

Son  œuvre  littéraire  est  assez  considérable.  Dès  la  vinai"- 
tième  année  il  avait  débuté  dans  les  lettres  par  deux  recueils 
de  poésie  :  L'Ermite  de  Tsettinie  et  Le  Remède  de  la  cruauté 
turque,  publiés  à  Tsettinie,  en  i83A.  Le  second  de  ces  poèmes 
célèbre  un  épisode  des  luttes  incessantes  entre  Turcs  et 
Monténégrins.  En  i838,  le  poète,  qui  devait  chanter  plus 
tard  le  ban  Jellacich,  eut  la  singulière  idée  de  célébrer,  par 
une  ode,  l'avènement  de  son  puissant  voisin,  l'empereur 
d'Autriche  Ferdinand,  dont  il  voulait  évidemment  se  conci- 
lier les  bonnes  grâces.  A  diverses  reprises  il  fit  paraître, 
dans  les  revues  serbes,  des  poésies  philosophiques,  qui  n'ont 
qu'un  médiocre  intérêt,  et  des  chants  patriotiques,  qui  sont 
en  général  mieux  réussis. 

I.   Les  orthodoxes  font  le  signe  de  la  croix  autrement  que  les  catlioliques. 


132  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Je  n'ai  pas  sons  les  yeux  un  grand  poème  intitulé  Slobo- 
c?wr/«(LaLibertiade),où  l'auteur  chante  les  guerres  des  Mon- 
ténégrins contre  les  Turcs.  Je  sais  seulement  que  c'est  une 
œuvre  écrite  en  style  pseudo-classique  où  abondentdes  délails 
mythologiques  peu  intelligibles  aux  compatriotes  de  l'au- 
teur. Il  avait  offert  la  dédicace  du  poème  à  l'empereur  Nico- 
las, qui  ne  voulut  point  accepter  avant  d'avoir  fait  examiner 
le  manuscrit,  que  l'auteur  dut  envoyer  à  Pétersbourg.  Il  y 
resta  longtemps,  si  longtemps  qu'il  ne  putêtre  édité  qu'après 
la  mort  de  l'auteur.  II  parut  à  Belgrade  en  i856.  II  est  peu 
probable  qu'il  soit  réimprimé.  Il  représente  un  genre  abso- 
lument démodé. 

Je  n'insisterai  pas  davantage  sur  un  poème  d'allure  phi- 
losophique, Le  Rayon  du  Microcosme,  ni  sur  un  drame  his- 
torique, Etienne  le  Petit,  qui  met  en  scène  un  épisode  de 
l'histoire  du  Monténégro.  J'ai  hâte  d'arriver  à  l'œuvre  prin- 
cipale, qui,  depuis  iS/iy,  n'a  pas  été  réimprimée  moins  de 
seize  fois. 


III 


Le  titre  au  premier  abord  est  assez  singulier:  Gorski 
Vienats,  cela  veut  dire  exactement  La  Couronne  de  la  Mon- 
taigne. Quelle  montagne  ?  Évidemment  celle  qu'habitent  les 
héros  chantés  par  le  poète,  c'est-à-dire  le  Monténégro.  II 
s'agit  de  célébrer  un  exploit  qui  les  a  illustrés.  Gorski 
Vienats  peut  donc  être  traduit  par  ce  titre  beaucoup  plus 
clair  :  La  Gloire  du  Monténégro. 

Sous  ce  titre,  le  poète  a  réuni  un  certain  nombre  d'épi- 
sodes ou  de  récits  épiques  qui  mettent  en  scène  la  destruc- 
tion des  Turcs  ou  plutôt  des  Monténégrins  turcisés  (potu- 
rice),  autrement  dit  renégats,  au  début  du  xyiii"  siècle,  sous 
le  règne  du  premier  vladika  Daniel.  Beaucoup  de  Monténé- 
grins depuis  la  conquête  ottomane  s'étaient  convertis  à 
l'islam  pour  s'assurer  la  faveur  des  dominateurs  étrangers  et 
l'on  sait  qu'il  y  a  encore  aujourd'hui  en  Bosnie  environ  cinq 


LE  POÈME  NATIONAL  DU  MONTÉNÉGRO  133 

cent  mille  Serbes  musulmans.  Le  vladika  Daniel  entreprit 
de  détruire  ou  d'expulser  ces  renégats,  et  il  y  réussit. 

Pierre  Petrovitch  Niegoch  considérait  cet  épisode  comme 
le  prologue  de  la  délivrance  de  la  race  slave  asservie  parles 
Turcs,  délivrance  poursuivie  depuis  par  Karageorges  et  Mi- 
loch.  Il  avait  d'abord  intitulé  son  poème  La  première  étin- 
celle, et  ce  titre  était  peut-être  préférable  à  celui  qui  a  pré- 
valu. 

Dans  ce  poème  qui  compte  près  de  trois  mille  vers,  l'au- 
teur ne  se  contente  pas  de  mettre  en  scène  l'épisode  histo- 
rique auquel  nous  venons  de  faire  allusion.  11  chante  aussi 
la  vie  monténégrine.  Un  grand  nombre  de  morceaux  pour- 
raient être  détachés  de  l'œuvre,  sans  que  cette  suppression 
en  compromît  l'harmonie  ou  l'unité.  Mais  ce  sont  parfois  ces 
hors-d'œuvre  qui  constituent  les  principales  beautés  du 
poème. 

Il  se  divise  en  trois  épisodes  principaux:  la  réunion  des 
chrétiens  sur  le  mont  Lovtchen,  où  ils  décident  de  conver- 
tir ou  d'exterminer  les  renégats;  la  rencontre  avec  les  rené- 
gats, qui  refusent  de  revenir  à  la  foi  chrétienne,  et  enfin  leur 
destruction.  Ces  trois  épisodes  sont  entremêlés  de  hors- 
d'œuvre  épiques  ou  lyriques  qui  n'ont  aucun  rapport  avec 
l'action.  Ainsi  le  poète  se  complaît  à  mettre  en  scène  des 
jeux  ou  des  rites  populaires.  On  sent  très  bien  qu'après 
avoir  écrit  certains  morceaux  pour  son  plaisir,  il  les  a  en- 
châssés dans  le  poème  au  petit  bonheur.  Le  drame  manque 
absolument  de  proportions  et  d'unité.  L'intérêt  s'éparpille 
sur  une  foule  de  personnages  et  il  n'est  aucun  d'eux  qui 
soit  vraiment  le  héros  du  poème.  Ce  héros,  c'est  le  peuple 
monténégrin. 

Comme  ces  peintres  qui  aiment  à  faire  figurer  leur  por- 
trait dans  des  tableaux  historiques,  le  vladika  s'est  mis  en 
scène  dans  la  personne  de  l'évêque  Danilo  et  de  l'hégoumène 
Stéfane,  qui  sont  les  raisonneurs  du  drame  et  qui  abusent 
parfois  des  tirades  philosophiques. 

Le  poème  ne  nous  présente  que  des  types  de  prêtres  ou 
de  guerriers  ;  parmi  les  trente  personnages,  deux  femmes 


i34  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

apparaissent  seulement  :  une  sœur  qui  vient  pleurer  son 
frère  mort  en  combattant  et  une  sorcière  d'origine  étran- 
gère. Aucun  épisode  d'amour  ne  se  mêle  à  ces  tableaux 
austères. 

Le  rideau  se  lève  sur  une  scène  assez  grandiose  et  qui 
ferait  un  début  d'opéra.  Par  une  belle  nuit  d'été,  au  sommet 
du  montLovtchen,  les  guerriers  monténégrins  se  sont  réunis 
pour  délibérer  sur  les  intérêts  de  la  nation,  puis  ils  se  sont 
endormis.  Tandis  qu'ils  sont  encore  plongés  dans  le  som- 
meil, le  vladika  Daniel  veille,  et,  n'ayant  aucun  interlocuteur 
à  qui  confier  ses  idées,  il  nous  les  révèle  dans  un  monolo- 
gue. Il  évoque  le  souvenir  des  premières  conquêtes  musul- 
manes et  même  le  nom  de  Charles  Martel.  C'est  faire  preuve 
de  beaucoup  d'érudition.  Mais  peut-être  non  erat  hic  locus. 
Le  poète  manque  souvent  de  goût  et  de  mesure  et  montre 
parfois  un  fâcheux  pédantisme. 

Donc  le  vladika  se  raconte  à  lui-même  comment  les  pays 
serbes  sont  tombés  aux  mains  des  Osmanlis  et  déplore  les 
misères  de  sa  race.  Il  se  sent  comme  un  fétu  de  paille  em- 
porté par  la  tempête.  Le  ciel  est  fermé  et  n'entend  plus  ses 
prières.  Le  Monténégro  résiste  encore  à  l'invasion,  mais  la 
foi  musulmane  y  gagne  du  terrain  et  le  nombre  des  renégats 
se  multiplie. 

Peu  à  peu  les  guerriers  s'éveillent  :  l'un  d'entre  eux  essaye 
de  relever  le  courage  du  vladika.  N'a-t-il  pas  autour  de  lui 
cinq  cents  braves  compagnons  ?  Avant  que  les  Turcs  aient 
réussi  à  les  dompter,  beaucoup  de  sang  aura  coulé.  Ces 
héros,  le  poète  se  plaît  à  nous  les  présenter.  Ils  aiment  à 
faire  parler  la  poudre  et  à  écouter  dans  la  montagne  l'écho 
de  leurs  détonations. 

La  scène  change,  et  nous  voici  à  Tsettinie  au  milieu  d'une 
assemblée  qui  s'est  réunie  pour  régler  des  différends  entre 
certains  chefs  de  tribus.  Le  poète,  qui  a  lu  les  tragiques 
grecs,  probablement  dans  quelque  traduction  russe,  a  in- 
troduit sur  la  scène  le  chœur  antique,  mais  il  n'a  pas  osé 
lui  donner  ce  nom;  il  l'appelle  le  kolo.  Le  kolo,  c'est  une 
danse  grave,  une  sorte  de  ronde  (kolo  veut  dire  cercle)  dan- 


LE  POÈME  NATIONAL  DU  MONTÉNÉGRO  133 

sée  très  lentement  et  accompagnée  de  chants.  Les  danseurs 
de  kolo  évoquent  les  épreuves  et  les  misères  de  la  nation 
serbe,  la  journée  de  Kosovo  où  succomba  son  indépendance. 
Malheureusement  le  poète  ne  se  dissimule  pas  assez  der; 
rière-  ses  interprètes.  A  côté  des  souvenirs  nationaux  il 
mentionne  les  noms  de  Léonidas  et  de  Sparte,  dont  les 
Monténégrins  illettrés  n'avaient certainementjamais  entendu 
parler.  Ce  pédantisme  malencontreux  vient  fort  mal  à  pro- 
pos gâter  des  strophes  qu'anime  un  souille  patriotique  : 

Partout  le  nom  des  Serbes  a  péri  ;  les  lions  sont  devenus  des 
laboureurs,  les  faibles  et  les  avares  se  sont  faits  Turcs. 

Tout  ce  qui  a  échappé  au  sabre  turc,  ce  (jui  ne  blasphème  pas 
la  vraie  foi,  ce  qui  ne  veut  pas  porter  de  chaînes  s'est  réfugié 
dans  ces  montagnes  pour  y  périr  ou  verser  son  sang,  pour  y 
garder  la  gloire  des  héros,  un  nom  fameux  et  la  sainte  liberté. 
Tous  ces  héros  brillants  comme  les  étoiles  qu'ont  engendrés  jus- 
qu'ici les  montagnes,  tous  sont  tombés  dans  les  combats  san- 
glants, tombés  pour  l'honneur,  la  gloire  et  la  liberté,  et  ce  sont 
les  merveilleuses  guzlas  qui  ont  essuyé  nos  larmes. 

Pourquoi,  continue  le  chœur,  dont  je  résume  les  lamentations, 
pourquoi  la  lutte  n"a-t-elle  pas  continué?  C'est  qu'une  partie  des 
Serbes  sont  devenus  des  Musulmans.  Les  loups  et  les  brebis 
vivent  maintenant  ensemble.  Le  Turc  est  l'ami  du  Monténégrin; 
la  foi  chrétienne  est  menacée  de  disparaître. 

Les  Aoiévodes  se  reprochent  mutuellement  leur  indo- 
lence et  décident  qu'il  est  temps  d'agir  pour  débarrasser  la 
patrie  des  renégats.  Leur  ardeur  est  encore  surexcitée  parle 
récit  des  violences  récemment  exercées  sur  une  de  leurs 
compatriotes  par  un  ravisseur  musulman.  Le  vladika  leur 
prêche  la  guerre  sainte  dans  un  style  qui,  nous  devons 
l'avouer,  manque  parfois  de  naturel  : 

L'obscurité  plane  sur  la  mer;  le  Croissant  m'a  caché  le  soleil... 
Jeune  froment,  épanouis  tes  épis.  La  moisson  est  venue  pour  toi 
avant  le  temps.  Je  vois  des  monceaux  de  victimes  tomber  sur 
l'autel  de  l'Iiglise  et  de  la  race.  J'entends  des  hurlements  qui  ren- 
versent les  montagnes.  Le  moment  est  venu  de  servir  l'honneur 


136  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

et  le  nom  serbe.  La  lutte  doit  être  sans  trêve.  Que  cela  arrive 
qui  ne  peut  pas  ne  pas  arriver.  Que  l'enfer  dévore!  Que  Satan 
moissonne;  sur  les  tombeaux  naîtront  des  fleurs  pour  de  pro- 
rhaines  générations.  Qu  il  frappe  pour  la  croix,  pour  l'honneur 
des  héros,  quiconque  est  ceint  d  un  sabre  étincelant,  quiconque 
se  sent  un  cœur  dans  la  poitrine...  Les  blasphémateurs  du  nom 
du  Christ,  baptisons-les  par  l'eau  ou  par  le  sang.  Extirpons  la 
lèpre  de  notre  troupeau.  Faisons  retentir  un  chant  de  terreur  ! 
Dressons  sur  une  pierre  sanglante  l'autel  de  la  vérité. 

Voilà,  il  faut  l'avouer  un  langage  qui,  pour  un  évêque, 
n'est  pas  très  évangélique.  Mais  au  début  du  xviii*  siècle  le 
Monténégro  est  encore  dans  le  moyen  âge  et  son  évêque 
prêche  la  croisade  contre  les  infidèles. 

Avant  d'entreprendre  ce  que  l'on  pourrait  appeler  les 
vêpres  monténégrines,  les  guerriers  décident  de  mander 
auprès  d'eux  les  frères  renégats  pour  les  engager  à  renon- 
cer volontairement  à  l'islam,  lis  viennent  en  effet  ;  mais  la 
discussion  traîne  en  longueur.  On  n'arrive  point  h  s'en- 
tendre, et  le  serdar  Ivan  Petrovitch  résume  la  situation  par 
une  formule  brutale  :  «  L'écurie  est  trop  étroite  pour  les 
deux  chevaux.   » 

Justement  arrive  un  messager  avec  une  lettre  du  vizir  qui 
invite  le  vladika  et  ses  sujets  à  faire  acte  de  soumission  en- 
vers le  sultan.  Le  vladika  lui  remet  une  lettre  accompagnée 
d'une  balle  de  fusil.  Décidément,  il  est  bien  peu  probable 
que  la  réconciliation  s'opère  entre  les  chrétiens  et  les  musul- 
mans. 

La  nuit  est  venue  ;  les  guerriers  s'endorment.  Quelques- 
uns  d'entre  eux  parlent  en  songe.  A  leur  réveil,  ils  se  ra- 
content leurs  rêves;  l'action  n'avance  guère  ;  elle  importe 
peu  au  poète,  qui  n'a  songé  qu'à  écrire  une  suite  de  tableaux 
plus  ou  moins  pittoresques.  Ainsi,  un  Monténégrin,  retour 
de  Venise,  donne  à  ses  compatriotes  toute  espèce  de  détails 
sur  la  vie  de  la  République.  Il  leur  explique  même  ce  que 
c'est  que  le  fameux  Carnaval.  Ses  auditeurs  font  rôtir  un 
mouton  et  le  dépècent,  tandis  que  l'un  d'eux  chante  le  récit 
d'un  combat  où  beaucoup  de  Turcs  ont  péri. 


LE  POÈME  NATIONAL  DU  MONTÉNÉGRO  137 

Puis  le  poète  nous  fait  assister,  —  de  loin,  il  est  vrai,  — 
à  une  noce  où  les  rené<(ats  fraternisent  avec  les  chrétiens. 
Il  exhale  sa  haine  contre  les  Turcs  : 

Qu'est-ce  que  ce  peut  être  qu'un  mariage  chez  les  Turcs,  de- 
mande l'un  des  Monténégrins  ?  Ces  gens-là  vivent  comme  des 
brutes. 

—  Ils  n'ont  aucune  espèce  de  mariage,  répond  le  serdar  Janko  ; 
mais  ils  font  un  accord  comme  lorsqu  on  vend  une  vaclie  pour 
en  partager  le  bénéfice  ;  ils  ne  considèrent  pas  les  femmes  comme 
les  membres  de  la  famille,  mais  comme  des  esclaves  achetées. 

La  loi,  dit  un  autre,  est  pour  le  Turc  ce  qu'il  désire.  Ce  qu'il 
ne  désire  pas,  il  ne  l'écrit  pas  dans  le  Koran. 

Les  svats,  ou  garçons  d'honneur,  chantent  tour  à  tour  des 
couplets  où  ils  exaltent  leurs  héros  nationaux.  Le  svat  chré- 
tien évoque  le  souvenir  de  ce  Marko  Kralievitch  dont  j'ai 
raconté  autrefois  la  légende.  «  Bien  que  tu  sois  un  cour- 
tisan des  Turcs,  tu  es  cependant  notre  honneur.  »  Puis  il 
célèbre  Miloch  Obilitch  qui,  sur  le  champ  de  bataille  de 
Kosovo,  poignarda  le  sultan  victorieux,  et  il  conclut  :  «  Le 
Serbe  et  le  Turc  ne  seront  jamais  d'accord.  La  mer  aurait 
plutôt  fait  de  se  dessaler.    » 

A  cet  épisode  de  noces  qui  présage  des  intentions  peu 
pacifiques  succède  une  scène  élégiaque.  Des  pleureuses 
apparaissent  sur  la  scène  ;  elles  reviennent  des  funérailles 
du  guerrier  Bratitch,  tué  par  les  Turcs,  A  leur  tête  est  la 
sœur  du  défunt  ;  elle  exhale  sa  douleur  dans  un  vocero  fa- 
rouche, saisit  un  sabre  et  se  tue.  Les  habitants  chantent 
l'éloge  du  défunt.  C'était  un  héros  incomparable.  Il  avait 
coupé  à  lui  seul  dix-huit  tètes  de  Turcs  ! 

Voici  maintenant  une  réunion  de  chefs  et  de  guerriers. 
Ils  viennent  de  recevoir  une  lettre  écrite  par  un  pope  d'une 
tribu  voisine  ;  aucun  d'eux  ne  sait  lire.  Ils  donnent  la  missive 
à  déchiffrer  à  un  pope  qui  n'en  sait  pas  plus  qu'eux.  Pour 
exercer  son  ministère,  il  n'a  besoin  que  de  connaître  par 
cœur  les  textes  liturgiques.  Les  guerriers  se  décident  alors 
à  consulter  une  sorcière  ;  mais  ils  découvrent   qu'elle  a  été 


138  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

envoyée  par  les  Turcs  pour  troubler  leur  esprit  et  la  misé- 
rable échappe  à  grand'peinc  à  leur  vengeance. 

Au-dessus  d'un  feu  de  bivouac  la  lune  se  lève  sanglante 
et  l'on  entend  les  sourds  grondements  d'un  tremblement  de 
terre.  Survient  un  vieil  hégoumène  aveugle  qui  débite  son 
chapelet.  Les  guerriers  l'interrogent  sur  ces  signes  mysté- 
rieux. L'octogénaire  leur  répond  par  des  considérations  phi- 
losophiques qui  n'ont  rien  de  commun  avec  le  drame.  Mais  le 
vladika,  qui  a  lu,  au  moins  en  russe,  des  tragédies  à  la  Vol- 
taire, ne  néglige  aucune  occasion  de  placer  des  lieux  com- 
muns parfaitement  inutiles. 

A  ces  tirades  déclamatoires  l'hégoumène  fait  heureuse- 
ment succéder  des  conseils  patriotiques  qui  sont  mieux  dans 
la  note  du  poème  : 

Vous  aurez  des  luttes  terribles  à  subir.  Toute  une  tribu  a  renié 
sa  race  et  sert  l'immonde  Mahomet.  Que  sont  devenues  la  Bos- 
nie et  la  moitié  de  l'Albanie?  Que  sont  devenus  vos  frères?  Ah  ! 
si  vous  agissiez  tous  ensemble,  que  ne  feriez-vous  pas  !  Vous 
êtes  destinés  à  porter  la  croix,  à  subir  des  luttes  terribles  avec 
les  vôtres  et  avec  l'étranger.  Lourde  est  la  couronne;  mais  les 
fruits  seront  doux.  Il  n'est  point  de  résurrection  sans  trépas.  Je 
vous  vois  déjà  sous  un  glorieux  linceul.  Mais  l'honneur  et  la  na- 
tion sont  ressuscites  et  sur  lautel  fume  un  pur  encens.  Mourez 
glorieusement,  puisqu'il  vous  faut  mourir. 

Les  guerriers  s'endorment  sur  cette  fin  de  sermon  et  le 
vieil  hégoumène  continue  à  débiter  son  chapelet  auprès  du 
feu  nocturne.  Aux  premières  lueurs  de  l'aurore,  les  Mon- 
ténégrins se  lèvent  et  se  rendent  à  l'église  pour  prêter  ser- 
ment de  délivrer  leur  pays  des  renégats.  Le  serdar  Vouko- 
titch  prononce  la  formule  de  consécration  ou  plutôt 
d'exécration  contre  les  traîtres  : 

Garde  à  vous,  Monténégrins!  Celui  qui  commencera  sera  le 
meilleur  d'entre  nous!  et  celui  qui  trahira,  que  toute  chose  chez 
lui  soit  pétrifiée!  Que  le  Seigneur  Dieu  par  sa  force  pétrifie  la 
semence  dans  son  champ,  qu'il  pétrifie  les  enfants  de  sa  femme. 


LE  POÈME  NATIONAL  DU  MONTÉNKCRO  139 

qu'elle  n'engendre  que  des  lépreux  !  Que  sa  trace  disj)araisse  d'ici- 
bas  !  Qu'aucun  fusil  ne  soit  suspendu  dans  sa  maison!  Qu  il 
n'abatte  aucune  tête  d  ennemi.  Que  sa  maison  soit  privée  d'hon- 
neur! 

Celui  qui  aura  trahi  ses  frères,  ({u'il  n'offre  ni  le  pain  ni  le 
vin  à  l'église  !  Que  sa  bûche  de  Noël  soit  ensanglantée!  Que  son 
jour  de  fête  soit  marqué  j)ar  le  sang! 

Celui  qui  aura  trahi  les  héros,  que  la  rouille  tombe  sur  sa  mai- 
son el  qu'à  ses  funérailles  les  })leureuses  mentent  en  chantant  ses 
louanges  ! 

La  scène  change.  C'est  la  nuit  de  Noël  :  le  vladika  Danilo 
et  riiégoumène  Stéphane,  entourés  de  jeunes  gens,  sont 
assis  auprès  du  foyer  où  brûle  la  bûche  traditionnelle.  Ils 
établissent  le  bûcher  suivant  les  rites  des  ancêtres,  l'arro- 
sent de  vin.  L'hégoumène  se  fait  apporter  une  gouzla  et 
chante.  Il  a  célébré  cette  grande  fête  de  la  chrétienté  à 
Bethléem,  au  mont  Athos,  à  Kiev,  mais  jamais  il  ne  l'a  cé- 
lébrée avec  tant  de  joie  qu'aujourd'hui. 

Et  il  se  met  à  philosopher  sur  ce  thème  banal,  que  la  paix 
n'est  pas  de  ce  monde,  et  sur  cet  autre  qui  ne  l'est  pas 
moins  :  «  Homo  homini  lupus.  »  Ici  encore,  l'auteur  jette 
dans  le  moule  épique  des  pesmas  ',  des  idées  qui  convien- 
draient mieux  aux  alexandrins  de  notre  tragédie  pseudo- 
classique. Le  vladika  Danilo  conclut  avec  résignation  : 

«  Le  feu  est  bon  et  le  vin  encore  meilleur  :  tu  t'es,  mon 
fds,  quelque  peu  échauffé,  et  tu  passes  le  monde  au 
crible.    » 

L'hégoumène  abandonne  ses  thèmes  philosophiques  pour 
revenir  à  la  réalité,  c'est-à-dire  au  péril  qui  menace  les 
Monténégrins  du  côté  des  Turcs  ;  puis  les  interlocuteurs  se 
rendent  à  l'église  pour  fêter  la  Noël. 

Au  moment  où  ils  sortent,  une  fusillade  terrible  éclate 
dans  la  montagne.  Des  guerriers  arrivent  ensanglantés  ;  ils 
racontent  qu'ils  viennent  de  massacrer  tous  les  Turcs  qui  se 
sont  refusés  à  faire  le  signe   de  la  croix.  Ils   ont  brûlé  les 

I.    Chants  épiques  serbes. 


140  SERBES.  CROATES  ET  BULGARES 

maisons  des  renégats  et  détruit  les  mosquées.  Le  prélat  les 
bénit  et  les  remercie. 

Sur  le  portail  de  l'église  apparaît  le  moine  aveugle 
Etienne.  Il  tient  en  main  le  calice  ;  il  invite  les  vengeurs  de 
la  croix  à  communier,  même  sans  s'être  confessés.  L'ex- 
ploit qu'ils  viennent  d'accomplir  leur  assure  de  droit  l'abso- 
lution. 

Après  la  communion  les  vengeurs  de  la  croix  préparent 
un  festin  rustique  et,  une  fois  rassasiés,  ils  se  remettent  à 
danser  le  kolo.  Mais  cette  danse  grave  —  nous  l'avons  fait 
remarquer  tout  à  l'heure  —  n'est  qu'une  évocation  du 
chœur  antique.  Tout  en  rythmant  les  pas  cadencés,  ils 
célèbrent  le  triomphe  de  la   foi  et  la  défaite  des  ennemis  : 

«  O  vous  qui,  les  premiers,  avez  frappé  sur  les  Turcs, 
qui  saura  vous  tresser  des  couronnes  ?  Le  monument  de 
votre  gloire,  c'est  la  liberté  du  Monténégro.    » 

L'hégoumène  Stéphane  reparait  et  célèbre  un  service 
funèbre  pour  les  héros  qui  ont  succombé  dans  la  lutte. 
Leurs  âmes  doivent  se  réjouir.  C'est  la  première  fois  qu'on 
voit  une  pareille  journée  depuis  Kosovo.  Et  l'hégoumène 
évoque  les  noms  de  tous  ceux  qui  sont  morts  pour  la  foi 
et  pour  la  patrie. 

Si  l'auteur  du  poème  avaitété  un  littérateur  expérimenté, 
c'est  sur  cet  épisode  qu'il  aurait  dû  terminer  son  œuvre. 
Mais  il  ne  sait  pas  se  borner  et  il  a  éprouvé  le  besoin  d'en 
ajouter  un  dernier  qui  ne  contribue  en  rien  à  l'intérêt  du 
poème. 

Le  jour  de  la  Nativité  nous  retrouvons  ensemble  le  vladika 
Danilo  et  l'hégoumène  Stéphane.  Un  messager  vient  leur 
raconter  ce  qui  s'est  passé  à  Rieka,  sur  les  bords  du  lac 
Scutari.  Là  aussi  les  Turcs  ont  été  massacrés.  Mais  la  vic- 
toire a  conté  de  grands  sacrifices.  Un  guerrier,  Mandou- 
chitch,  expose  les  détails  de  cette  lutte  et  dans  quelles 
circonstances  son  fusil,  le  vieux  compagnon  de  sa  vie  aven- 
tureuse, a  été  brisé  par  une  balle  ennemie.  Il  pleure  la 
perte  de  son  arme,  il  la  pleure  comme  un  fils  unique, 
comme  un  frère,  et  il  vient  demander  au  vladika  s'il  peut 


LE  POÈME  NATIONAL  DU  MONTÉNÉGRO  lU 

lui  indiquer  un  artisan  capable  de  la  remettre  en  état.  Le 
vladika  le  console  de  son  mieux  et  lui  fait  cadeau  d'un 
nouveau  fusil. 

Cette  arme  nouvelle  que  le  vladika  donne  au  guerrier 
pour  remplacer  l'arme  perdue,  c'était  peut-être  dans  la 
pensée  de  l'auteur  le  symbole  de  la  lutte  que  la  terre  serbe 
doit  avoir  à  soutenir  dans  l'avenir.  Cette  lutte  n'est  pas 
encore  terminée  aujourd  huiet  la  race  serbe  n'a  pas  encore 
réalisé  l'idéal  que  rêvait  pour  elle  l'évêque  guerrier  du 
Monténégro. 


LAGUZLA   DE  MERIMEE 


Un  littérateur  croate,  M.  Tomo  Matic,  a  publié  dernière- 
ment dans  une  revue  technique  l'Avchiv  fur  Slaçische  Phi- 
lologie deux  articles  sous  ce  titre  dilHcile  à  traduire  en 
français  :  Prosper  Mériinéés  Mystifikation  Kroatischen 
Volkslieder,  une  mystification  de  Mérimée  à  propos  de 
chants  populaires  croates.  On  devine  à  première  vue  qu'il 
s'agit  du  volume  intitulé  La  Guzla  ou  choix  de  poésies  illy- 
riques recueillies  dans  la  Dalmatie,  la  Bosnie,  la  Croatie  et 
l'Herzégovine,  qui  parut  à  Paris  en  1827.  M.  Matic,  qui  vit 
tour  à  tour  à  Vienne  ou  à  Agram,  au  milieu  de  tous  les  docu- 
ments concernant  les  Slaves  méridionaux,  est  plus  qualifié 
que  nous  ne  le  sommes  à  Paris  pour  rechercher  les  origines 
de  cette  mystification  depuis  longtemps  démasquée  par 
l'auteur  lui-même  et  pour  relever  ce  qu'il  peut  y  avoir 
d'exact  ou  de  faux  dans  les  textes  inventés  par  Mérimée. 
En  signalant  ce  que  M.  Matic  apporte  de  nouveau  à  l'étude 
d'un  problème  qui  a  déjà  préoccupé  les  histoiùens  de  Méri- 
mée, je  voudrais  ajouter  à  ses  recherches  quelques  faits 
qui  lui  ont  échappé  et  présenter  quelques  observations 
nouvelles  au  sujet  de  ce  célèbre  recueil. 

L'ouvrage  qui  appela  pour  la  première  fois  l'attention  du 
public  français  sur  les  Slaves  méridionaux  parait  avoir  été 
celui  de    l'abbé    Fortis',    Viaggio    in    Dalrnazia    publié    à 


I.  Giovana  Batlista  Fortis  (1741-1801)  entra  dans  l'ordre  des  Augustins 
et  s'occupa  surtout  d'histoire  natui'elle.  11  avait  appris  le  serbo-croate  pour 
voyager  en  Dalmatie.  Son  voyage  eut  un  grand  succès.  Il  fut  traduit  en 
allemand,  en  français  et  en  anglais.  Fortis  fut  bibliothécaire  à  Bologne  et 
secrétaire  de  l'Istituto  nazionale  italiano  à  Milan. 


LA  GUZLA  DE  MÉRIMÉE  113 

Venise,  en  1774,  et  dont  une  traduction  française  en  deux 
volumes  parut  à  Berne,  en  1778.  L'abbé  Fortis  voyageait 
surtout  en  naturaliste  et  en  géologue  ;  mais  il  ne  négligeait 
pas  les  détails  de  mœurs.  Suivant  une  mode  très  répandue 
au  dix-huitième  siècle,  son  livre  est  rédigé  sous  la  forme 
d'un  recueil  de  lettres  adressée  à  divers  personnages  plus  ou 
moins  illustres.  La  première,  adressée  à  Monseigneur  Jacques 
Morosini  à  Venise,  est  un  recueil  d'observations  relatives  à 
la  géologie  et  à  la  faune  de  la  Dalmatie. 

La  seconde,  adressée  à  mylord  comte  de  Bute,  traite  des 
mœurs  des  Morlaques.  Ce  qu'on  appelait  dans  ce  temps-là 
les  Morlaques,  ce  sont  les  indigènes  slaves  de  la  Dalmatie, 
ceux  que  nous  appelons  aujourd'hui  avec  plus  de  justesse, 
les  Serbo-Croates,  et  qui  constituent  le  fond  même  de  la 
population. 

Dans  cette  lettre,  l'auteur  traite  successivement  —  non 
sans  commettre  parfois  quelque  erreur  fort  excusable  — 
de  l'origine  des  Morlaques,  de  l'étymologie  de  leur  nom  ', 
des  différences  qui  existent  entre  les  Morlaques  et  les  habi- 
tants de  la  mer  et  des  îles,  des  haïduks,  des  vertus  morales 
et  domestiques  des  Morlaques,  des  talents  et  des  arts  des 
Morlaques,  de  leurs  superstitions,  de  leurs  manières,  de 
l'habillement  des  femmes  (des  gravures  qui  nous  semblent 
aujourd'hui  un  peu  grotesques  accompagnent  ce  paragraphe), 
du  mariage  chez  les  Morlaques,  de  leurs  aliments,  des 
meubles,  des  cabanes,  de  l'habillement,  des  armes,  enfin  de 
la  poésie,  de  la  musique,  des  danses  et  des  jeux,  de  la  mé- 
decine et  des  funérailles.  L'auteur  donne  en  appendice  à  ce 
chapitre,  qui  se  lit  encore  aujourd'hui  avec  intérêt,  le  texte 
et  la  traduction  d'une  chanson  illyrienne,  la  chanson  sur  la 
mort  de  l'illustre  épouse  d'Asan-Aga,  chanson  que  Mérimée 
a  reproduite  dans  son  volume,  dont  elle  est  le  seul  morceau 
authentique.  Dans  une  note  assez  perfide,  il  fait  allusion  à 
la  version  de  l'abbé  Fortis  et  il  ajoute  :  «  Venant  après  lui, 

I.  Morlaque  représente  primitivement  une  forme  mavrovlali,  c'est-à-dire 
Valaque  (chrétien  du  rite  grec)  noir  ;  noir,  est  une  épithète  de  mépris  qui 
traduit  le  turc  Kara. 


144  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

je  n'ai  pas  la  prétention  d'avoir  fait  aussi  beau  ;  mais  seu- 
lement j'ai  fait  autrement.  Ma  traduction  est  littérale;  c'est 
le»  son  seul  méiite.    » 

Tout  le  reste  de  l'ouvrage  italien  est  consacré  à  des 
études  de  topographie  et  de  géologie,  parmi  lesquelles  on 
rencontre  parfois  quelques  traits  de  mœurs,  quelques  détails 
ethnographiques. 

Dix  ans  après  la  traduction  française  du  livre  de  Fortis, 
parut  un  récit  intitulé  :  Les  Morlaques,  par  Mme  de  Wynne, 
comtesse  des  Ursins  et  Rosenberg.  L'ouvrage  est  dédié  à 
Catherine  II.  L'auteur  s'inspire  du  voyage  de  Fortis  en  Dal- 
matie,  et  des  idées  de  Rousseau.  Elle  nous  fait  de  la  Mor- 
laquie  une  sorte  d'Arcadie  idéale  où  les  enfants  sont  élevés 
dans  le  système  de  l'Emile.  Ses  Morlaques  toutefois,  en 
tant  que  Slaves,  ne  sont  pas  de  simples  abstractions.  Ils 
attendent  de  Catherine  II  la  délivrance  de  leurs  congénères 
opprimés  par  les  Turcs'. 

Dans  son  récit,  l'auteur  intercale  de  prétendus  chants 
populaires,  aussi  fantaisistes  que  le  seront  plus  tard  ceux 
de  Mérimée  :  Chanson  de  Pecb-ep,  Histoire  d'Anka,  Epitha- 
lanie  de  Radomir  aux  noces  de  Jervaz,  etc..  Le  ton  de  ces 
chansons  est  juste  aussi  exact  que  la  couleur  locale  du  ro- 
man, c'est-à-dire  qu'il  n'a  rien  de  commun  avec  la  réalité. 

Au  début  du  dix-neuvièmesiècle,  les  conquêtesdeNapoléon 
mettent  directement  les  Français  en  rapport  avec  les  pays 
illyriens  sur  lesquel  ils  n'ont  jusqu'alors  que  d'assez  vagues 
notions.  Les  armées  napoléoniennes  s'emparent  de  la  Dalma- 
tie,  Raguse  comprise,  de  la  Carinthie,  de  la  Carniole,  de 
ristrie,  d'une  partie  de  la  Croatie.  Un  décret  du  i5  avril 
1811  constitua  avec  ces  divers  pays  une  province  d'Illvrie*, 
dont  Lublania  (Laybach)  fut  la  capitale.  Dans  cette  capitale, 
parait  pendant  quelque  temps  un  journal  français-slave  le 
Télégraphe  illyrien,  dont  Charles  Nodier,  alors  fort  jeune 
encore,  fut  le  collaborateur  «  chargé  de  la  rédaction  du 
texte    français    ».    Nodier   était  un    esprit  curieux,  doublé 

I.  M.  Matic  a  oublié  de  nous  dire  où  ont  paru  les  Morlaques. 


LA  GUZLA  DE  MÉRIMÉE  lih 

d'un  philologue  amateur.  Il  eut  l'idée  d'étudier,  évidem- 
ment avec  l'aide  de  quelques  indigènes,  la  littérature  du 
peuple  au  milieu  duquel  il  était  appelé  à  vivre,  et  il  publia 
dans  le  Télégraphe,  à  dater  du  ii  avril  au  20  juin  i8i3, 
quatre  articles  sous  ce  titre  Poésies  illyrienncs. 

J'ai  eu  autrefois  le  Télégraphe  sous  les  yeux  à  T^aybach, 
j'y  ai  vu  les  articles  de  Nodier,  mais  nous  n'en  avons,  que 
je  sache,  aucun  exemplaire  à  Paris  et  je  ne  puis  citer  ici  que 
les  extraits  que  donne  jNI.  INIatic. 

Nodier,  dans  le  premier  de  ses  articles,  se  plaint  que 
l'étude  de  la  poésie  illyrienne  soit  trop  négligée  :  «  Pour- 
quoi, dit-il,  un  homme  instruit,  spirituel  et  sensible  ne 
s'occuperait-il  pas  de  recueillir  ces  vieux  monuments  de  la 
poésie  illyrique  et  de  les  faire  imprimer  en  corps  ?  Ce  serait 
peut-être  le  moyen  de  faire  renaître  l'amour  de  cette  belle 
langue  nationale,  qui  a  aussi  ses  classiques  et  ses  chefs- 
d'œuvre.    » 

Nodier  songe  peut-être  aux  vieux  monuments  de  la  litté- 
rature ragusaine  dont  il  a  entendu  parler  ;  il  songe  aussi 
aux  poèmes  populaires,  dont  il  a  pu  lire  un  spécimen  dans 
le  Voyage  en  Dalmatie  \  Au  moment  même  où  il  émettait 
ce  vœu,  le  serbe  Vouk  Karadjitch  préparait  son  recueil  de 
Chants  populaires  serbes  qui  parut  à  Vienne  pour  la  pre- 
mière fois  en  181  4  et  qui,  considérablement  augmenté  dans 
les  éditiens  ultérieures,  constitue  encore  aujourd'hui  le  plus 
beau  monument  de  la  poésie  populaire  dans  les  pays  slaves. 
Dans  le  deuxième  et  le  troisième  article,  Nodier  s'occupe 
de  la  Chanson  de  la  noble  femme  d'Asan-Aga  qu'il  connais- 
sait d'après  le  texte  de  Fortis. 

Enfin,  dans  le  quatrième  et  dernier  article,  il  traduit  un 
petit  poème  du  poète  ragusain  Ignace  Giorgic  (lôyS-iySy)  ; 
la  traduction,  bien  entendu,  n'est  pas  faite  d'après  l'origi- 
nal. Il  s'inspire  d'une  traduction  ou  plutôt  d'une  paraphrase 


I.  Nodier  ne  se  doute  pas  que  la  langue  des  Slaves  au  milieu  desquels  il 
vit  est  fort  différente  de  la  lang-ue  serbo-croate,  qui  est  à  proprement  parler 
l'idiome  illyrien. 


J46  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

italienne  publiée  par  un  autre  Ragusain  le  Père  Appendini 
dans  ses  Nolizie  istorico-criticlie  sidl'antichità,  storiae  lettera- 
tura  diRagusa  (Raguse  i8o2-i8o3).  Nodier  a  recueilli  cette 
traduction  plus  tard  dans  ses  œuvres  (Paris,  i832,  T.  III, 
p.  i63).  Dans  ce  quatrième  article,  il  annonçait  l'intention  de 
consacrer  une  étude  détaillée  au  grand  poème  de  Gondola 
(Gundulic)  intitulé  L'Osmanide.  Les  circonstances  ne  lui 
ont  pas  permis  de  réaliser  ce  projet. 

Les  Français  durent  évacuer  Laybach  et  Nodier  retourna 
dans  sa  patrie.  Mais  il  n'avait  pas  oublié  l'impression  qu'a- 
valent faite  sur  lui  les  types  qu'il  avait  observés.  En  1818, 
il  publie  un  roman  intitulé  Jean  Sbogai-,  une  histoire  de 
brigands  dont  la  couleur  locale  est  assez  vague,  mais  dont 
l'action  se  passe  tour  à  tour  en  Dalmatie,  au  Monténégro, 
en  Istrie.  A  beau  mentir  qui  vient  de  loin,  dit  le  proverbe, 
qui  cette  fois  encore,  se  trouva  justifié. 

Trois  ans  plus  tard,  en  1821,  Nodier  publiait  une  autre 
nouvelle  assez  singulière  sous  ce  titre  :  Sniarra  ou  les  dé- 
mons de  la  nuit,  Songes  romantiques,  traduits  de  l'esclavon 
du  comte  Maxime  Odin.  Par  esclavon  il  faut  évidemment 
entendre  ici  l'illyrien,  autrement  dit  le  croato-serbe.  Quant 
au  nom  de  Maxime  Odin  que  Nodier  dit  être  le  pseudo- 
nyme d'un  noble  ragusain,  ce  nom  est  fort  mal  inventé. 
Odin  appartient  à  la  mythologie  germanique  et  jamais  un 
Slave  n'aurait  l'idée  de  donner  ce  nom  à  son  fds  mais  en 
le  prenant,  Nodier  ne  pensait  pas,  je  crois,  au  dieu  Scandi- 
nave. 

Dans  la  première  édition  de  ce  récit  fantastique  Nodier 
déclare  que  le  manuscrit  du  comte  Maxime  Odin  lui  a  été 
communiqué  par  un  chevalier  Feodorovich  Albinoni  et  il 
nous  apprend  que  Smarra  et  le  nom  du  mauvais  esprit  au- 
quel les  anciens  rapportaient  le  triste  phénomène  du  cau- 
chemar. Le  même  mot,  dit-il,  exprime  encore  la  même  idée 
dans  la  plupart  des  dialectes  slaves.  Mora  est  en  effet  un 
mot  serbe  qui  désigne  l'incube,  le  démon  qui  trouble  les 
nuits,  le  cauchemar,  et  il  a  des  analogies  dans  les  diverses 
langues  slaves. 


LA  GUZLA  DE  MÉRIMÉE  147 

A  la  suife  de  Smarra,  Nodier  donne  en  appendice  trois 
poèmes  slaves  qu'il  présente  comme  authentiques  et  dont 
deux  le  sont  en  effet  (L«  Femme  d'Asan  est  un  chant  popu- 
laire, et  La  Luciole,  une  œuvre  de  lettré).  Le  troisième 
poème  intitulé  Le  Bey  Spalatin  est  une  mystification  pure 
et  simple. 

Je  ne  voudrais  pas  prendre  congé  de  Nodier  sans  signaler 
encore  de  lui  un  morceau  fort  peu  connu  qui  mérite  d'être 
rappelé  ici.  Appelé  à  collaborer  au  Dictionnaire  de  la  con- 
versation, dont  la  première  édition  parut  entre  les  années 
i832  et  1889,  Nodier  se  ressouvint  de  son  séjour  en  Illyrie  ; 
on  lui  demanda  ou  il  proposa  d'écrire  un  article  Langue  et 
Littérature  illvrienne,  et  cet  article  a  été  réimprimé  sans 
changement  au  tome  onzième  de  la  deuxième  édition  de  ce 
répertoire,  qui  parut  à  Paris  en  i856.  Cet  article  est  bien 
curieux,  comme  spécimen  d'ignorance  naïve  et  de  creuse 
phraséologie.  Les  trois  quarts  sont  consacrés  à  des  diva- 
gations plus  ou  moins  exactes  sur  les  chants  des  Guzlars, 
ou  rhapsodes  serbes.  Nodier  se  permet  d'émettre  grave- 
ment un  diagnostic  à  propos  de  cette  langue  illvrienne  qu'il 
ignore  et  de  cette  littérature  qu'il  ne  soupçonne  pas,  et  sur 
laquelle  il  aurait  pu  trouver  quelquesindications  ànnsV His- 
toire des  littératures  slaves,  de  Schafarik,  publiée  à  Prague 
en  1826.  «  —  Je  ne  sais,  dit-il  gravement,  si  la  langue 
slave  aura  jamais  une  littérature  classique.  Je  l'en  crois  très 
digne  sous  tous  les  rapports.    » 

Le  bon  Nodier  ignore  absolument  que  cette  période  de 
littérature  classique  est  close  depuis  longtemps.  Elle  em- 
brasse le  xvi"  et  le  xvii"^  siècles.  Il  déclare  gravement  que 
V Osmanide  de  Gundulic  n'existe  que  dans  la  bouche  des 
rhapsodes  et  dans  quelques  manuscrits  très  rares  ;  que  le 
nom  de  ce  poète  est  ignoré  dans  tous  le  reste  de  l'Europe. 
Or,  V Osmanide  n'est  pas  un  de  ces  poèmes  populaires  que 
nous  récitent  les  rhapsodes.  Elle  avait  été  publiée  en  i8o3 
et  en  1827  (J'ai  cette  édition  de  1827  dans  ma  bibliothèque). 
Elle  avait  été   traduite  en  latin  dès  1826. 

En    i84o,  un  écrivain  polonais  qui  ne   manquait   pas  de 


148  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

talent,  Christian  Ostrowski,  crut  devoir  dédier  à  Nodier  un 
article  sur  Gundulic  qui  parut  dans  la  Reçue  du  Nord.  Pour 
donner  une  idée  de  ce  poème,  il  en  traduisit  deux  chants, 
le  huitième  qui  est  authentique  et  le  quatorzième  qui  a  été 
fabrique  par  le  comte  Sorgoou  Sorkocevic  au  dix-neuvième 
siècle  pour  combler  une  lacune  des  manuscrits.  Le  sens, 
critique  manquait  en  ce  temps-là  à  tous  ceux  qui  s'occu- 
paient chez  nous  des  littératures  slaves. 

On  délirait  à  qui  mieux  mieux.  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est 
probablement  Nodier  qui  appela  l'attention  de  Mérimée  sur 
la  poésie  populaire  des  Slaves  méridionaux  et  qui  lui  révéla 
l'existence  de  Fortis  et  des  Guzlars. 

Mérimée  a  raconté  lui-même  dans  la  préface  de  la  seconde 
édition  de  La  Guzla  (18/12),  dans  quelles  circonstances- 
l'idée  de  cette  mystification  lui  était  venue.  Il  avait  conçu 
avec  son  ami  Ampère  le  projet  de  faire  un  voyage  dans 
l'Europe  orientale;  mais  l'argent  manquait  :  «  L'idée  nous, 
vint  d'écrire  notre  voyage,  de  le  vendre  avantageusement 
et  d'employer  nos  bénéfices  à  voir  si  nous  nous  étions  trom- 
pés dans  nos  descriptions  ».  Ampère,  que  je  sache,  ne  prit 
pas  la  fantaisie  au  sérieux  et  n'écrivit  rien.  Mérimée,  lui, 
se  chargea  de  «  recueillir  »  d'avance  les  chansons  popu- 
laires de  l'Illyrie.  Pour  se  préparer,  il  lut  le  «  Voyage  en 
Dalmatie  de  l'abbé  Fortis  et  une  assez  bonne  statistique 
des  anciennes  provinces  illyriennes  rédigée  —  je  crois,  dit 
dédaigneusement  le  mystificateur  qui  a  déjà  oublié  ses 
sources  —  par  un  chef  de  bureau  au  ministère  des  Affaires 
Étrangères  ».  Après  de  longues  recherches  M.  Matic  a  été 
assez  heureux  pour  mettre  la  main  sur  l'ouvrage  auquel  il 
est  fait  ici  illusion.  Il  est  intitulé  :  Voyage  en  Bosnie  dans 
les  années  i8oj  et  1808,  par  Amédée  Chaumette  Desfossés , 
ancien  Consul  de  France  en  Turquie,  ancien  chancelier  du 
Consulat  général  de  Bosnie  (Paris,  1822).  Mérimée  dans  la 
lettre  adressée  au  bibliophile  russe  Sobolevsky  (18  janvier 
i835)  parle  d'une  petite  brochure  d'un  consul  français  à 
Banialouka. 

Ce  consul  est  évidemment  Chaumette  Desfossés.  On  cou- 


LA  GUZLA  DE  MÉRIMÉE  149 

slate  en  effet  que  Mérimée  lui  a  emprunté  le  sujet  de  la 
ballade  intitulée  :  la  Mort  de  Thomas  II,  roi  de  Bosnie,  où 
il  a  reproduit  presque  littéralement  dans  les  notes  quelques 
pages  du  consul.  Mérimée  nous  apprend  que  Nodier,  qui, 
le  premier,  avait  introduit  en  France  la  ballade  de  la  femme 
•d'Asan-Aga,  accusait  l'auteur  de  La  Guzla  de  plagiat.  11 
nous  apprend  aussi  que,  pour  interpréter  littéralement  cette 
ballade,  il  s'était  adressé  à  une  personne  sachant  le  russe 
qui,  naturellement,  n'avait  pu,  sur  certains  points,  lui 
donner  que  des  indications  fausses,  comme  ferait  un  Fran- 
çais qui  voudrait  interpréter  l'espagnol  ou  l'italien  sans 
avoir  étudié  ces  langues. 

C'est  en  1827  que  parut  à  Paris,  le  volume  intitulé  :  La 
Guzla,  ou  Choix  de  poésies  illyriques  recueillies  dans  la  Dal- 
matie,  la  Bosnie,  la  Croatie  et  l'Herzégovine  Qx  Paris,  chez 
Levrault,  rue  de  la  Harpe  et  rue  des  Juifs,  33,  à  Stras- 
bourg). Le  volume  était  imprimé  chez  Levrault  à  Stras- 
bourg. J'ai  la  bonne  fortune  d'avoir  dans  ma  bibliothèque 
la  première  édition  qui  fait  partie  des  éditions  dites  roman- 
tiques et  qui  est  aujourd'hui  très  recherchée  des  biblio- 
philes. Elle  constitue  tout  ensemble  une  édition  des  roman- 
tiques et  un  précieux  alsaticum.  Elle  est  précédée  d'une 
lithographie  tirée  à  Strasbourg,  chez  Levrault,  signée  A.  Br. 
et  qui  n'a  pas  reparu  dans  les  éditions  ultérieures.  Cette 
lithographie  représente  le  portrait  d'un  barde  illyrien 
accroupi  et  en  train  de  racler  son  instrument.  Le  type  et 
les  accessoires  sont  exacts.  Il  serait  intéressant  de  savoir 
où  Mérimée  s'était  procuré  les  documents  nécessaires.  La 
physionomie  du  Guzlar  était,  comme  l'a  démontré  M. 
Tourneux,  le  portrait  plus  ou  moins  défiguré  de  Mérimée'. 

Mérimée  consacre  à  ce  personnage  imaginaire  une  notice 
où  il  a  entassé  des  détails  romanesques  qui  ne  concor- 
dent pas  entre  eux.  Il  raconte  qu'à  l'âge  de  dix-huit  ans, 
Mafflanovitch  —  c'est  le  nom  de  son  héros  —  fut  converti 


I.  Voir  la  cinquième  livraison  de  V Age  du  Romantisme.  (Paris,  Marmier  et 

Cie,    1888). 


150  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

à  l'islamisme  et  il  nous  apprend  un  peu  plus  loin  que  vers 
l'âge  de  soixante  ans,  le  Guzlar  était  un  ivrogne  fieffé.  Si 
l'on  voulait  tirer  quelque  chose  de  lui,  il  fallait  le  faire 
boire  ;  car  il  ne  se  sentait  inspiré  que  lorsqu'il  était  à  peu 
près  ivre.  On  sait  combien  l'ivrognerie  est  rare  chez  les 
Slaves  méridionaux  et  à  plus  forte  raison  chez  ceux  qui 
sont  musulmans. 

Personne,  ni  en  France,  ni  à  l'étranger,  ne  s'est  demandé 
ce  que  pouvait  bien  vouloir  dire  ce  nom  de  Maglanovitch 
et  je  m'étonne  que  M.  Matic  ne  se  soit  pas  posé  la  question. 
Masla  en  serbo-croate  veut  dire  le  brouillard.  Mérimée  évi- 
demment  n'ignore  pas  la  signification  du  mot.  Le  nom  de 
son  Guzlar  veut  donc  dire  :  Fils  du  hrouillard.  En  le  donnant 
à  son  héros,  l'auteur  de  la  supercherie  se  moque  agréable- 
ment de  lui-même  et  du  lecteur.  D'ailleurs,  vers  i83o  la 
poésie  ossianique  était  encore  fort  à  la  mode  et  les  brouil- 
lards d'Ecosse  charmaient  encore  les  imaginations. 

Notre  public  était  alors  absolument  ignorant  de  la  poésie 
des  Slaves  méridionaux.  Mérimée  lui-même  en  avait  si  peu 
l'idée  qu'il  composa  tous  ses  chants  en  couplets  de  cinq  à 
huit  lignes  de  prose  qui  sont  censés  correspondre  à  des 
strophes  de  l'original.  Or,  la  poésie  populaire  serbo-croate 
ne  connaît  pas  les  strophes.  Le  récit  coule  d'une  façon  con- 
tinue en  vers  décasyllabiques  analogues  pour  la  structure 
aux  vers  des  contes  de  Voltaire  ou  de  La  Fontaine,  ou  en 
vers  octosyllabiques. 

Si  l'auteur  de  la  Guzla  ne  connaissait  guère  la  rythmique 
des  pesmas,  il  n'avait  guère  plus  d'idée  des  noms  propres 
sud-slaves.  Sauf  quelques  noms  empruntés  à  Fortis,  les 
noms  propres  de  La  Guzla.  sont  fabriqués  de  toute  pièce, 
(quelques-uns  sur  des  types  grecs  Stamati,  Kaïmis),  ou 
sont  des  noms  russes  qui  étaient  déjà  connus  en  France 
dans  les  premières  années  du  dix-neuvième  siècle  :  Alexis, 
Fedor,  Prascovie  '  (celui-ci  popularisé  par  le  récit  de  Xavier 


1.    Prascovie  est  tout  simplement  la  transcription    du    grec  Paraskeue  qui 
veut  dire  vendredi  (le  jour  où  l'on  se  prépare  au  Sabbat). 


LA  GUZLA  DE  MÉRIMÉE  151 

de  Maistre,  Z/rt  Jeune  Sibérienne^, 'W\i\d'imiv,^asiasii\,  etc.. 
Mérimée,  comme  nous  le  savons  par  sa  correspondance, 
n'appril  le  russe  que  vers  i848.  Il  avait  sur  le  monde  sud- 
slave  des  idées  aussi  vagues  (|ue  le  poète  russe  Pouchkine 
dont  l'érudition  était  absolument  incapable  de  contrôler 
l'authenticité  de  La  Gnzla.  11  en  traduisit  naïvement  (quel- 
ques morceaux  sous  ce  titre:  Chants  des  Slat>es  occidentaux. 
Le  dernier  biographe  de  iNIériméc,  M.  Filon,  dit  à  pro- 
pos du  succès  de  La  Guzla  en  Russie  et  notamment  auprès 
du  poète  Pouchkine  :  «  Ce  fait  donne  à  réfléchir  :  lorsque 
le  génie  d'une  grande  race  représentée  par  son  poète  le 
plus  illustre,  se  reconnaît  dans  une  manifestation  littéraire, 
personne  n'a  plus  le  droit  de  mépriser  cette  manifestation, 
pas  même  celui  qui  en  est  l'auteur.  »  Une  grande  race  se 
divise  en  un  certain  nombre  de  peuples  fort  éloignés  les 
uns  des  autres,  absolument  différents  de  culture  et  de  litté- 
rature. A  certaines  époques  de  l'histoire,  ces  peuples 
s'ignorent  absolument.  D'ailleurs  dans  le  peuple  ou  même 
chez  les  lettrés,  il  n'est  rien  d'aussi  facile  à  faire  admirer 
qu'une  mystification  littéraire.  Une  dizaine  d'années  avant 
l'apparition  de  La  Gnzla  le  Tchèque  Hanka  avait  publié  un 
recueil  de  chants  épiques  et  lyriques  soi-disant  datant  du 
moyen-âge  et  dont  il  montrait  le  manuscrit,  soi-disant  ori- 
ginal, qui  est  toujours  conservé  au  Musée  de  Prague. 
Tchèques,  Polonais,  Russes,  Serbes,  tout  le  monde  s'y  est 
laissé  prendre  et  moi  aussi  dans  ma  jeunesse.  Il  y  a  trente 
et  quelques  années  une  bande  d'imposteurs  bulgares  sous 
les  auspices  d'un  nommé  Verkovitch,  a  lancé  dans  les  pays 
balkaniques  un  prétendu  Veda  Slat>e  qui  a  fait  l^ien  des 
dupes  à  Sofia,  à  Belgrade,  à  Prague,  à  Pétersbourg  et  même 
à  Paris.  Mon  excellent  prédécesseur  au  Collège  de  France, 
A.  Chodzko  s'est  brouillé  avec  moi  parce  que  je  me  refusais 
à  partager  son  admiration*.  Qui  donc  a  dit  :  «  Mundus  vult 
decipi.  Decipiatur  mundus  ?   » 


I.  Voir  dans    mes    Nouvelles    Éludes    Slaves,   l'essai    intitulé  :  Un  essai  de 
mystification  littéraire  (Paris,  Leroux,   1880). 


152  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

A  côté  du  poète  russe  Pouchkine,  M.  Matic  cite  parmi  les 
dupes  les  plus  célèbres  de  Mérimée,  l'Anglais  Bowring, 
l'Allemand  Gehrardt,  qui,  dans  sa  traduction,  déclarait  : 
que  «  familier  avec  la  structure  périodique  de  la  rythmique 
serbe  »  la  traduction  de  La  Giizla  lui  avait  été  facile 
(Vorhaus  mit  dem  Periodenbau  Serbischer  Rythmikvertraut, 
war  ihm  die  Arbeit  leicht). 

Schafarik,  dans  les  notes  complémentaires  qu'il  avait 
préparées  pour  une  future  édition  de  son  Histoire  de  la  lit- 
térature slave  (Geschichte  der  Slawischen  Sprache),  qui 
avait  été  éditée  à  Ofen  en  1826  (p.  /igô  de  la  deuxième  édi- 
tion parue  à  Prague  en  1869),  note  La  Guzla  parmi  les 
recueils  de  chants  sud-slaves  et  il  ajoute  :  «  On  attribue  ce 
recueil  au  comte  de  Sorgo  (né  en  17/19,  iTit)i't  en  1826),  qui 
avait  supplée  les  chants  manquants  de  l'Osmanide,  de  Gun- 
dulic  )).  En  revanche,  l'Allemand  E.  V.  0.  (Olbrecht)  dans 
sa  Geschichte  der  Slavischen  Sprache  (Leipzig,  1887),  con- 
naît déjà  la  mystification  de  Mérimée  (p.  91). 

M.  Matic  et  les  autres  commentateurs  de  Mérimée  ont 
ignoré  une  autre  dupe  non  moins  illustre  que  Pouchkine, 
son  ami  et  son  rival,  le  poète  polonais  Mickiewicz.  Ce  fut 
peut-être  pendant  le  séjour  de  Mickiewicz  à  Moscou  que 
l'attention  du  poète  fut  attirée  —  et  je  croirais  volontiers 
que  c'est  par  Pouchkine  —  sur  La  Guzla  et  notamment 
sur  la  prétendue  ballade  intitulée  Le  Morlacjue  à  Venise.  A 
Moscou,  Mickiewicz  se  sentait  exilé,  dépaysé',  comme  le 
héros  de  Mérimée  transporté  de  la  rude  Dalmatie  dans  la 
cité  des  lagunes.  La  ballade  de  Mérimée  correspondait  à 
Tétat  de  son  âme.  Il  la  traduisit  et  dans  les  premières 
éditions  de  ses  œuvres  le  poème  figure  avec  cette  mention 
un  peu  hasardée,  Z  serbskiego  (traduit  du  serbe).  Le  poème 
est  précisément  de  ceux  que  Pouchkine  avait  traduits. 
Pouchkine  avait  mis  Le  Morlaque  en  vers  blancs,  dont  les 
couplets  forment  des  groupes  inégaux.  Mickiewicz  l'a  tra- 


I.  Voir  sur  Mickiewicz  mon  étude  dans    Russes  et   Slaves  (3*  série,  Paris, 
1899)- 


LA  GUZLA  DE  MÉRIMÉE  153 

duit  en  strophes  de  six  vers,  deux  rimes  alternées  et  deux 
rimes  plates. 

Le  premier  traducteur  des  poésies  complètes  de  Mickie- 
wicz,  Christian  Ostrowski  (dont  la  traduction  parut  pour 
la  première  fois  en  i844  et  passa  évidemment  sous  les  yeux 
de  Mickiewicz)  a  pris  le  poème  pour  une  adaptation  origi- 
nale et  l'a  retraduit  en  français. 

Mérimée  ne  dut  pas  médiocrement  se  divertir  s'il  eut 
connaissance  de  cette  traduction  et  j'imagine  qu'elle  eût 
aussi  singulièrement  réjoui  Spoelberch  de  Lovenjoul  qui  a 
oublié  Mickiewicz  dans  sa  bibliographie  de  Mérimée.  Mys- 
tifier à  la  fois  les  deux  plus  grands  poètes  de  la  race  slave, 
cette  bonne  fortune  n'a  pas  été  donnée  à  tout  le  monde  ! 

Voici  d'un  autre  côté  le  texte  de  Mérimée,  de  l'autre  la 
version  d'Ostrowski. 

„  T»/r.       ,  Texte  d'Ostrowski 

lEXTE  DE  Mérimée.  „  nr-  i  ■ 

a  après  Mickiewicz. 

Quand      Prascovie      m'eut  Après  avoir  dépensé   mon 

abandonné,      quand      j'étais  dernier     sequin,    lorsqu'une 

triste  et  sans  argent,  un  rusé  perfide  sirène' m'eut  trompé, 

Dalmate  vint  dans  ma  mon-  je  m'en  allais  tout  triste  :  un 

tagne  et  médit  :  «  Va  à  cette  Italien    me   rencontra   et  me 

grande  ville  des  eaux;lesse-  dit  :  «   Viens,   Dimitri,  nous 

quins  y  sont  plus  communs  irons  à   la    ville    des    mers, 

que  les   pierres    dans  notre  nous     trouverons     plus     de 

pays.    »  belles  filles   et  plus  d'argent 

dans  ses  murs  que  de  pierres 
dans  les  montagnes. 

Les  soldats  sont  couverts  «  Lessoldatsy  sonthabillés 
d'or  et  de  soie  :  et  ils  passent  d'or  et  de  soie  ;  ils  boivent 
leur  temps  à  toutes  sortes  de  bien  et  s'amusent  mieux  en- 
plaisirs  ;  quand  tu  auras  ga-  core  ;  ils  te  donneront  à  mon- 
gné  de  l'argent  à  Venise,  tu  ger,  à  boire,  et  riche  te  rcn- 


I .  Le  texte  de  Mickiewicz  dit  tout  simplement  une  femme  :  sirène  est  de 
l'invention  d'Ostrowki. 


Iu4  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

reviendras  dans  ton  pays  verront  chez  toi  !  A  ton 
avec  une  veste  galonnée  d'or  retour,  un  galon  d'or  brillera 
et  des  chaînes  d'argent  à  ton  sur  ta  kurtka',  et  ton  sabre 
hanzar.  turc  pendra  sur    un  cordon 

d'argent. 
Et  alors,  ô  Dimitri,  quelle  «  Quand  tu  paraîtras  dans 

jeune  fille  ne  s'empressera  lehameau,lesfemmessur  ton 
pas  de  l'appeler  de  sa  fenêtre  passage  se  presseront  aux 
et  de  te  jeter  son  bouquet,  fenêtres  ;  et,  quand  tu  t'arrê- 
quand  tu  auras  accordé  ta  teras  en  chantant  sous  les  fe- 
guzla?Monte  avec  moi, crois-  nêtres,  elles  te  jetteront  des 
moi,  et  viens  à  la  grande  bouquets  dans  le  tchapka. 
ville,  tu  y  deviendras  riche  Viens,  viens,  Dimitri,  nous 
assurément.  monterons   dans    le  vaisseau 

de  pierre,   nous  nous  ferons 
citadins    et   nous    serons   ri- 
ches.  )) 
Je  l'ai  cru,  insensé  que  j'é-         Insensé,  je  me  laissai  per- 
lais, et  je  suis  venu  dans  ce     suader,  je  quittai  ma  patrie, 
grand    navire     de     pierres  ;     moi  montagnard,  et  je  mon- 
mais  l'air   m'étouffe   et  leur     tai  sur  ce  vaisseau  de  pierre 
pain  est  un  poison  pour  moi  ;     qu'on   appelle  Venise.  Ici  je 
je   ne    puis    faire    ce   que  je     sens   le  poison  dans  le   pain 
veux;    je   suis     comme     un     quotidien,  je  cherche  en  vain 
chien  à  l'attache.  la  fraîcheur  dans  l'air  enve- 

nimé.   Plus    de    pensée     sé- 
rieuse,   plus    de  liberté  ;  je 
meurs  garotté  comme  un  do- 
gue à  la  chaîne. 
Les    femmes    se   rient    de  Quand  je  conte  mes  soucis 

moi  quand  je  parle  la  langue  aux  jeunes  filles,  les  petites 
de  mon  pays,  et  ici  les  gens  folles  rient  de  mon  accent 
de  nos  montagnes  ont  oublié  étranger.  Ici  même,  les  mou- 
la leur  aussi  bien  que  nos  tagnards,  mes  compatriotes, 
vieilles  coutumes  ;  je  suis  un     ont  adopté  une  nouvelle  lan- 

I.  Kurtka,  mot  polonais  ;  vêtement  coarl,  dii  latin  CurLus. 


LA  GUZLA  DE  MÉRIMÉE  153 

arbre  transplanté  en  été,  je  gue  et  des  monus  nouvelles, 
sèche  et  je   meurs.  Je  suis  comme  un  arbre  trans- 

planté vers  le  milieu  de  l'an- 
née  ;     le    soleil    brûle    son 
écorce    et    le    vent   disperse 
son  feuillage. 
Dans  ma   montagne,  lors-  11  est  doux  sur  la  montagne 

que  je  rencontrais  un  homme,  de  rencontrer  un  visage  de 
il  me  saluait  en  souriant  et  connaissance.  Là,  c'étaient 
me  disait  :  Dieu  soit  avec  loi,  tous  de  vieux  amis.  Salut  ! 
fils  d'Alexis  ;  mais  ici  je  ne  s'écriaient-ils,  salut  au  fils 
rencontre  pas  une  figure  d'Alexis  !  Ici  je  ne  rencontre 
amie,  je  suis  comme  une  aucune  figure  amie.  Je  suis 
fourmi  jetée  par  le  vent  au  comme  la  fourmi  élevée  dans 
milieu  d'un  vaste  étang.  les  bois  que  le  vent  jette  au 

milieu  d'un  étang  glacé  ! 


L'ÉVÊQUE  STROSSMAYER 


Jai  eu  plus  d'une  fois  l'occasion  de  m'occuper  de  l'illustre 
prélat  dont  le  nom  figure  en  tête  cette  étude  ^  Je  voudrais 
particulièrement  ici  insister  sur  le  rôle  de  INIécène  qu'il  a 
joué  pendant  plus  d'un  demi-siècle  chez  les  Slaves  méri- 
dionaux. Je  ne  reprends  de  sa  bibliographie  que  ce  qui 
est  absolument  nécessaire  pour  bien  comprendre  ce  rôle. 


I 


Il  était  né  en  i8i5  à  Osiek  (Esseg),  en  Slavonie.  Sa  fa- 
mille était,  comme  le  nom  l'indique  d'origine  allemande  ; 
mais  elle  était  depuis  longtemps  slavisée.  Son  père  était 
un  marchand  de  chevaux  absolument  illettré  ;  sa  mère 
aimait  la  lecture  et  l'initia  de  bonne  heure  aux  œuvres  de 
Vouk  Karadjitch,  le  restaurateur  de  la  littérature  serbe,  et 
à  celle  du  satirique  populaire  Relkovic  -.  Il  fit  des  études 
brillantes  au  séminaire  de  Diakovo,  et  fut  envoyé  pour  se 
perfectionner  au  séminaire  central  de  Pesth  (En  ce  temps- 
là  on  ne  disait  pas  encore  Budapest).  Là,  il  se  mêla  à  ce 
groupe  de  jeunes  Slaves  qui  se  réunissaient  autour  du  poète 
Kollar,  le  chantre  du  Panslavisme,  l'apôtre  de  la  mutualité, 

1.  Voir  dans  Le  Monde  Slave  (2^  étiit.),  Afjram  et  les  Croates,  Un  évêqiie 
slave  et  les  Souvenirs  d'un  Slavophile,  chap.  m. 

3.  Ecrivain  né  et  mort  en  Slavonie  (1782-1798).  Il  prit  part  comme  offi- 
cier à  la  guene  de  Sept  ans.  Il  a  laissé  entre  autres  un  volume  de  Satires  qui 
a  été  souvent  réimprimé. 


L'ÉVÊQUE  STROSSMAYER  137 

de  la  solidarité  slave'.  KoUar  était  un  pasteur  protestant; 
mais  pour  lui  le  Slavisme  était  une  forme  de  la  religion  et 
dans  cette  religion  communiaient  les  représentants  des  con- 
fessions les  plus  diverses  ;  des  luthériens,  des  calvinistes, 
des  orthodoxes,  des  catholiques. 

Dans  cette  province  de  Slavonie  où  il  avait  été  élevé,  le 
futur  évêque  rencontrait  à  chaque  pas  des  Serbes  ortho- 
doxes et  des  Israélites. 

La  tolérance,  sous  les  formes  les  plus  nobles  de  la  cha- 
rité chrétienne,  fut  un  des  dogmes  de  sa  vie.  Kollar  prêchait 
l'union  spirituelle  des  quatre  grands  groupes  slaves,  russe, 
polonais,  tchèque  et  illyrien.  Cette  union  bénie,  l'évèque 
ne  cessa  de  la  rêver.  11  eût  voulu  la  réaliser  dans  le  do- 
maine moral  et  dans  le  domaine  religieux.  Mais  son  cœur 
s'attacha  plus  particulièrement  au  groupe  illvrien  ou  sud- 
slave  (jugoslavenski),  comme  on  la  dénommé  depuis,  et, 
dans  ce  groupe,  il  traita  toujours  avec  la  même  bienveil- 
lance les  Croates  catholiques  et  les  Serbes  orthodoxes. 
Dans  un  mandement  publié  à  l'occasion  du  Carême  de 
l'année  1881,  il  s'exprimait  en  ces  termes  : 

«  Nous  vivons,  disait-il,  côte  à  côte  avec  des  frères  du 
rite  oriental.  Soyons  donc  pour  eux  pleins  de  charité  et  de 
bonté  et  souvenons-nous  que  la  preuve  la  plus  éclatante  de 
la  vraie  foi,  c'est  la  charité  pure  et  bienfaisante  ;  souvenons- 
nous  que  la  charité  est  cette  force  qui  domine  tout,  à  la- 
quelle personne  ne  peut  résister.  Aimons  sincèrement  les 
frères  avec  lesquels  nous  vivons,  non  pas  seulement  parce 
qu'ils  sont  de  notre  sang  et  de  notre  nation,  et  qu'ils  ont 
le  même  avenir  que  nous,  mais  aimons-les  aussi  parce  que 
leur  liturgie  est  belle  et  majestueuse  et  qu'elle  a  été  intro- 
duite dans  l'église  par  saint  Basile  et  saint  Jean-Chrysostome 
que  nous  honorons  et  implorons  comme  des  saints  agréables 
à  Dieu,  parce  que  sur  leurs  autels  comme  sur  les  nôtres 
apparaît  le  Dieu  vivant,  parce  que  dans  leurs  chants  sacrés 


I.  J'ai  étudié  l'œuvre  de  Kollar  au  premier  volume  de   Russes  et   Slaves. 
(Paris,  Hachette,  1889). 


158  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

la  Aoix  magique  de  l'Orient  résonne  aussi  belle  que  chez 
nous  celle  de  l'Occident;  n'écoutons  jamais  ceux  qui  vou- 
draient nous  diviser  en  quelque  façon.  Ceux-là  sont  évi- 
demment nos  ennemis  communs. 

«  Les  uns  et  les  autres,  nous  honorons  et  invoquons  saint 
Cyrille  et  saint  Méthode  *,  et  notre  dévotion  est  agréable  à 
Dieu.  Que  ces  deux  saints  noms  nous  unissent  dans  une 
amitié  fraternelle.  » 

Ces  sentiments  de  bienveillance  et  de  charité  vraiment 
chrétienne,  l'évêque  les  pratiquait  non  seulement  vis-à-vis 
de  ses  congénères  orthodoxes,  mais  vis-à-vis  des  protestants 
de  toute  nationalité.  Parmi  les  étrangers  notables  dont  il 
reçut  la  visite  dans  son  palais  de  Diakovo,  je  note  deux 
protestants  distingués,  l'un  Français,  l'autre  Belge.  M.  Eu- 
gène Perrot,  aujourd'hui  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie 
des  Inscriptions,  visita  au  cours  de  l'année  1869,  Mgr  Stross- 
mayer.  Il  a  publié  une  relation  fort  intéressante  de  cette 
visite  dans  le  Tour  du  Monde  (janvier  1870).  Je  me  con- 
tente d'en  extraire  quelques  lignes: 

«  L'évêque,  écrit  M.  Perrot,  était  si  les  circonstances 
avaient  continué  à  le  servir,  un  des  hommes  qui  sont  nés 
pour  jouer  le  plus  grand  rôle.  Il  a  l'esprit  vif,  curieux,  élevé 
et  c'est  en  même  temps,  un  âme  ardente  et  passionnée,  à  qui 
la  nature  a  donné  tout  ce  qu'il  faut  pour  agir  sur  ceux  qui 
l'approchent,  pour  les  séduire  et  les  remuer,  pour  être  ora- 
teur et  chef  de  parti.  Dans  la  conversation,  sans  jamais 
tomber  dans  l'emphase  et  la  déclamation,  il  était  éloquent; 
tout  le  servait  merveilleusement  pour  traduire  ses  idées  :  le 
regard  qui  brillait,  le  geste  noble  et  vif;  une  voix  nette,  so- 
nore, accentuée,  une  langue  abondante,  ferme,  pleine 
d'images  heureuses  et  colorées.  Dans  une  église  ou  dans 
une  assemblée,  l'effet  doit  être  très  grand.  » 

Ce  diagnostic  était  très  juste  et  ceux  qui  ont  su  quelque 
chose  des  débats  du  Concile  du  Vatican  ont  été  unanimes  à 
rendre  hommage   à  l'éloquence  du  prélat  qui  maniait  d'ail- 

I.  Ces  deux  saints,  apôtres  des  Slaves  au  neuvième  siècle,  sont  ég^alemenl 
honorés  chez  les  catholiques  et  les  orthodoxes. 


L'ÉVÊQUE  STROSSMAYER  159 

leurs  la  langue  latine  avec  une  aisance  toute  cicéronnienne. 
Dans  son  ouvrage  sur  la  Péninsule  des  Balkans,  ouvraoc 
paru  il  y  a  plus  de  vingt  ans*  mais  qui  garde  encore  au- 
jourd'hui un  sérieux  intérêt,  INI.  Emile  de  Laveleyc  a  tracé 
un  séduisant  portrait  de  l'éminent  prélat  chez  lequel  il  eut 
l'occasion  de  séjourner  dans  son  palais  épiscopal.  Je  ne 
veux  y  relever  qu'un  détail:  «  En  religion,  écrivait  M.  de 
Laveleye,  Strossmayer  est  un  chrétien  selon  l'h^vangilc, 
adversaire  de  l'intolérance,  ami  de  la  liberté,  des  lumières, 
du  progrès  sous  toutes  ses  formes,  entièrement  dévoué  à  son 
peuple  et  surtout  aux  malheureux  ».  M.  de  Laveleye  avait 
pour  la  première  fois  rencontré  le  prélat  slave  chez  un 
illustre  Italien,  M.  Minghetti,  et  il  rapporte  un  mot  fort  in- 
téressant de  cet  homme  d'Etat  :  «  J'ai  eu  occasion  de  voir 
tous  les  hommes  éminents  de  notre  temps.  Il  y  en  a  deux  qui 
m'ont  donné  l'impression  qu'ils  étaient  d'une  autre  espèce 
que  nous,  ce  sont  Bismarck  et  Strossmayer.  « 

On  me  permettra  d'intervenir  personnellement  pour  rap- 
peler un  trait  qui  est  tout  à  l'honneur  de  M.  de  Laveleye. 
En  présentant  l'illustre  évêque  à  ses  lecteurs,  il  croyait  que 
sa  biographie  n'avait  pas  encore  été  écrite,  sauf  peut-être 
en  Croatie. 

Or  cette  biographie,  écrite  par  moi  dès  i86y,  au  moment 
même  du  Concile  de  Rome,  figurait  dans  un  volume.  Le 
Monde  Slave,  publié  à  Paris  en  1872,  volume  qui  avait 
échappé  à  M.  de  Laveleye-.  La  Rei>ue  historique,  rendant 
compte  de  son  ouvrage  releva  l'erreur  commise  à  mon  dé- 
triment. L'illustre  publiciste  s'empressa  de  m'écrire  pour 
s'excuser  d'une  ignorance  bien  excusable.  Des  relations 
très  cordiales  s'établirent  entre  nous,  et  quelques  années 
plus  tard,  l'illustre  professeur  belge  voulut  bien  m'offrir 
l'hospitalité  à  l'occasion  d'une  conférence  que  j'étais  venu 
faire  au  Cercle  littéraire  de  Liège,  et  qu'il  eut  la  bonne 
grâce  de  présider. 


I.    Piiris,  Alcan,   1886. 

3.    Paris,  Didier,  1872,  deuxième  édition.  Paris,  llacliette,  1897. 


160  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Les  pages  que  M.  de  Laveleye  a  consacrées  au  grand 
évoque,  ont  toujours  leur  intérêt,  et  je  les  recoaimande  bien 
volontiers.  Elles  peuvent  être  complétées  parles  détails  que 
j'ai  donnés  dans  les  ouvrages  auxquels  je  faisais  allusion 
tout  à  l'heure. 

Diakovo,  dont  Mgr  Strossmayer  fut  nommé  évêque  en 
i849»  était  à  cette  époque  une  assez  misérable  bourgade  de 
la  Slavonie.  C'est  encore  aujourd'hui  une  fort  modeste  ville 
de  province  qui  tire  tout  son  lustre  de  la  renommé  du  prélat, 
par  lequel  elle  fut  habitée  pendant  plus  d'un  demi-siècle,  et 
de  la  cathédrale  qu'il  y  a  érigée.  L'évéché  en  revanche  possé- 
dait de  grands  domaines  ;  mais  ils  étaient  mal  exploités  et, 
en  prenant  possession  du  diocèse,  le  nouveau  titulaire  ne 
trouva  comme  actif  qu'un  reliquat  de  trois  cents  francs. 
Grâce  aune  sage  et  intelligente  administration,  Msfr  Stross- 
mayer  a  laissé  en  mourant  un  capital  de  trois  millions  et 
demi. 


II 


Nous  avons  vu  plus  haut  comment,  naguère  à  Pesth,  le 
futur  prélat,  sous  l'influence  de  Kollar,  s'était  intéressé  à 
la  renaissance  littéraire  des  peuples  slaves  et  à  leur  soli- 
darité intellectuelle.  L'un  des  principaux  foyers  de  cette 
renaissance  était  depuis  quelques  années  la  capitale  de  la 
Croatie,  Agram,  que  les  indigènes  appellent  en  leur  langue 
Zagreb.  On  désignait  alors  sous  le  nom  d'illyrisme  le  mou- 
vement qui  tendait  à  rapprocher  le  dialecte  croate  du  dia- 
lecte serbe,  à  constituer  une  langue  littéraire  unique  pour 
les  peuples  qui  habitent  les  deux  rives  de  la  Save. 

En  1837,  une  société  de  lecture  avaitété  établie  à  Agram. 
Louis  Gaj  publiait  des  journaux  à  tendance  illyrienne  qui 
trouvaient  de  l'écho  jusqu'au  fond  des  campagnes  :  une  so- 
ciété d'éditions,  une  Matica^  illyrienne  se  fondait  en   i842 

I .  Le  mot  veut  dire  proprement  Reine  des  Abeilles.  La  meilleure  u-aduction 
de  ce  mot  serait  la  ruche. 


LÉVÊQUE  STROSSMAYER  16! 

pour  publier  des  livres  à  l'instar  des  sociétés  de  ce  nom  qui 
existaient  déjà  à  Novi  Sad  (Jjji>idel\)  chez  les  Serbes  de 
Hongrie  et,  à  Prague,  chez  les  Tchèques.  En  iSâo,  une 
société  s'était  créée  pour  l'étude  de  l'histoire  jougo  slave. 
Peu  à  peu  la  ville  d'Agram  devenait  pour  les  Slaves  méri- 
dionaux un  centre  intellectuel  et  jouait  parmi  eux  un  rôle 
analogue  à  celui  que  Prague  avait  pris  chez  les  Slaves  de 
Bohême  et  de  Moravie. 

En  arrivant  au  trône  épiscopal,  le  jeune  prélat  avait  pris 
pour  devise  :  Tout  pour  la  toi  et  la  patrie.  Il  avait  suivi  d'un 
œil  attentif  les  efTorts  intellectuels  de  sa  nation.  II  se  résolut 
à  la  doter  des  deux  organes  qui  lui  manquaient  encore  pour 
arriver  à  une  complète  émancipation  :  une  académie,  une 
université.  Pour  l'accomplissement  de  la  noble  tâche  qu'il 
s'était  imposée,  il  trouva  un  vaillant  auxiliaire  dans  la  per- 
sonne d'un  jeune  prêtre,  François  Raczki,  professeur  au  sé- 
minaire de  Zeng  (Senj)  et  chanoine  du  chapitre  romain  de 
Saint-Jérome  des  Illyriens. 

Dans  l'histoire  morale  des  Slaves  méridionaux  au  xix* 
siècle,  les  deux  noms  de  Strossmayer  et  de  Raczki  sont  abso- 
lument inséparables.  L'établissement  de  Saint-Jérôme  des 
Illyriens  à  Rome  constituait  pour  les  Croates  un  foyer  d'é- 
tudes scientifiques  et  particulièrement  d'histoire  religieuse  ; 
l'évêque  s'y  intéressa  vivement  et  il  lui  fit  un  don  de  qua- 
rante mille  francs  pour  lui  permettre  de  se  développer 
dans  l'intérêt  du  clergé  national.  En  ce  temps-là,  un  savant 
religieux  allemand,  le  Père  Augustin  Theiner  travaillait 
aux  archives  du  Vatican  et  publiait  les  Vetera  Monumenta 
Hungariam  sacram  illustrantia  (Rome  iSSg).  Grâce  à  la  li- 
béralité du  prélat,  il  put  éditer  peu  de  temps  après  deux 
volumes  de  Vetera  Monumenta  Slavorum  meridionaliuni  his- 
toriam  illustrantia  (i863). 

Dès  1860,  l'évêque  avait  conçu  le  dessein  de  fonder  à 
Agram  une  académie,  destinée  à  diriger  et  à  concentrer  le 
labeur  intellectuel  des  pays  croato-serbe  ;  et  il  lui  donnait  le 
nom  d'Académie  Sud-Slave  qui  lui  permettait  d'étendre  au 
besoin  son  action  sur  les  voisins,  Slovènes  et  Bulgares.  Le 

1 1 


162  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

10  décembre,  il  annonçait  au  ban*  Sokcévic  qu'il  tenait  à 
sa  disposition  une  somme  de  cinquante  mille  florins  (plus 
de  cent  mille  francs)  comme  première  mise  de  fonds. 

En  1867,  il  fut  assez  heureux  pour  pouvoir  procéder  en 
personne    à  l'ouverture   de    cette    Académie  dont   l'empe- 
reur-roi  l'avait  nommé  protecteur  et  dont  son  ami,  le  docte 
chanoine  Racki,   fut  le  premier  président.  J'ai  eu,  sur  une 
aimable  invitation  du  prélat,  la  bonne  fortune  d'assister  à 
la  cérémonie  et  je  l'ai  racontée  en  des  pages  auxquelles  je 
ne  puis   que    renvoyer.   J'ai   dit   plus  haut  quelle  bienveil- 
lance l'évêque  tenait  à  témoigner  aux    Serbes  orthodoxes, 
et  comme  il  s'appliquait  à  ne  pas  les  distinguer  des  catho- 
liques dans  la    répartition  de    ses  libéralités.    Le  premier 
secrétaire   perpétuel    de   l'Académie    fut   un    savant  philo- 
gogue  serbe,  Georges  Danicitch.  Il  y  a,  juste  au  moment  où 
j'écris  ces  lignes,  quarante  ans  que  l'Académie  a  fait  paraître 
son  premier  volume.  Depuis  ce  temps-là,  elle  a  publié  en- 
viron cent  quatre-vingts  volumes  de  INIémoires  ;  vingt  et  un 
volumes  des  Anciens  auteurs  croates',  plus  de  trente  volumes 
de  Documents  relatifs  à  l'histoire  et  à  la  littérature  ;  trente 
volunîes  de  Monumenta  spectantia  historiam  Slavorum  meri- 
dionaliuni  ;  dix  volumes  de  Monumenta  historico-j uridica  ; 
une  dizaine  de  volumes  relatifs  au  folk-lore  des  Slaves  mé- 
ridionaux ;    un     certain    nombre     d'ouvrages   isolés,    dont 
quelques-uns  fort  importants  :  par  exemple,  ceux  du  pro- 
fesseur Bogisich  sur  le  droit  coutumier,  des  annuaires,  etc. . . 
Elle  a  entrepris  en  outre  la  publication  d'un  grand  diction- 
naire serbo-croate  commencé  par  feu  Danicitch,  continué  par 
M.  Budmanni,  qui  forme  déjà  cinq  volumes  et  qui  est  arrivé 
à  la  lettre  L.  Ce  sera  l'un  des  plus  beaux  monuments  lexi- 
cographiques  du  monde  slave.  On  ne  peut  regretter  qu'une 
chose,  c'est  que  parfois  l'Académie  se  soit  laissée  entraîner 
par  l'excès  de  son  patriotisme,  qu'elle  ait,  par  exemple,  édité 
des    recueils   de    textes   latins,  pour  la   plupart  relatifs    à 
l'histoire    de   l'Italie  ou   des    peuples  balkaniques,    en  les 

1.   Le  ban  est  une  sorte  de  vice-roi,  chef  du  pouvoir  exécutif  en  Croatie. 


L'ÉVÈQUE  STROSSMAYER  1G3 

faisant  précéder  de  préfaces  en  croate,  lorsqu'il  enl  été  si 
simple  d'y  mettre  des  introductions  en  langue  latine.  Dans 
un  volume  auquel  j'ai  fait  allusion  tout  à  l'heure'  j'ai  cité 
un  fragment  du  discours  par  lequel  l'éminent  prélat  avait 
inauguré  cette  institution  chère  à  son  cœur  et  dans  lequel  il 
traitait  des  rapports  de  la  foi  et  de  la  science. 

Je  me  contenterai  d'en  rappeler  ici  une  seule  phrase  : 
«  Il  nous  faut  aujourd'hui  ou  avancer  dans  la  science  et 
acquérir  toutes  les  ressources  qu'elle  donne,  ou  rester  les 
esclaves,  ici  de  la  science  romane,  là  de  la  science  germa- 
nique et  n'être  plus  que  l'instrument  de  la  grandeur  des 
peuples  voisins.    » 

La  fondation  de  l'Académie  dont  il  fut  le  premier  protec- 
teur avait  pu  suffire  à  la  gloire  de  notre  Mécène,  mais  il 
était  de  ceux  auxquels  on  peut  appliquer  le  mot  du  poète  : 

Nil  actum  reputans  si  quid  superesset  agendum. 

«  Il  n'y  a  rien  de  fait  s'il  reste  quelque  chose  à  faire.  » 
L'Académie  ouverte,  l'évêque  songea  à  doter  ses  compa- 
triotes des  instruments  de  travail  qui  leur  étaient  nécessaires 
pour  étudier  l'histoire  nationale.  Il  acheta  la  bibliothèque 
de  l'historien  Kukulievic  Sakcinski,  l'homme  qui  avait  le 
plus  contribué  à  mettre  en  lumière  le  passé  des  pays  croates 
et  la  compléta  par  des  livres  acquis  non  seulement  en  Croa- 
tie, Dalmatie  et  Slavonie,  mais  encore  dans  presque  toute 
l'Europe,  par  de  nombreux  manuscrits  auxquels  la  jeune 
Académie  allait  emprunter  la  matière  de  la  plupart  de  ses 
publications. 

L'évêque  compléta  ses  libéralités  par  le  don  d'une  galerie 
de  peinture.  Dans  ses  voyages,  il  avait  acquis  de  nombreux 
tableaux,  particulièrement  de  l'école  italienne,  et  il  en  avait 
enrichi  son  palais  de  Diakovo.  Il  avait  d'abord  résolu  de 
léguer  cette  galerie  à  l'Académie;  il  changea  d'idée  et  s'en 
dessaisit  de  son  vivant  dès  l'année  i883;  mais,  avant,  il  avait 
off^ert  à  la  ville  d'Agram  une  somme  de  quarante  mille  flo- 

I.   Le  Monde  Slave,  2^  éd.,  t.  I,  p.  ^/J- 


164  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

rins  pour  la  construction  d'un  musée  ;  il  en  ajoutait  vingt 
mille  encore  pour  aider  à  l'achèvement  de  l'édifice,  et  il 
pourvut  encore  aux  frais  d'installation  de  la  galerie  qu'il 
abandonnait  à  ses  compatriotes. 

Dès  l'année  1861,  l'évêque  avait  saisi  la  diète  croate  du 
projet  de  fondation  d'une  université.  Le  gouvernement  de 
Vienne  fit  la  sourde  oreille. 

Mgr  Strossmayer  revint  à  la  charge  en  1866.  Cette  année 
là,  le  peuple  croate  célébrait  le  troisième  centenaire  de  la 
défense  de  Siget  contre  les  Turcs,  par  le  héros  national 
Nicolas  Subie  Zrinski  (ou  Zrinyi,  comme  disent  les  Hon- 
grois). A  cette  occasion,  le  généreux  Mécène  offrit  à  la 
nation,  une  somme  de  cinquante  mille  florins  pour  la  fonda- 
tion de  l'Université,  et  il  invitait  ses  compatriotes  à  ouvrir 
une  souscription.  Elle  produisit  en  deux  mois  près  de  deux 
cents  mille  florins. 

En  l8'/^,  l'Université  fut  inaugurée  avec  trois  facultés. 
Celle  de  médecine  exige  des  frais  spéciaux  et  n'a  pas  encore 
pu  entrer  en  exercice.  En  1888,  l'évêque  offrit  une  somme 
de  vingt  mille  florins  pour  contribuer  à  la  fondation  de 
cette  faculté.  Il  n'a  pas  vécu  assez  pour  voir  se  réaliser  cette 
dernière  fondation  qui  était  particulièrement  chère  à  son 
cœur.  Mais  il  a  eu  tout  lieu  de  se  réjouir  des  progrès  de 
l'Université.  Elle  joue  aujourd'hui  un  rôle  fort  honorable 
dans  la  vie  des  Slaves  méridionaux.  Elle  assure  les  bien- 
faits de  l'éducation  supérieure  à  des  Serbes  et  à  des  Bul- 
gares des  pays  voisins. 

La  munificence  du  prélat  patriote  ne  s'est  pas  bornée  à 
sa  nation.  Les  peuples  voisins  et  congénères  en  ont  égale- 
ment éprouvé  les  effets.  Il  a  contribué  à  la  seconde  édition  du 
dictionnaire  serbe-latin  de  Vouk  Karadjitch  (Vienne  i852). 
11  a  encouragé  de  ses  subsides  la  Matica  serbe  de  Novi  Sad, 
en  Hongrie,  propagé  les  poésies  populaires  serbes  recueillies 
par  Vouk,  soutenu  sa  veuve,  donné  un  millier  de  florins  pour 
son  monument,  publié  à  ses  frais  les  œuvres  d'écrivains 
serbes,  tels  que  le  poète  Sundecitch  et  le  jurisconsulte 
Utiesenovitch. 


L'ÉVÊQUE  STROSSMAYER  163 

Les  Slovènes  étaient  particulièrement  chers  à  son  cœur. 

Chaque  année,  l'évoque  allait  refaire  sa  santé  chez  eux, 
en  Styrie,  à  Roitsch  (Rogatac)  qui  est  le  Vichy  des  Slaves 
méridionaux  ;  il  y  était  reçu  avec  une  tendresse  et  une  vé- 
nération enthousiastes.  Il  avait  souscrit  pour  une  somme  de 
mille  florins  à  leur  Matica,  encourageait  leurs  étudiants. 
Aussi  les  Slovènes  s'empressèrent  de  se  joindre  à  leurs  frères 
croates  pour  fêter,  par  des  manifestations  artistiques  et  lit- 
téraires, le  cinquantième  anniversaire  de  son  épiscoput. 

Il  y  a  un  demi-siècle,  les  Bulgares  étaient  ignorés  non 
seulement  de  l'Europe,  mais  même  de  leur  congénères 
slaves.  Les  apôtres  du  Panslavisme,  comme  on  disait  alors 
ou  plutôt  de  la  solidarité,  de  laréciprocUc^  slave  ne  connais- 
saient que  quatre  groupes,  les  Tchèques,  les  Polonais,  les 
Illyriens  et  les  Russes.  Les  Petits  Russes,  les  Slovènes,  les 
Bulgares,  étaient  oubliés.  L'évêque  fut  un  des  premiers  à 
comprendre  le  rôle  que  les  Bulgares  étaient  appelés  à  jouer 
prochainement.  Dans  la  lettre  qu'il  écrivit  à  l'occasion  de  la 
fondation  de  l'Académie,  il  indiquait  les  services  qu'elle 
pourrait  rendre  aux  Croates,  aux  Serbes,  aux  Slovènes,  et 
il  ajoutait  :  «  A  ces  nations  pourraient  se  joindre  les  labo- 
rieux Bulgares.  Ce  peuple,  d'environ  cinq  millions,  mérite 
déjà  notre  sympathie  par  cela  seul  qu'il  a  devancé  dans  la 
littérature  non  seulement  les  Slaves  du  Sud,  mais  même 
ceux  du  Nord.  Et  dans  ces  derniers  temps,  il  nous  a  montré 
que  chez  lui  n'est  pas  éteint  l'esprit  des  Cyrille  et  des  Mé- 
thode, des  Clément,  de  lexarque  Ivan  et  du  grand  tsar 
Siméon  ^    » 

Pour  venir  en  aide  à  ce  peuple  dont  personne  ne  pouvait 
alors  prévoir  la  rapide  résurrection,  Strossmayer  accorda  de 
larges  subventions  à  deux  jeunes  patriotes,  les  frères  Mila- 
dinov,  qui  avaient  entrepris  de  recueillir  les  chants  popu- 
laires de  leur  pays  natal,  particulièrement  de  la  Macédoine. 


1.  Le  mot  mutualité  n'était  pas  encore  inventé. 

2.  Voyez  sur  ces  origines  littéraires  du  peuple   bulgare    mon  volume  La 
Bulgarie  (Paris,  CerP,  iSg-ô).  L'ouvrage  est  malheureusement  épuisé. 


166  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

Il  n'y  avait  poinl  dans  ce  temps-là  d'éditeurs  pour  les 
livres  bulgares  et  les  deux  frères  avaient  en  vain  cherché  en 
Russie  le  Mécène  qui  leur  assurerait  les  ressources  néces- 
saires pour  éditer  les  chants  nationaux.  L'un  d'entre  eux 
eut  la  bonne  fortune  de  rencontrer  l'évêque  à  Vienne,  il  lui 
montra  son  manuscrit.  Ce  manuscrit  était  écrit  en  caractères 
grecs.  Les  Phanariotes  dénonçaient  volontiers  aux  Turcs  les 
publicistes  bulgares  comme  des  agents  panslavistes  ;  pour 
éviter  ce  soupçon,  nos  deux  frères  avaient  imaginé  d'em- 
ployer l'alphabet  hellénique.  L'évêque  consentit  à  entre- 
prendre à  ses  frais  la  publication,  mais  à  condition  que 
l'ouvrage  serait  imprimé  en  caractères  cyrilliques.  Cons- 
tantin Miladinov  se  rendit  volontiers  à  ce  vœu  du  prélat 
patriote  et  Mgr  Strossmayer  l'installa  chez  lui,  dans  son  sé- 
minaire de  Diakovo  ;  le  travail  de  transcription  dura  trois 
mois  entiers,  et  en  1861,  le  copiste  se  rendit  avec  l'évêque 
à  Agram,  pour  confier  le  manuscrit  à  l'impression.  L'ou- 
vrage parut  en  effet.  Il  forme  un  fort  volume,  absolument 
épuisé  depuis  longtemps  et  très  recherché  des  savants.  Il 
porte  en  tète  une  dédicace  de  l'éditeur  au  noble  Mécène. 

La  libéralité  de  l'évêque  ne  s'étendait  pas  seulement  aux 
Slaves  mais  à  tout  ce  qui  de  près  ou  de  loin  touchait  à 
leurs  intérêts.  Je  voudrais  raconter  ici  un  détail  que  les 
biographes  du  prélat  ont  ignoré.  J'eus  l'honneur  d'être 
présenté  à  Mgr  Strossmayer,  pendant  son  séjour  à  Paris,  en 
1867.  J'avais  déjà  débuté  dans  la  carrière  des  lettres  ;  je 
préparais  une  thèse  de  doctorat  sur  les  apôtres  slaves  Cyrille 
et  Méthode  et,  pour  un  travail  aussi  nouveau,  je  ne  pouvais 
guère  compter  sur  un  éditeur.  Le  prélat  m'annonça  qu'il 
prenait  immédiatement  une  souscription  de  cent  exem- 
plaires. 

«  Je  veux,  me  dit-il,  que  vous  voyiez  notre  pays;  je  veux 
que  vous  assistiez  à  l'ouverture  de  notre  Académie  ;  ne  me 
dites  pas  que  vos  ressources  sont  trop  modestes  pour  un  si 
lointain  voyage  ;  je  mets  à  votre  disposition  un  crédit  illi- 
mité pour  cette  occasion  et  pour  les  œuvres  que  vous  pouvez 
entreprendre  dans  l'intérêt  de  notre  nation.    » 


L'ÉVÉQUE  STROSSMAYER  167 

Dans  son  palais  épiscopal  de  Dlakovo,  à  Rome,  clans  la 
maison  du  chapitre  illyrien  de  Saint-Jérôme  dont  il  était  un 
peu  le  patron,  il  mollVit  à  deux  reprises  la  plus  adectueuse 
hospitalité.  Trente  ans  plus  tard,  lorsque  j'entrepris  de  pu- 
blier un  célèbre  texte  slave,  qui  était  cher  à  son  cœur 
d'évôque  et  patriote,  V Evangéliaire  de  Reims,  il  tint  :i  figu- 
rer sur  la  liste  de  mes  premiers  souscripteurs.  Je  ne  fis  que 
payer  ma  dette  de  profonde  reconnaissance  en  lui  dédiant, 
en  1868,  l'ouvrage  sur  les  apôtres  slaves  auquel  il  s'était 
intéressé  ;  cette  dette  je  la  paye  encore  aujourd'hui  en  ren- 
dant à  sa  mémoire  Ihommage  qu'elle  mérite.  Il  était  de  ces 
hommes  qui  fonthonneur,  non  seulement  à  leur  pays,  mais 
à  l'humanité  tout  entière. 


L'ANCIEN  DROIT  BULGARE 


Ceux  de  nos  lecteurs  qui  suivent  depuis  de  longues  années 
le  Journal  des  Savants  n'ont  sans  doute  pas  oublié  une 
série  d'articles  de  M.  Dareste,  publiés  en  i885  et  en  1886, 
à  propos  d'un  ouvrage  de  feu  Hermenegild  Jirecek,  Codejr 
legiim  slas>onicariim,  qui  avait  paru  à  Prague,  en  1880.  A 
cette  époque  lointaine,  l'histoire  juridique  de  la  Bulgarie 
était  à  peu  près  complètement  ignorée.  Cette  histoire  a  été 
surtout  mise  en  relief  par  l'auteur  du  livre  que  nous  étudions 
actuellement.  Licencié  en  droit  de  l'Université  de  Moscou, 
puis  avocat  dans  son  pays,  M.  Bobtchev  est,  depuis  1902, 
professeur  d'histoire  du  droit  bulgare  à  l'Université  de 
Sofia  ;  il  a  dirigé  des  recueils  spéciaux  et  notamment  un 
Recueil  d'anciens  monuments  du  droit  bulgare  (Sofia,  1908) 
et  un  Recueil  d'usages  juridiques,  dont  il  a  commencé  la 
publication  en  1908. 

\J Histoire  du  droit  bulgare  est  évidemment  le  résumé  du 
cours  professé  à  l'Université  de  Sofia.  Ecrit  pour  des  étu- 
diants, l'ouvrage  renferme  une  foule  de  considérations  géné- 
rales qui  n'ont  aucun  intérêt  pour  le  lecteur  étranger.  Il  ne 
pourrait  être  traduit  sans  être  considérablement  abrégé.  Je 
voudrais  simplement  en  extraire  quelques  détails  sur  les 
textes  authentiques  qu'il  met  en  lumière. 

L  hois  du  prince  Krourn  (800  à  81 4)^  d'après  le  Lexique 
de  Suidas.  Ce  que  Suidas  cite  de  ces  lois  se  résume  en  cinq 
articles  : 

I.   Si  un  homme  en  accuse  un  autre,  que  ce  déuonciateur  soit 


L'ANCIEN  DROIT  HULGARE  IGf» 

d'abord  enchaîné  et  interrogé,  et  s'il  est  démontré  qu'il  a  calom- 
nié, qu'il  soit  mis  à  mort. 

2.  Il  est  interdit  de  donner  de  la  nourriture  à  un  voleur  j  les 
biens  des  contrevenants  seront  confisqués. 

3.  Le  voleur  aura  les  jambes  brisées. 

4-  Il  est  ordonné  d'arracher  toutes  les  vignes  (évidemment 
pour  enrayer  les  progrès  de  1  ivrognerie). 

5.  Au  mendiant  il  ne  suffit  pas  de  donner,  mais  il  faut  lui  don- 
ner suivant  ses  besoins.  Celui  qui  ne  procède  pas  ainsi,  ses  biens 
seront  confisqués. 

Ces  textes  si  courts  sont  accompagnés  d'un  commentaire 
qui  n'occupe  pas  moins  de  22  pages.  Il  est  vrai  que,  chez 
quelques-uns  des  prédécesseurs  de  M.  Bobtchev,  ils  avaient 
donné  lieu  aux  fantaisies  les  plus  extravagantes. 

II.  Responsa  papœ  Nicolai  ad  consulla  Bidgarorur7i.  Tous 
ceux  qui  se  sont  occupés  des  origines  du  christianisme  chez 
les  Slaves  connaissent  ce  célèbre  document.  Sous  le  règne 
de  Boris  (852-899),  les  Bulgares  s'étaient  convertis  au  chris- 
tianisme. Boris  avait  été  baptisé  par  un  évêque  grec,  mais 
la  rupture  ne  s'était  pas  encore  produite  entre  Rome  et 
Byzance,  et  l'autorité  morale  du  pape  restait  considérable 
dans  la  péninsule  balkanique.  Les  Bulgares,  fort  embarrassés 
pour  concilier  leursdevoirsde  néophytesavec  leurs  traditions 
païennes,  envoyèrent  à  Rome  deux  évêques  pour  demander 
au  pape  une  consultation  tout  ensemble  morale  et  juridique. 

Les  réponses  pontificales'  nous  apprennent  —  ce  qui  n'a 
pas  lieu  de  nous  étonner  —  que  les  lois  ou  les  coutumes 
pénales  des  Bulgares  étaient  encore  très  cruelles  ;  elles 
comportaient,  à  tout  propos,  la  mort,  la  mutilation,  la  tor- 
ture. Certaines  questions  sont  d'une  naïveté  enfantine.  Les 
envoyés  demandaient  au  pape  de  leur  fournir  une  législation 
laïque  et  le  pape  répondait  qu'il  enverrait  volontiers  les  lois 
nécessaires,  s'il  était  assuré  qu'il  y  eût  dans  leur  pays  des 

1.  Ces  responsa  ont  été  publiés  dans  Hardouin,  Acla  Conciliorum,  tome  V, 
et  dans  la  collection  Mansi,  tome  XV.  Il  est  regrettable  que  M.  Bobtchev  ne 
les  ait  pas  réimprimés  dans  son  volume. 


170  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

hommes  capables  de  les  interpréter.  Nous  ignorons  si  ces 
lois  ont  été  envoyées. 

Dans  tout  cela,  sauf  les  indications  sur  l'état  des  mœurs, 
il  n'y  a  rien  qui  se  rapporte  proprement  à  la  législation 
bulgare.  Le  chapitre  m  est  consacré  aux  anciennes  rédac- 
tions du  NoîHokanon,  recueil  byzantin  de  législation  civile 
et  ecclésiastique  qui  ne  renferme,  au  point  de  vue  de  la 
Bulgarie,  aucun  élément  original. 

Dans  ce  nomocanon  figure  un  texte  intitulé  Zakonû  sudnfi 
Ijudamû  (loi de  jugement  pourles  hommes),  que  M.Bobtchev 
étudie  au  chapitre  iv.  Ce  texte  juridique  est  tout  simple- 
ment calqué  sur  les  "Ey.XoYa  de  Léon  l'Isaurien  et  de  Cons- 
tantin Copronyme.  Seulement  la  rédaction  slave  adoucit  la 
rigueur  du  texte  byzantin  et  remplace  de  rudes  châtiments 
corporels  par  des  amendes.  M.  Bobtchev  signale  encore 
parmi  les  textes  étrangers  les  Syntagmata  de  Mathias  Vlas- 
tar,  le  Code  de  Justinien,  le  Code  du  tsar  serbe  Douchan, 
le  Manuel  d'Harmenopoulo,  la  loi  dite  rurale  extraite  du 
Code  de  Justinien  qui,  au  témoignage  de  Zacharie  et  de  V. 
Vasilevsky,  avait  subi  l'influence  de  l'élément  slave.  Cette 
loi  est,  au  dire  de  M.  Bobtchev,  fondée  sur  deux  principes 
slaves  :  la  possession  de  la  terre  en  commun  et  la  liberté  du 
paysan  laboureur. 

Une  série  de  documents  originaux  est  constituée  par  les 
chrysobulles  ou  ordonnances  des  princes  bulgares,  sur  les- 
quelles il  convient  de  s'arrêter  un  peu  plus.  Ces  documents 
sont  au  nombre  de  sept,  tous  écrits  en  slavon  bulgare.  Le 
premier,  rédigé  vers  1280,  sous  le  rège  d'Asen  II,  est  une 
charte  donnée  aux  habitants  de  Raguse.  Le  second,  posté- 
rieur à  l'année  1278,  est  dû  au  tsar  Constantin  Tikh  et 
adressé  à  un  monastère  de  Saint- Georges.  Le  texte  en  est 
fort  mutilé.  Le  troisième  daté  de  Rahova  (i348),  porte  la 
signature  du  tsar  Jean  Alexandre.  Le  quatrième,  daté  du 
règne  de  Jean  Alexandre,  tsar  de  tous  les  Bulgares  et  des 
Grecs,  est  au  témoignagne  de  M.  Bobtchev  lui-même,  une 
compilation  assez  douteuse.  Un  cinquième,  donné  au  mo- 
nastère de  Zographos,  est  du  tsar  Jean  Kaliman  (xni"  siècle). 


L'ANCIEN  DROIT  RULGARE  171 

Les  deux  derniers  émanent  de  Jean  Schichman  (le  dernier 
porte  la  date  de  iSyS). 

A  ces  documents  slaves  on  peut  ajouter  un  texte  latin  déjà 
publié  par  Ljubir  dans  \es  Monumenta  Jnstorico-juridica  Sla- 
ç'oriim  nieridionalium  (c'est  un  privilège  de  Jean  Alexandre 
donné  aux  Vénitiens  en  1 352,  un  traité  de  commerce,  comme 
nous  dirions  aujourd'hui)  et  des  chrysobulles  rédigées  en 
grec  et  données  à  divers  monastères. 

Evidemment  beaucoup  d'autres  textes  ont  été  perdus. 
Mais  ceux  qui  nous  ont  été  conservés  sufllîsent  à  nous  fournir 
d'assez  nombreux  renseignements  sur  l'organisation  politi- 
que et  sociale  de  la  Bulgarie  au  moyen  âge,  sur  les  institu- 
tions, sur  la  terminologie  juridique. 

Après  les  chrysobulles  viennent  les  traités.  On  en  connaît 
quatorze,  dont  le  plus  ancien  remonte  à  l'année  679.  La  plu- 
part sont  conclus  avec  Constantinople  et  généralement  assez 
humiliants  pour  l'empire  byzantin,  réduit  à  payer  tribut 
aux  barbares.  Nous  n'en  avons  pas  le  texte  authentique. 

De  l'année  I253  nous  avons  un  traité  avec  la  République 
de  Raguse,  dont  le  texte  intégral  nous  a  été  conservé.  11  est 
rédigé  en  slavon  serbe.  C'est  tout  ensemble  un  traité  poli- 
tique et  une  convention  commerciale.  Les  Bulgares  et  les 
Ragusains  s'engagent  à  se  défendre  mutuellement  contre  les 
Serbes  et  règlent  diverses  questions  commerciales. 

Un  traité  d'Ivan  Alexandre  avec  Venise  (1262)  nous  est 
parvenu  dans  la  rédaction  italienne.  C'est  un  traité  de  com- 
merce. 11  est  accompagné  de  certaines  clauses  concernant 
les  biens  des  Vénitiens  décédés  en  Bulgarie  et  de  garanties 
pour  la  situation  des  Vénitiens  dans  le  rovaume. 

Enfin  nous  avons  encore  un  traité  conclu  en  iSS"  par  le 
prince  Ivanko,  qui  régnait  sur  la  Dobroudja,  avec  la  Répu- 
blique de  Gênes.  Ce  traité  a  été  jadis  l'objet  d'une  étude 
publiée  par  Silvestre  de  Sacy  dans  les  Mémoires  de  l'Acadé- 
mie des  Inscriptions,  année  1824  (t.  Vil,  p.  292)  '. 


I.    Mémoire  sur  un  traité    fait  entre   les  Génois  de  Fera   et    un  prince  des 
Bulgares. 


172  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

M.  Boblchev  cherche  encore  des  traces  de  l'ancien  droit 
bulgare  dans  les  annales  byzantines,  arabes  ou  slaves,  mais 
au  fond  il  n'en  a  pas  trouvé  de  bien  appréciables. 

Une  grande  partie  de  son  livre  est  occupée  par  des  con- 
sidérations sur  l'histoire  de  la  Bulgarie  ou  sur  les  législa- 
tions des  autres  pays  slaves.  Ces  digressions  ont  eu  certai- 
nement leur  intérêt  pour  les  élèves  de  l'Université  de  Sofia, 
mais  elles  allongent  singulièrement  le  volume,  dont  la  ma- 
tière est,  en  somme,  assez  restreinte. 

Dans  la  seconde  partie  de  l'ouvrage,  l'auteur,  mettant  à 
profit  les  textes  que  nous  venons  d'énumérer,  nous  donne 
une  série  de  chapitres  sur  l'organisation  sociale  de  la  Bul- 
garie, sur  les  tribunaux  et  la  procédure,  le  droit  pénal  et  le 
droit  civil  (personnes  juridiques,  droit  de  famille,  succes- 
sion, propriété, contrats).  11  retrouve  en  Bulgarie  la  Zadruga 
ou  association  de  famille  pour  l'exploitation  commune  de  la 
propriété.  En  somme,  autant  que  j'en  puis  juger,  la  légis- 
lation bulgare,  comparée  à  celle  des  voisins  sud-slaves, 
russes  ou  byzantins,  n'offre  pas  des  traits  bien  originaux. 
Il  faut  remercier  M.  Bobtchev  des  efforts  qu'il  a  faits  pour 
nous  la  restituer.  Son  travail  consciencieux  et  patient  est,, 
en  quelque  sorte,  une  œuvre  de  paléontologie  juridique. 


LE  CENTENAIRE 
DE  LA  LITTÉRATURE  RULGARE 

L'EvÊQUE    SOFRONI. 

La  littérature  bulgare  a  célébré  récemment  le  centième 
anniversaire  de  sa  renaissance,  ou  plus  exactement  de  sa 
création.  Au  moyen  âge,  la  production  intellectuelle  avait 
eu  pour  organe  en  Bulgarie  la  langue  de  l'église,  le  slavon. 
Après  la  chute  de  l'empire  bulgare  et  l'établissement  de  la 
domination  ottomane  dans  la  péninsule  balkanique,  l'acti- 
vité du  clergé  bulgare  se  trouva  paralysée  par  celle  du  clergé 
grec  phanariote.  J'ai  raconté,  il  y  a  déjà  longtemps,  dans 
un  livre  malheureusement  épuisé  et  que  je  n'aurai  probable- 
ment pas  l'occasion  de  réimprimer',  les  circonstances  dans 
lesquelles  le  sentiment  national  et  l'activité  littéraire  avaient 
commencé  à  renaître  chez  les  Bulgares  dans  la  seconde 
moitié  du  xviii''  siècle;  j'ai  rendu  hommage,  notamment,  au 
moine  Paisii  qui  acheva,  vers  1762,  l'ouvrage  intitulé  : 
Histoire  slave-bulgare  du  peuple,  des  tsars  et  des  saints  bul- 
gares, ouvrage  qui  resta  longtemps  manuscrit,  mais  dont 
de  nombreux  exemplaires  circulèrent  chez  les  Slaves  de  la 
péninsule  balkanique  et  contribuèrent  à  réveiller  chez  eux 


ï.  La  Bulgarie.  Paris,  librairie  CerF,  i885.  Cet  ouvrage  contient  un  cha- 
pitre sur  la  renaissance  littéraire  des  Bulgares  et  sous  ce  titre,  la  Bulgarie 
sous  Pasvan  Oglou,  la  traduction  des  Mémoires  de  Sofroni.  Cette  traduction 
avait  déjà  paru  dans  un  volume  de  Mélanges  publiés  par  l'Ecole  des  langues 
orientales  à  l'occasion  du  Congrès  des  orientalistes  de  Leyde  (Paris,  Leroux, 
1882),  publications  auxquelles  je  ifeniande  la  permission  de  renvoyer. 


174  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

l'esprit  national.  Il  ne  fut  imprimé  que  dans  la  seconde 
moitié  du  xix"  siècle.  D'ailleurs,  l'auteur  n'avait  nullement 
la  prétention  d'écrire  en  langue  vulgaire,  mais  dans  la  langue 
traditionnelle  de  l'église  orthodoxe,  un  slavon  plus  ou  moins 
corrompu. 

Le  premier  écrivain  qui  osa  écrire  et  publier  en  bulgare 
moderne,  ce  fut,  au  début  du  xix"  siècle,  un  prélat,  Sofroni, 
évèque  de  Vratsa,  qui,  en  1806,  imprima  à  Rymnik,  en 
Valachie,  un  volume  dont  je  reproduis  ici  littéralement 
l'intitulé  : 

ryuiarodromon 

c'est-a-Dire 

livre  du  dimanche 

instruction 

pour  tous  les  évangiles  lus 

PENDANT  TOUTE  l'aNNÉE 

AVEC  l'interprétation   ET   LA   MORALE  ET  POUR  LES  GRANDES 

FÊTES    ET   LES   FÊTES 

DES   SAINTS,    SERMONS  ÉDIFIANTS 

TRANSCRITS  DU    SLAVON   ET   DE   LA  TRÈS  PROFONDE 

LANGUE   GRECQUE   EN    BULGARE  VULGAIRE 

PAR  l'humble   ÉVÊQUE   VRATSA 

SOFRONI  POUR  ÊTRE   COMPRIS    DU    SIMPLE   PEUPLE 

AVEC    LA    PERMISSION    DU    MÉTROPOLITAIN    DOSITHÉE 

DE    HONGRIE  VALACHIE,    ET  LAIDE   DES   ÉVÊQUES 

ET   DES  CHRÉTIENS  PIEUX   MAINTENANT  PUBLIÉ 

DANS    LA    TYPOGRAPHIE    DE     LÉVÈCHÊ    DE    RYMNIK 

NECTAIRE   ÉTANT  ÉVÊQUE 

EN   l'année    1806 

IMPRIMÉ   PAR   DMITRI 

MICHEL  POPOVITCH  ET   PAR  GEORGES   SON   FILS. 


J'ai  donné  dans  le  livre,  auquel  j'ai  fait  plus  haut  allusion, 
une  biographie  sommaire  de  Sofroni.  Mais,  depuis  un  quart 
de  siècle,  de  nombreux  documents  nouveaux  ont  été  mis  au 
jour  et  le  moment  est  venu  de  tracer  un  portrait  complet 
de  ce  curieux  personnage,  dont  le  nom  est  aussi  populaire 


LE  CENTENAIRE  DE  LA  LITTÉRATURE  BULGARE  173 

chez  les  Slaves  balkaniques  que  peut  l'être  chez  nous  celui 
d'un  Bossuet  ou  d'un  Fénelon. 

Il  naquit  en  lySg  à  Kotel  (en  turc  Kazan),  dans  la  Bulga- 
rie méridionale'.  Cette  ville  a  donne  à  la  Bulgarie  moderne 
quelques-uns  de  ses  hommes  les  plus  remarquables  :  les 
deux  Yogoridi,  dont  l'un  fut  prince  de  Samos  et  l'autre, 
sous  le  nom  d'Aleko  Pacha,  le  premier  gouverneur  de  la 
Roumélie  orientale,  absorbée  depuis  i885  dans  la  princi- 
pauté de  Bulgarie;  Georges  Rakovski,  mort  en  1868,  agi- 
tateur politique  et  publiciste  distingué  ;  Gabriel  Krstievitch, 
qui  fut,  après  Aleko  Pacha,  gouverneur  de  cette  Roumélie 
éphémère  ;  le  moine  Néophyte  Borelli  qui,  le  premier  essaya 
d'organiser  une  église  nationale  bulgare  et  mourut  en  i84g, 
emprisonné  au  mont  Athos  ;  le  médecin  Beron,  mort  en  187 1 
en  Roumanie,  qui  publia  en  182/i  à  Brasov,  en  Transylvanie, 
le  premier  livre  d'école  bulgare.  Au  témoignage  de  M.  Ji- 
reczek',  on  montrait  encore,  il  y  a  une  trentaine  d'années, 
à  Kotel,  deux  maisons  qui  avaient  servi  d'habitation  au  jeune 
Sofroni  ou  plutôt  Stoïko.  Car  il  ne  prit  le  nom  de  Sofroni 
que  lorsqu'il  entra  dans  l'église.  Chez  les  orthodoxes,  le 
nom  ecclésiastique  commence  en  général  par  la  même  lettre 
que  le  nom  laïque.  C'est  ainsi  qu'au  ix*  siècle  le  grand  apô- 
tre des  Slaves,  qui  s'appelait  Constantin,  avait  pris  le  nom 
de  Cyrille  sous  lequel  il  devait  s'immortaliser. 

Le  père  de  Stoïko  eut  la  bonne  idée  d'envoyer  son  fils  à 
l'école  :  dans  ce  temps-là  il  n'y  avait  pas  d'écoles  bulgares. 
Le  jeune  élève  dut  étudier  le  grec  et  apprit  par  cœur  l'oc- 
toic^.  Au  moment  où  il  commençait  le  psautier,  il  se  trouva 
orphelin. 

Il  se  mit  à  gagner  sa  vie  comme  il  put,  fut  envoyé  àCons- 
tantinople  pour  régler  les  affaires  d'un  oncle  défunt.  Dans 
cette  capitale,  il  lui  arriva  toute  espèce  d'aventures  désa- 

1.  Kazan  veut  dire,  en  turc,  Ijassin  vallée.  Kotel  est  la  traduction  bulgare 
du  mot  turc. 

2.  Konst.  Jireczek,  Voyages  en  Bulgarie.  Prague,  1888  (en  langue  tciièque). 

3.  Recueil  de  chants  religieux,  ainsi  nommé  parce  qu'il  est  écrit  pour  huit 
voix. 


176  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

sréables  qu'il  raconte  avec  une  touchante  naïveté,  mais  dont 
quelques-unes  sont  de  telle  nature  que  je  ne  puis  les  rappe- 
ler ici.  Il  fit  de  bonne  heure  connaissance  avec  la  justice 
turquequi,  comme  on  sait,  était  peu  clémente  aux  chrétiens  et 
particulièrement  aux  Bulgares.  Accusé  de  recel,  il  fut  jeté 
en  prison,  les  fers  aux  pieds.  Sa  famille  le  maria  fort  jeune 
avec  une  femme  quelque  peu  orgueilleuse  qui  lui  rendit  la 
vie  assez  dure. 

Il  était  lettré;  les  Bulgares  manquaient  de  prêtres  natio- 
naux; leur  église  était  en  grande  partie  tombée  aux  mains 
des  Grecs.  Quelques  tchorbadjis^  ou  notables  s'avisèrent  un 
jour  de  lui  dire  :  «  Notre  évêque  va  venir  ;  nous  allons  lui 
demander  de  te  faire  prêtre.  »  L'évèque  arriva  et  ils  lui 
offrirent  70  piastres  pour  le  décider  à  tonsurer  leur  compa- 
triote. Mais  un  autre  candidat  offrait  100  piastres.  L'évèque, 
bon  apôtre,  transigea  pour  100  piastres.  Sofroni  reçut  l'im- 
position des  mains  le  i"'  septembre  1762.  Mais,  comme  il 
était  un  peu  plus  lettré  que  la  plupart  de  ses  confrères,  qui 
n'étaient  au  fond  que  de  simples  laboureurs,  il  fut  bien  vite 
en  butte  à  leur  jalousie.  Son  instruction  relative  lui  valut 
toute  sorte  de  désagréments.  Un  évêque  le  nomma  épitrope 
économe  et  le  chargea  de  prélever  les  contributions  des  fi- 
dèles. Il  fut  jeté  en  prison  par  un  pacha  turc  pour  répondre 
des  impôts  qui  étaient  dus  par  les  giaours.  Il  tomba  malade, 
s'endetta.  Il  n'y  avait  point  de  médecins  en  Bulgarie  ;  So- 
froni dut  se  laisser  soigner  par  de  vieilles  femmes  qui  usè- 
rent de  sortilèges.  Pour  le  punir,  son  évêque  le  suspendit 
a  dwinis  pendant  six  ans.  S'il  n'avait  eu  que  ces  misères 
morales  à  subir,  la  vie  eût  été  encore  supportable.  Il  faut 
lire  dans  ses  mémoires  le  récit  où  il  nous  raconte  comment, 
à  propos  d'une  histoire  de  moutons  vendus  à  des  Turcs,  il 
fut  condamné  à  la  bastonnade,  menacé  d'être  pendu  et  mis 
aux  fers.  A  travers  toutes  ses  épreuves  il  ne  se  décourage 


I.  Le  tchorbadji  est  proprement  le  dislril)uteur  de  soupe,  par  suite  notable 
chargé  de  veiller  sur  les  étrangers  et  de  les  nourrir,  gros  bourgeois;  le  mot 
s'emploie  encore  en  Bulgarie  et  un  peu  moins  en  Serbie. 


LE  CENTENAIRE  DE  LA  LITTÉRATURE  BULGARE  177 

pas.  Dans  ses  moments  de  répit  il  apprenait  à  lire  aux  petits 
paysans. 

Il  pensa  être  plus  heureux  en  abandonnant  son  diocèse 
primitif  pour  passer  dans  celui  d'Anchialo,  dans  la  Bulgarie 
orientale.  Là  encore,  il  fut  mis  en  prison,  menacé  du  pal 
et,  pour  avoir  célébré  un  mariage  qui  déplaisait  à  certain 
sultan,  il  fut  amené  jusqu'au  pied  d'un  saule  aux  branches 
duquel  il  devait  être  pendu.  Il  échappa  à  la  mort  par  mira- 
cle. Au  milieu  de  toutes  ces  épreuves,  il  lui  arriva  un  bon- 
heur inespéré.  L'évêque  de  Vratsa  mourut;  sur  la  demande 
d'un  certain  nombre  de  fidèles,  Sofroni  fut  investi  de  la  di- 
gnité épiscopale.  Vratsa  est  située  à  peu  près  à  moitié  che- 
min entre  Sofia  et  le  Danube,  en  plein  pays  bulgare.  Sofroni 
se  mit  à  évangéliser  ses  ouailles,  non  plus  en  grec,  comme 
ses  prédécesseurs,  mais  dans  leur  langue  nationale.  «  Les 
chrétiens,  qui  n'avaient  point  entendu  les  autres  évêques 
parler  cette  langue,  me  regardaient  comme  un  philosophe 
(c'est-à-dire  un  savant)  »,  dit-il  naïvement.  A  ce  moment-là, 
la  Bulgarie  était  en  pleine  anarchie.  L'autorité  du  sultan 
était  presque  partout  méconnue  :  des  janissaires  révoltés, 
des  kirdjalis'  ravageaient  les  régions  du  Danube  et  du  Bal- 
kan.  Ce  n'étaient  pas  de  simples  voleurs  de  grands  chemins. 
Ils  avaient  une  organisation  militaire,  des  armes  excellentes  ; 
il  ne  leur  manquait  que  de  l'artillerie.  Ils  pillaient  les  cam- 
pagnes d'une  façon  méthodique,  enlevaient  les  jeunes  fdles 
et  les  jeunes  gens.  Pouqueville,  dans  son  voyage  en  ISIorée^, 
nous  a  laissé  sur  eux  de  curieux  renseignements.  Ils  com- 
mirent d'effroyables  ravages  en  Bulgarie,  ruinèrent  de  fond 
en  comble  des  villes  telles  que  Stanimaka,  Arbanasi,  Ra- 
hovo,  Panagiourichté,  Koprivstitsa,  Kalofer,  dont  les  habi- 
tants émigrèrent  jusqu'à  Andrinople  ou  jusqu'en  Moldavie. 
A  Viddin,  un  Bosniaque  musulman,  Pasvan  Oglou,  avait 
constitué  un  état  indépendant,  s'était  emparé  de  Roustchouk 

1.  Mot  turc  qui  veut  dire  brigands  des  déserts.  Le  souvenir  de  leurs  nom- 
breux méfaits  vivra  longtemps  encore  dans  l'imagination  du  peuple  bulgare 
et  serbe. 

2.  Voyage  en  Morée.  Paris,  i8o3,  t.  IIL 


178  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

et  de  Varna.  Il  avait  même  tenté  d'occuper  Vralsa,  mais 
n'avait  pu  v  réussir.  Dans  un  diocèse  épuisé  par  les  troupes 
des  pillards,  des  rebelles  et  du  sultan,  Sofroni  avait  grand' 
peine  à  recueillir,  au  péril  de  sa  vie,  les  ressources  néces- 
saires pour  lui  permettre  d'entretenir  ses  enfants  et  de 
subsister  lui-même.  Sa  vie  était  souvent  menacée.  Une  fois 
il  dut  rester  caché  dans  une  grotte  pendant  vingt-quatre 
jours.  Un  autre  fois  il  dut  se  cacher...  dans  un  harem  turc. 
Il  se  trouva,  bien  malgré  lui,  interné  pendant  trois  ans  à 
Viddin,  où  il  dut,  par  ordre  de  Pasvan  Oglou  qui  jouait  au 
souverain,  remplir  les  fonctions  épiscopales. 

Désespérant  de  pouvoir  terminer  en  paix  sa  carrière  dans 
son  diocèse  de  Vratsa,  il  finit,  dans  le  courant  de  l'année 
i8o3,  par  se  réfugier  en  Valachie.  Cette  province  était  à 
l'abri  des  troubles  qui  désolaientlespays  bulgares.  Protégée 
par  la  Russie,  elle  jouissait  d'un  bien-être  relatif  sous  le 
gouvernement  du  prince  Constantin  \psilanti,  auquel  So- 
froni donne,  dans  ses  Mémoires,  le  titre  de  bey.  Le  prélat 
fugitif  fut  accueilli  avec  sympathie  par  Mgr  Dosithée,  mé- 
tropolitain de  Hongrie-Valachie.  Ce  haut  dignitaire  de 
l'église  orthodoxe  obtint  du  Saint-Synode  que  Sofroni  fût 
relevé  de  son  évêché,  lui  offrit  une  cellule  dans  son  palais  et 
l'autorisa  à  remplir  en  Valachie  son  ministère  ecclésiasti- 
que. Les  réfugiés  bulgares  étaient  nombreux  au  Nord  du 
Danube. 

D'autre  part,  le  grec,  alors  fort  usité  en  Valachie, 
était  familier  à  Sofroni.  Plusieurs  documents  ecclésiasti- 
ques rédigés  en  Valachie  portent  sa  signature  dans  cette 
langue. 

Ce  n'était  pas  sans  regrets  que  le  prélat  avait  abandonné 
son  pays  et  son  troupeau.  Il  profita  de  la  tranquillité  dont 
il  jouissait  à  Bucarest  pour  écrire  ses  Mémoires,  qui  con- 
stituent assurément  une  des  pages  les  plus  curieuses  de 
de  l'histoire  intérieure  de  l'empire  ottoman  à  la  fin  du  xviii* 
siècle.  C'est  un  récit  très  court,  mais  très  sincère  et  très 
naïf.  Il  se  termine  par  une  page  qui  est  vraiment  tou- 
chante : 


LE  CENTENAIRE  DE  LA  LITTÉRATURE  BULGARE  179 

Je  n'ai  plus  qu'un  seul  souci,  dit  l'auteur.  Je  crains  que  Dieu 
ne  me  juge  pour  avoir  pris  le  fardeau  de  ce  troupeau  et  l'avoir 
abandonné.  Mais  j'espère  en  sa  grâce;  car  je  ne  lai  pas  abandonné 
pour  me  livrer  au  repos,  ujais  par  suite  de  ma  détresse. 

Maintenant  je  travaille  nuit  et  jour  à  écrire  quelques  livres 
dans  notre  langue  bulgare.  Si  les  Bulgares  ne  peuvent  rien  en- 
tendre de  ma  bouche,  qu'ils  reçoivent  de  moi,  pécheur,  quelque 
enseignement  utile,  qu'ils  lisent  mes  écrits;  qu'ils  en  profitent, 
qu'ils  prient  le  Seigneur  pour  moi  indigne... 

...So^^ez  indulgents  pour  celui  (jui  a  travaillé  et  portez-vous 
bien. 

Sofroni  ne  se  confinait  pas  dans  ses  fonctions  ecclésias- 
tiques et  dans  ses  travaux  littéraires.  Il  eut  l'occasion  de 
rendre  d'autres  services  à  ses  compatriotes.  Nous  avons  de 
sa  main  un  document  curieux  :  c'est  une  proclamation  à  la 
nation  bulgare  pour  l'inviter  à  faire  bon  accueil  aux  Russes 
en  lutte  avec  les  Turcs.  Ce  document  non  daté  peut  se  rat- 
tacher à  l'année  1810.  Il  est  signé  Serafim,  évêque  bulgare; 
mais  on  peut  croire  à  une  erreur  du  copiste  ou  de  l'im- 
primeur. Rakovski,  qui  a  édité  pour  la  première  fois  ce 
document  dans  Le  Cv^ne  du  Danube,  suppose  qu'il  avait 
dû  être  imprimé  à  Bucarest.  D'après  les  traditions  qu'il 
avait  recueillies,  l'évêque  avait  accompagné  les  Russes  dans 
leur  campagne  et  avait  pénétré  avec  eux  jusqu'à  Rasgrad, 
en  Bulgarie. 

La  proclamationde  Sofroni  est  écrite,  comme  ses  mémoires, 
dans  une  langue  assez  expérimentée,  mélange  grossier 
de  bulgare  et  de  slavon.  Evidemment,  l'auteur  est  un  peu 
embarrassé  du  rôle  qu'on  lui  fait  jouer.  Je  traduis  en  entier 
ce  curieux  document  : 


PROCLAMATION     A     LA     NATION     BULGARE. 

Serafiin  (Sojroni),  évéque  bulgare. 

Je  VOUS  en  prie  paternellement,  mes  chers  enfants,  peuple  bul- 
gare. Chrétiens  qui  vivez  dans  la  terre  bulgare,  salut  à  vous.  Ré- 


180  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

jouissez-vous  parce  que  voici  qu'une  joie  universelle  arrive  pour 
toute  la  Bulgarie  ;  voici  que  s'approche  votre  salut  et  votre  libé- 
ration. Voici  que  maintenant  nous  voyons  et  nous  contemplons 
comment  la  miséricorde  de  Dieu  s'est  occupée  de  notre  pauvre 
nation,  comment  Dieu  a  versé  la  pitié  dans  le  cœur  du  pieux  et 
grand  empereur  Alexandre  Pavlovitch,  comment  il  la  excité  à 
vous  sauver  des  barbares  tourments  des  Turcs.  Voici  que  son 
armée  s'approche  de  vous  sous  la  croix,  —  vos  frères  chrétiens, 
—  afin  de  vous  sauver  de  tant  de  misères  ;  voici  qu'il  vient  ce 
jour  lumineux  que  vous  attendiez  depuis  quatre  cents  ans. 

Ça,  bon  peuple  vaillant,  Bulgares,  fidèles  chrétiens,  levez-vous, 
fortifiez-vous  et  n'ayez  crainte  ;  attendez  avec  affection,  recevez 
avec  cordialité  ces  frères  chrétiens  qui  viennent  par  la  volonté  de 
Dieu  vous  délivrer.  Ne  craignez  rien  ;  c'est  une  armée  chré- 
tienne. Ne  fuyez  pas  devant  eux,  ne  quittez  pas  vos  villes  et  vos 
maisons,  mais  ayez  soin  de  leur  préparer  des  vivres,  du  blé,  de 
l'orge,  du  foin,  autant  que  vous  pourrez  ;  offrez-leur  l'hospitalité, 
traitez-les  bien  suivant  votre  devoir  de  chrétiens.  Ne  les  i^egar- 
dez  pas  comme  des  étrangers,  mais  comme  des  frères  de  votre 
foi.  Servez-les  loyalement  avec  fidélité  et  amour  :  car  ils  versent 
leur  sang  pour  la  foi  chrétienne,  pour  la  patrie,  pour  la  Sainte 
Eglise  de  Dieu,  pour  leurs  frères,  pour  leurs  sœurs,  afin  de  les 
gai'der  et  de  les  préserver  pour  qu'ils  ne  tombent  pas  en  servi- 
tude, comme  vous  êtes  y  tombés  par  suite  de  vos  discordes  et  de 
vos  haines  réciproques,  et  c'est  pour  cela  que  vous  êtes  tombés 
dans  une  condition  aussi  misérable.  Pour  cela,  chaque  chrétien, 
si  pauvre  qu'il  soit,  doit  retirer  le  pain  de  ses  lèvres  et  bien  trai- 
ter les  Russes  et  ne  doit  pas  s'enfuir  chez  nos  ennemis  les  Turcs. 

Réfugiez-vous  auprès  de  ces  soldats  chrétiens,  attachez-vous 
à  eux;  car  ils  ne  battent  ni  ne  tuent  comme  les  maudits  enfants 
d'Agar  (les  Turcs).  Vous  ne  subirez  de  perles  ni  dans  votre  bétail, 
ni  dans  vos  biens,  ni  d'affronts  sur  vos  personnes.  Ce  que  vous 
donnerez  d'orge  ou  de  foin  ou  de  bétail,  tout  sera  payé  par  l'em- 
pereur. 11  vous  protégera  et  vous  défendra. 

Ah!  chrétiens.  Ne  savez-vous  pas  comme  ces  bourreaux  vous 
ont  brûlés  avec  des  fers  brûlants;  combien  de  vos  enfants  ils  ont 
fait  rôtir  à  la  broche  sous  vos  yeux;  combien  de  fois  ils  vous 
ont  pris  du  bétail  et  du  bien;  combien  de  vos  fils  et  de  vos  filles 
ils  vous  ont  enlevés  et  soustraits  à  la  foi  chrétienne?  Ne  vous 
martyrisent-ils  pas  encore  aujourd'hui?  Eh  bien,  vos  souffrances 


LE  CENTENAIRE  DE  LA  LITTÉRATURE  BULGARE  181 

ont  été  jusqu'aux  oreilles  du  pieux  empereur  Alexandre  Pavlo- 
vitch.  Il  a  eu  pitié  de  vous  et  a  désiré  vous  dérobera  ces  cruels 
tourments.  Informez-vous  et  vous  saurez  s'il  y  a  dans  d'autres 
empires  de  pareils  tourments.  Vos  souffrances  ont  été  connues 
de  toute  ri''uro[)e  et  dans  toutes  les  gazettes  on  a  écrit  sur  votre 
martyre.  Aussi  votre  cœur  pouri-a-t-il  avoir  l'idée  de  se  tourner 
vers  vos  ennemis  et  cruels  tourmenteurs?  Fuyez-les,  chers  chré- 
tiens, comme  on  fuit  un  serpent  cruel  et  venimeux,  accourez 
vers  cette  pieuse  armée  russe  et  entrez  en  relations  avec  elle. 
Considérez  les  Russes  comme  des  frères  de  votre  sang;  servez- 
les  avec  fidélité  et  affection  :  recevez-les  dans  vos  maisons;  trai- 
tez-les bien  et,  s'ils  veulent  aller  quehjue  part,  indiqiav.-leur  le 
chemin  bien  exactement,  sans  perfidie. 

Mais  surtout,  chrétiens,  gardez-vous  de  la  trahison  de  Judas 
comme  du  feu  de  l'enfer.  Qu'aucun  chrétien  ne  tombe  dans  ce 
grave  péché,  car  il  serait  puni  dans  ce  monde  et  dans  l'autre, 
parce  qu'il  a  livré  son  àme  à  l'ennemi  des  chrétiens. 

Ainsi,  si  vous  servez  fidèlement,  nous  espérons  en  la  volonté 
de  Dieu  que  dans  peu  de  temps  vous  aurez  joie  et  bonheur,  que 
vous  vivrez  en  paix  et  en  tranquillité,  ce  que  nous  vous  souhai- 
tons à  tous.  Amen. 

Nous  avons  encore  un  autre  document  signé  de  Sofroni 
pendant  son  séjour  en  Valachie  :  c'est  une  lettre  adressée 
par  cinq  notables  bulgares  de  Bucarest  —  dont  il  est  —  à 
un  de  leurs  compatriotes  qui  avait  rendu  des  services  aux 
Russes  pendant  la  campagne.  Cette  lettre  est  datée  du  2 
aoiit  i8i5. 

A  partir  de  cette  date  on  perd  le  trace  de  Sofroni.  On 
ignore  quand  il  est  mort,  où  repose  sa  dépouille,  et  le  pa- 
triote bulgare  ne  sait  où  porter  l'hommage  que  sa  piété 
voudrait  rendre  au  fondateur  de  la  littérature  nationale. 

Revenons  un  peu  sur  le  livre  qui  lui  a  valu  cet  honneur. 
Cet  ouvrage  n'a  pas  la  prétention  d'être  original.  Nous  en 
avons  cité  plus  haut  le  titre.  Nous  avons  vu  qu'il  est  sim- 
plement traduit  du  slavon  et  de  la  très  profonde  langue 
grecque.  Il  n'était  pas  facile  de  trouver  un  éditeui  à  Bucarest 
pour  un  livre  destiné  aux  voisins  de  Bulgarie,  et  les  mo- 
destes ressources   de    Sofroni  ne   lui    permettaient   pas  de 


182  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

l'imprimer  h  ses  frais.  Mais  il  y  avait  en  Roumanie  une  co- 
lonie de  riches  marchands  bulgares  à  la  générosité  des- 
quels l'évèque  pouvait  s'adresser.  C'est  ce  qu'il  fit  dans 
une  lettre  qui  nous  a  été  conservée.  C'est  un  document 
tout  ensemble  touchant  et  naïf,  d'un  style  pénible  et  fort 
inexpérimenté.  On  me  saura  gré,  je  crois,  d'en  citer  quelques 
spécimens  : 

Très  nobles  et  très  illustres  négociants,  nos  fils  spirituels 
Hadji  Kyre*  Petko,  Kyre  lovko,  Kyre  Savva...  et  autres  chré- 
tiens qui  vous  trouvez  en  Valachie,  Moldavie,  chers  enfants  de 
notre  humilité,  paix  et  bénédiction... 

Votre  généreux  caractère,  votre  magnanime  dignité  qui  a  rendu 
votre  nom  fameux  dans  des  endroits  lointains  m'a  encouragé  à 
écrire  à  Vos  Honneurs  et  bien  que  je  n'aie  pas  eu  la  joie  de  voir 
vos  respectables  visages,  je  dois  respecter  votre  dignité.  Et  à 
cause  de  cela  j'ose  écrire  à  Votre  Noblesse  comment  moi,  hum- 
ble, avec  la  sainte  volonté  de  Dieu,  je  me  suis  décidé  à  écrire  les 
Evangiles  des  dimanches  avec  leur  interprétation...  en  les  tra- 
duisant de  la  langue  slavonne  et  de  la  profonde  langue  grecque 
dans  la  simple  langue  bulgare  pour  être  lus  les  dimanches  dans 
les  églises,  de  façon  à  ce  qu'ils  puissent  être  compris  par  les 
hommes  simples  et  sans  éducation,  les  hommes  et  les  femmes. 
Car  nos  livres  sont  écrits  dans  l'ancienne  langue  slave  et  les  gens 
simples  ne  comprennent  pas  la  loi  divine  et  beaucoup  de  prêtres 
ne  la  comprennent  pas.  Pour  cette  raison,  je  me  suis  appliqué, 
moi  pécheur,  et  j'ai  transcrit  ce  livre  édifiant  en  la  langue  bul- 
gare vulgaire  telle  que  nous  la  parlons. 

Sofroni  estime  à  dix  mille  gros  la  dépense  qu'occasion- 
nera son  édition  et  il  conclut  en  demandant  à  ses  compa- 
triotes de  l'aider  pour  le  bien  commun  de  toute  la  nation. 
Il  les  y  invite  dans  l'intérêt  de  leur  âme. 

Cette  œuvre,  dit-il,  est  bien  meilleure  que  celle  de  la  Sainte 
Montagne,  —  c'est-à-dire  du  mont  Athos  qui  jouissait  d'un  grand 
crédit  chez  les  peuples  balkaniques.  —  Car  dans  mille  églises  on 

I.  Kyre  est  le  mot  grec  y.ûo'.o;. 


LE  CENTENAIRE  DE  LA  LITTÉRATURE  BULGARE  18:$ 

prie  pour  votre  àiiie  tant  (pie  durera  le  momie  et  combien  d'hom- 
mes ce  livre  édidant  ne  mettra-l-il  pas  dans  la  vraie  voie!...  Un 
tel  livre  dans  la  simple  langue  bulgare,  il  n'y  en  a  pas  encore  eu 
dans  le  monde.  De  tels  livres  en  langue  populaire,  il  y  en  a  chez 
les  Grecs,  chez  les  Serl)es,  chez  les  Valaques,  chez  les  Russes 
et  chez  les  peuples  d'autres  religions.  Seuls  nos  pauvres  Bulgares 
n'ont  pas  reçu  un  tel  don.  C'est  pourquoi  ils  sont  obscurcis  par 
1  ignorance.  Appliquons-nous  donc  à  mettre  ce  livre  au  jour,  seu- 
lement pour  qu'il  y  ait  un  commencement;  après  nous  on  peut 
espérer  qu  il  y  aura  beaucoup  de  livres  en  langue  populaire; 
l'important  est  qu'il  y  ait  un  commencement. 

Je  vous  en  prie,  aidez-moi  donc,  moi,  votre  humble  prélat  cpii 
suis  de  votre  race  bulgare;  aidez-moi  dans  cette  entreprise. 

Cet  appel  est  daté  du  29  avril  i8o5. 

11  lut  entendu.  Ceux  qui  aidèrent  Sofroni  à  faire  paraître 
le  modeste  volume  ne  se  doutaient  guère  qu'il  marquait 
une  date  dans  l'histoire  de  leur  peuple  et  qu'il  allait  être  le 
point  de  départ  d'une  nouvelle  littérature. 

Sofroni  déclare  que,  pour  rédiger  son  volume,  il  s'est 
servi  de  textes  slavons  et  de  livres  grecs.  11  serait  assez  dif- 
ficile de  déterminer  les  originaux  des  textes  slavons,  mais 
on  sait  que  l'original  grec  est  un  ouvrage  du  prélat  Nicé- 
phore  Theotoki,  imprimé  pour  la  premicre  fois  à  Moscou 
en  1796.  Une  seconde  édition  de  ce  livre  parut  à  Bucarest 
en  i8o3.  C'est  évidemment  de  cette  édition  que  Sofroni 
s'est  inspiré;  mais  la  plupart  du  temps  il  ne  s'est  pas  borné 
à  une  traduction  littérale;  il  a  paraphrasé,  adapté,  résumé, 
surtout  résumé.  Car  l'ouvrage  grec  est  plus  considérable 
que  l'imitation  bulgare,  dans  laquelle  interviennent  d'ail- 
leurs encore  des  fragments  empruntés  à  certains  manuscrits 
slavons. 

Le  succès  de  l'ouvrage  dépassa  les  espérances  de  l'évêque. 
Son  nom  est  resté  attaché  au  livre  qui  est  encore  aujourd'hui 
populaire.  De  même  que  nous  disons  un  calepin,  unLhomond, 
un  Bouiilet,  on  dit  encore  aujourd'hui  eiiBulgarie  un  Sofronie 
pour  désigner  ce  recueil  qui  est  la  lecture  favorite  des 
âmes  dévotes.  On  doit  encore  h  l'évêque  d'autres  ouvrages 


184  SERBES.  CROATES  ET  BULGARES 

imités  ou  traduits  du  grec  et  une  copie  de  la  fameuse  Chro- 
nique de  Païsii,  chronique  qui,  comme  nous  l'avons  dit 
plus  haut,  ne  fut  publiée  que  plusieurs  années  après  sa 
mort.  Ces  ouvrages  ne  méritent  pas  de  nous  arrêter.  Ce 
qui  nous  intéresse  dans  l'œuvre  de  Sofroni,  ce  sont  ses 
inappréciables  Mémoires,  c'est  le  volume  édifiant  paru  à 
Bucarest  en  1806  et  qui  est  la  pierre  angulaire  de  la  nou- 
velle littérature  bulgare. 


L'HISTORIEN   BULGARE   PAISII 


Nous  venons  d'étudier  la  figure  si  curieuse  de  l'évèque 
Sofroni,  qui  est  considéré  comme  le  fondateur  de  la  litté- 
rature bulgare  moderne  et  dont  les  mémoires  constituent 
une  contribution  importante  à  l'histoire  des  populations 
chrétiennes  de  l'empire  ottoman  durant  la  seconde  moitié 
du  xviii''  siècle. 

Avant  Sofroni  un  autre  prêtre  bulgare  a  joué  un  rôle 
considérable  dans  la  renaissance  intellectuelle  de  sa  na- 
tion. C'est  le  moine  Paisii,  auquel  un  de  ses  compa- 
triotes, M.  Boïan  Penev  vient  de  consacrer  une  mono- 
graphie qui  comble  une  véritable  lacune  de  la  littérature 
bulgare. 

Si  bas  qu'ils  fussent  tombés  sous  la  domination  otto- 
mane, les  Bulgares  n'étaient  pas  cependant  absolument 
isolés  de  leurs  congénères  slaves.  Les  négociants  de 
Raguse,  qui  ont  exercé  une  influence  si  heureuse  sur  les 
Serbes  de  Bosnie-Herzégovine,  avaient  aussi  des  comp- 
toirs et  envoyaient  des  voyageurs  dans  les  pays  bul- 
gares. 

Les  Grecs,  avec  l'appui  des  Turcs,  avaient  imposé  leur 
langue,  leur  liturgie,  leur  costume.  Les  Bulgares  un  peu 
riches  se  croyaient  Grecs,  de  même  que  naguère  à  Prague 
les  bourgeois  tchèques  se  croyaient  volontiers  Allemands. 
Dans  l'église  grecque  de  Temesvar,  Rakovski  a  relevé  avec 
indignation  cette  inscription:  E-j^tt^tî  Z/>âT/.c;  z'.\z^(vir^z 
'EXXr/;  kr.o  T x\}.T^pZiiZ .  S'il  est  un  nom  slave,  c'est  à  coup  sur 
celui  de  Zlatko  (de   zlato,  or)  et  s'il  est  une  ville  bulgare, 


186  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

c'est  cette  ville  de  Gabrovo  '  qui  lut  un  des  premiers  fovers 
de  la  renaissance  bulgare. 

La  connaissance  de  lanoue  grecque  ouvrait  aux  esprits 
un  peu  curieux  l'accès  du  monde  extérieur.  Mais  elle  me- 
naçait l'existence  même  de  la  natation.  Paisii  tut  le  premier 
à  réagir  contre  1  hellénisme  et  à  recueillir  la  tradition  na- 
tionale. 

On  sait  peu  de  chose  sur  sa  vie.  Il  était  né  dans  l'éparchie 
de  Samokov,  c'est-à-dire  à  l'ouest  des  pays  bulgares  ;  il  fut 
moine  au  mont  Athos.  au  monastère  de  Khilandar.  où  il  se 
rencontra  avec  des  congénères  serbes.  Ce  couvent  j)ossédait 
une  précieuse  collection  de  manuscrits.  Paisii  était  hiéro- 
monaque,  c'est-à-dire  prêtre  régulier,  et  il  remplissait  les 
fonctions  d'assistant  ou  de  vicaire  auprès  de  Ihégoumène. 
Il  avait  alors  quarante-deux  ans  et  l'on  sait,  d'ailleurs,  qu'il 
était  venu  au  mont  Athos,  en  i~\ô,  à  vingt-trois  ans. 

Le  monastère   de  Khilandar  joue  un  rôle   considérable 

dans  l'histoire  relio-ieuse  et  intellectuelle  des   Slaves  méri- 
o 

dionaux.  Richement  doté  vers  la  tin  du  xif  siècle  par  le 
prince  serbe  Etienne  Nemania,  qui  s'v  fit  moine  sous  le 
nom  de  Siméon.  il  a  survécu  à  toutes  les  révolutions  qui 
ont  bouleversé  la  péninsule  balkanique.  En  1S96,  il  reçut 
la  visite  du  roi  de  Serbie,  Alexandre  :  les  moines  firent 
hommage  au  jeune  souverain  d'un  Evangéliaire  dont  à  ses 
frais  une  édition  fac-similé  fut  publiée  à  Vienne. 

Au  moment  où  Paisii  vint  résider  à  Khilandar,  la  com- 
munauté traversait  une  crise  assez  pénible.  Elle  était  en- 
dettée vis-à-vis  des  Turcs  qui  lui  réclamaient  un  tribut 
annuel  de  trois  mille  ^roc/t  ou  piastres  (environ  9  Oûo  francs), 
Il  y  avait  beaucoup  de  désordre  et  de  discorde  dans  la 
communauté.  Aussi  Paisii  s'en  alla  au  monastère  de  Zo- 
graphos  où  il  eut  la  bonne  fortune  de  trouver  beaucoup  de 
documents  sur  la  Bulgarie.  Il  nous  apprend  encore  qu'il  alla 
ensuite  dans  la  terre  allemande,  c'est-à-dire  en  Autriche  et 


I.   C'esl  à  Gabrovo  que  fut  ouvert  en  i83ô.  )e  premier  établissement  d'en- 
seignement secondaire  bulgare. 


L'HISTORIEN  BULGARE  PAISII  187 

qu'il  y  découvrit  le  livre  de  INIavro  Orbiui,  dont  nous  avons 
déjà  parlé  ici  même  à  propos  de  l'historien  serbe  Raïtch  :  Il 
regno  degli  Slavi.  Nous  savons  d'ailleurs  qu'en  1761  il  était 
à  Karlovci  en  Croatie',  charge  d'une  mission  parle  monas- 
tère de  Khilandar,  dont  il  était  devenu  prohégoumcne.  11 
avait  à  faire  exécuter  le  testament  d'un  archimandrite  de 
Khilandar,  décédé  à  Karlovci  et  qui  léguait  ses  biens  à  la 
communauté.  La  signature  qu'il  eut  l'occasion  de  donner 
alors  est  le  seul  autographe  que  nous  possédions  de  lui.  11 
est  peu  probable  qu'il  sût  l'Italien,  et  il  dut  lire  Orbini 
dans  la  traduction  russe  exécutée  par  ordre  de  Pierre  le 
Grand. 

Nous  savons  encore  par  une  note  qui  figure  sur  un  de  ses 
manuscrits,  celui  de  Kotel,  que  Paisii,  au  commencement  de 
l'année  1765  était  dans  cette  ville  qui  a  joué  un  si  grand 
rôle  dans  la  renaissance  intellectuelle  des  Bulgares^.  Il  y 
rencontra  le  jeune  Sofroni.  Il  avait  apporté  avec  lui  le  ma- 
nuscrit de  son  histoire  et  Sofroni  en  fit  une  copie,  ainsi 
qu'il  nous  l'apprend  lui-même  dans  ses  Mémoires.  Malheu- 
reusement Sofroni  a  oublié  de  nous  dire  dans  quelles  cir- 
constances il  avait  rencontré  l'historien  et  quelle  impres- 
sion il  avait  faite  sur  lui.  La  Bulgarie  renaissante  s'efforce 
par  tous  les  moyens  de  prouver  sa  gratitude  à  ceux  qui  ont 
contribué  à  sa  résurrection.  A  ses  peintres,  à  ses  sculpteurs, 
je  me  permets  de  signaler  un  beau  sujet  de  tableau,  de 
groupe  ou  de  bas-relief:  la  rencontre  de  Paisii  et  de  So- 
froni. 

Voilà  tout  ce  qu'on  sait  de  la  vie  de  Paisii.  On  ignore 
même  la  date  de  sa  mort.  Sur  sa  vie  morale,  sur  les  raisons 
qui  le  décidèrent  à  écrire  —  comme  il  le  pouvait  —  l'his- 
toire de  sa  nation,  il  nous  fournit  quelques  indications  dans 
l'épilogue  qui  accompagne  son  histoire:  «  Peu  à  peu  j'étais 
rongé  par  le  souci,  par  la  douleur  que  m'inspirait  la  nation 

1.  Archio  fur  Slnvische  Philolo(jie  t.  XII,  p.  620.  Karlovci  est  plus  connu 
sous  la  forme  allem;iode  Karlowitz. 

2.  Elle  a  vu  naître  notamment  l'évèque  Sofroni,  le  médecin  pédagoque 
Biron,  l'historien  Rakovskl. 


188  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

bulgare  ».  Singulière  coïncidence,  c'est  le  même  langage 
que  tiendra  un  demi-siècle  plus  tard  le  Slovaque  Kollar,  le 
lutur  poète  du  Panslavisme. 

A  léna,  dit-il,  dans  ses  mémoires,  je  commençai  à  éprouver 
des  sentiments  inconnus  jusqu  alors,  des  douleurs  poignantes, 
comme  celles  qui  nous  saisissent  dans  les  cimetières,  mais  bien 
autrement  grandioses.  G  étaient  des  sentiments  sur  la  mort  du 
peuple  slave  dans  ces  contrées,  sur  les  tombeaux  de  nos  chers 
ancêtres,  des  Serbes'  écrasés  et  détruits.  Chaque  localité,  cha- 
que village,  chaque  rivière,  chaque  montagne  portant  un  nom 
slave  me  semblait  un  tombeau,  un  monument  d'un  gigantesque 
cimetière. 

En  citant  ces  paroles,  il  y  a  longtemps,  en  1888,  j'ajou- 
tais :  «  Ce  patriotisme  archéologique  fait  peut-être  sourire  ; 
mais,  quon  v  réfléchisse,  c'est  un  sentiment  analogue  quia 
produit  1  unité  allemande  ».  Paisii  nous  dit  sur  le  titre  de 
son  ouvrage  qu'il  a  composé  «  pour  le  profit  de  notre  nation 
bulgare  ».  Et  au  début  de  son  histoire  il  s'exprime  ainsi  : 

J'ai  eu  un  zèle  ardent  pour  ma  race  et  ma  patrie  bulgare  et  je 
me  suis  donné  beaucoup  de  mal  pour  étudier  beaucoup  de  livres 
et  d'histoires  afin  d'écrire  les  annales  de  la  nation  bulgare.  C'est 
pour  votre  utilité  et  votre  gloire  que  je  l'ai  écrite,  vous  qui  aimez 
votre  race  et  votre  patrie  bulgare  et  qui  aimez  à  connaître  votre 
race  et  votre  langue. 

Dans  le  monastère  du  mont  Athos  Paisii  s  était  rencontré 
avec  des  moines  grecs  et  serbes  qui  le  raillaient  de  ce  que 
sa  nation  n'avait  pas  d'histoire,  et  ces  railleries  avaient 
surexcité  tout  ensemble  sa  curiosité  et  son  patriotisme.  11 
vouhiit,  ainsi  qu'il  le  dit  dans  son  épilogue,  que  ses  com- 
patriotes ne  fussent  plus  tournés  en  dérision  et  humiliés 
par  les  autres  nations. 

Les  Russes  et  les  Serbes  se  vantent  d'avoir  avant  nous  reçu 
I.   Il  s'agit  des  Serbes  de  l'Elbe  appelés  aussi  Sorabes. 


L'HISTORIEN  HLLOARL  PAISII  189 

récriture  slave  et  le  baptême,  mais  ce  n'est  pas  vrai.  Ils  ne  peu- 
vent produire  Ik-dessus  aucun  témoignage.  J  ai  vu  (jue  beau(OUj> 
de  Bulgares  adoptent  la  langue  et  les  mœurs  des  étrangers  et 
méprisent  leur  langue;  c'est  pourquoi  j'ai  écrit  contre  les  insul- 
teurs  de  nos  ancêtres  qui  n'aiment  pas  leur  langue  et  leur  patrie, 
et  pour  vous  qui  aimez  à  connaître  votre  langue  et  votre  race, 
afin  que  vous  sachiez  que  nos  tsars,  nos  patriarches  et  nos  pré- 
lats bulgares  n'ont  pas  été  dépourvus  d'annales,  de  livres  ni  de 
tropairesS  et  combien  de  temps  ils  ont  régné. 

Paisii  explique  que  ces  documents  n'ont  pas  été  con- 
servés faute  d  imprimeries  slaves  et  à  cause  de  la  négli- 
gence et  de  1  ignorance  générales.  D  autre  part,  après  la 
conquête  turque,  les  églises  et  les  monastères  ont  été  in- 
cendiés et  avec  eux  les  manuscrits. 

Paisii  commence  par  des  considérations  générales  sur 
l'importance  de  l'histoire,  puis  à  l'instar  des  anciens  chro- 
niqueurs il  remonte  jusqu'au  déluge  et  au  partage  des  races. 
Il  raconte  comment  Moskhos  fils  de  Japhet-  habita  la  région 
ilu  nord  et  devint  père  de  la  race  slave  a  laquelle  appar- 
tiennent les  Bulgares. 

En  invoquant  le  nom  de  ce  Moskhos  légendaire  Paisii 
atïïrme  la  parenté  des  Bulgares  et  des  Serbes.  Dans  son 
récit  historique  il  consacre  un  chapitre  particulier  à  l'his- 
toire des  Serbes,  dont  la  destinée  est  intimement  mêlée  à 
celle  de  leurs  voisins  bulgares.  Après  avoir  raconté,  comme 
il  peut,  l'histoire  politique  des  Bulgares,  il  consacre  deux 
chapitres  à  l'histoire  religieuse  et  aux  saints  nationaux. 

Le  but  que  poursuit  Paisii  en  compilant  son  ouvrage  est 
avant    tout   patriotique.    Il   veut    relever  dans   leur  propre 


1.  Dans  le  texte  Kondiki.  C'est  le  grec  ■/.ovTa/.''ov,  tropaire,  qui  contient 
en  abrégé  le  sujet  de  la  tète  du  jour.  Clugnet,  Dictionnaire  des  noms  liturgi- 
ques, Paris,  1890. 

2.  Il  y  a  dans  la  Genèse  (cbap.  x)  un  fils  de  Japhet  nommé  Mesceeh  (tra- 
duction d"0ster\vald).  De  ce  personnage,  l'historien  polonais  Stryjkowski, 
dans  sa  Chronique  polonaise,  lithuanienne,  sainoyi tienne  et  russe  publiée  eu 
lôSa,  avait  fait  le  père  des  Moscovites  et  de  tous  les  Slaves.  Cette  généalo- 
gie fabuleuse  a  été  acceptée  par  la  plupart  des  chroniqueurs  polonais  et  slaves. 


190  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

estime  ses  compatriotes  qui  rougissent  de  leur  nom  et  de 
leur  langue;  il  exalte  autant  que  possible  les  Bulgares  au 
détriment  des  Serbes  et  des  Grecs.  Il  représente  les  Grecs 
comme  un  peuple  astucieux  et  perfide.  Si  parfois  ils  ont 
vaincu  les  Bulgares,  c'est  plutôt  par  la  ruse  que  par  la  bra- 
voure. 

Les  Grecs,  dit-il,  avaient  la  sagesse,  et  la  politique  et  beaucoup 
de  cérémonies»;  les  Bulgares  avaient  la  vaillance. 

Il  proclame  avec  raison  que  si  les  deux  peuples  voisins 
avaient  su  s'allier  contre  les  Turcs,  ils  n'auraient  pas  été 
soumis  par  eux  : 

Us  ont  attiré  sur  eux  la  colère  de  Dieu  ;  ils  ont  perdu  leur 
empire  et  sont  devenus  les  misérables  serfs  des  Turcs  jusqu'à 
aujourd'hui.  Et  les  Turcs  les  ont  entourés  partout.  ^lais  les  Grecs 
ont  appelé  les  Turcs  à  leur  secours  et  se  sont  livrés  à  eux... 

Paisii  apostrophe  avec  violence  ceux  de  ses  compatriotes 
qui  sont  tentés  de  se  laisser  helléniser. 

Pourquoi,  insensé,  as-tu  honte  de  ta  langue  et  te  traînes-tu 
après  une  langue  étrangère  ?  Mais  on  répond  :  les  Grecs  sont  plus 
sages-  et  plus  politiques.  Les  Bulgares  sont  simples  et  sots  et 
n'ont  pas  une  langue  politique.  Mais  comprends  donc,  insensé  ! 
Il  y  a  beaucoup  de  nations  plus  sages  que  les  ùrecs  et  plus  glo_ 
rieuses.  Est-ce  que  quelque  Grec  abandonne  sa  langue  et  sa  race 
comme  tu  fais,  toi  qui  ne  tires  aucun  avantage  de  cette  sagesse 
et  cette  politique  grecque?  Bulgare!  ne  te  laisse  pas  égarer;  con- 
nais ta  race  et  ta  langue  et  apprends  ta  langue.  La  simplicité  et 
l'innocence  bulgare  sont  bien  supérieures.  Les  Bulgares  simples 
reçoivent  des  hôtes  dans  leur  maison  et  font  l'aumône  ;  les  Grecs 
sages  et  politiques  ne  font  pas  cela,  mais  ils  dépouillent  les  sim- 
ples et  s'enrichissent  de  façon  injuste;  et  il  y  a  plutôt  du  péché 
que  du  profit  dans  leur  sagesse  et  leur  politique.   Es-tu  honteux 

1.  La  langue  de  Paisii  est  fort  emliarrassée.  Tout  ceci  veut  dire  que  les 
Grecs  étaient  plus  civilisés. 

2.  Voyez  la  note  précédente. 


L'HISTORIEN  BULGARE  PAISII  191 

de  ce  que  les  Bulgares  sont  des  gens  simples,  de  ce  qu'il  n'y  a 
pas  chez  eux  des  négociants  et  des  littérateurs...  mais  de  simples 
laboureurs,  des  terrassiers,  des  bergers  et  autres  artisans  !  Je  te 
répondrai  simplement  ceci:  d'Adam  à  David,  à.Ioachim  ou  à  Jo- 
seph, le  fiancé  delà  Vierge,  coml)ien  y  a-t-il  eu  de  justes,  de  pro- 
phètes, de  patriarches  qui  ont  été  appelés  grands  sur  la  terre  et 
devant  Dieu?  Il  n'y  a  eu  parmi  eux  aucun  négociant,  aucun 
homme  artificieux  et  superbe  comme  ceux  que  vous  honorez  et 
estimez  aujourd'hui  et  à  la  suite  desquels  vous  vous  traînez, 
adoptant  leur  langue  el  leurs  mœurs.  Mais  tous  ces  anciens  jus- 
tes étaient  des  laboureurs  et  des  bergers,  des  hommes  simples 
et  sans  malice.  Et  le  Christ  lui-même  voulut  naître  et  vivre  dans 
la  maison  de  l'humble  et  pauvre  Jose[)h.  Ainsi  vous  voyez  comme 
Dieu  aime  les  simples  et  innocents  laboureurs  et  bergers,  comme 
il  les  a  glorifiés.  Et  vous  rougissez  de  ce  que  les  Bulgares  sont 
des  bergers  et  des  laboureurs  simples  et  sans  malice  et  vous 
abandonnez  votre  race  et  voti'e  langue  et  vous  vous  glorifiez 
d'une  langue  et  de  coutumes  étrangères. 

Etudié  au  point  de  vue  historique,  le  livre  de  Palsii  four- 
mille naturellement  d'erreurs,  de  lacunes  et  d'omissions. 
Mais  envisagé  au  point  de  vue  psychologique,  il  constitue 
un  document  de  premier  ordre  pour  qui  veut  se  rendre 
compte  de  l'évolution  de  cette  nationalité  bulgare,  qui 
constitue  aujourd'hui  un  facteur  si  considérable  parmi  les 
nations  qui  se  partagent  la  péninsule  balkanique. 


LA  BULGARIE   MODERNE 


Dans  un  volume  qui  a  paru  il  y  a  plus  d'un  quart  de 
siècle', j'ai  étudié  naguère  la  situation  de  la  jeune  princi- 
pauté de  Bulgarie  et  ses  chances  d'avenir.  J'écrivais,  à  la 
dernière  page,  les  lignes  suivantes  : 

«  Vienne  une  crise  quelconque  en  Orient  et  les  trois  tronçons 
imaginés  par  le  traité  de  Berlin^  profiteront  de  la  première  occa- 
sion pour  chei'cher  à  se  réunir.  En  ce  qui  me  concerne,  je  ne 
doute  pas  que  l'union  ne  se  fasse  au  profit  de  la  Bulgarie  du  nord. 
Dès  maintenant  nous  pouvons  saluer  l'entrée  d'un  membre  nou- 
veau dans  la  grande  famille  des  états  civilisés.  » 

Ma  prédiction  s'est  réalisée  plus  tôt  que  je  ne  l'aurais 
imaginé.  Le  royaume  de  Bulgarie,  à  la  suite  de  circonstances 
que  nos  lecteurs  connaissent,  a  proclamé  son  indépendance, 
et  cette  indépendance,  après  des  négociations  qui  ont  été 
longues,  mais  en  somme  peu  laborieuses,  est  reconnue  au- 
jourd'hui par  toute  l'Europe.  Petit-fils  de  Louis-Philippe, 
cousin  du  roi  des  Belges  et  de  la  reine  Amélie  de  Portugal, 
Ferdinand  de  Saxe-Cobourg  vient  d'entrer  triomphale- 
ment dans  la  famille  des  souverains  européens.  Parmi  les 
états  balkaniques  la  Bulgarie  est  après  la  Grèce,  celui  qui  a 
fiiit  la  carrière  la  plus  rapide.  La  Serbie  et  la  Roumanie  ont 
mis  plus  d'un  demi-siècle  à  faire  reconnaître  leur  indépen- 
dance et  à  prendre  le  nom  de  royaume. 

1.  La  Save,  le  Danube  et  le  Balkan.  Voyage  chez  les  Croates,  les  Slovè- 
nes, les  Serbes  et  les  Bulgares  (Paris,  Pion,   i884). 

a.   La  principauté  de  Bulgarie,  la  Roumélie  orientale  et  la  Macédoine. 


LA  BULGARIE  MODERNE  193 


I 


On  s'est  un  peu  étonné  au  début  du  titre  de  tsar  adopté 
par  le  prinee  Ferdinand.  Il  suffit  de  consulter  la  classique 
histoire  des  Bulgares,  par  M.  Constantin  Jireczek,  de  l'Aca- 
démie de  Vienne',  pour  constater  que  depuis  le  x*  siècle 
jusqu'à  l'année  iSgS  tous  les  souverains  de  Bulgarie  ont 
porté  le  titre  de  Isiesar,  abrégé  plus  tard  sous  la  forme  tsar. 
Comme  l'allemand  Kaiser,  le  mot  dérive  du  latin  Cccsar. 
Quelques-uns  s'intitulaient  tsiesar  des  Bulgares  et  des 
Grecs.  Leur  nouveau  successeur,  Ferdinand  P',  n'affiche  pas 
d'aussi  hautes  prétentions. 

Dans  une  ancienne  église  qui  subsiste  encore  àTrnovoon 
peut  lire  une  inscription  qui  débute  ainsi  : 

«  Moi  Jean  Asen,  tsar  fidèle  au  Christ,  fils  d'Asen  I*^"", 
j'ai  construit  cette  église...    » 

En  reprenait  le  titre  de  tsar,  le  prince  Ferdinand  n'a  donc 
fait  que  se  conformer  à  la  tradition  nationale.  Il  ne  faut  pas 
d'ailleurs  s'exagérer  l'importance  de  ce  titre.  Il  est  la  tra- 
duction du  grec  basileus  et  peut  aussi  bien  se  traduire  par 
roi  que  par  empereur.  Il  ne  peut,  en  aucune  façon,  faire 
ombrage  à  l'empereur  de  toutes  les  Russies.  Depuis  Pierre 
le  Grand  les  souverains  russes  portent  le  titre  latin  à' ini- 
perator  ;  ils  gardent  celui  de  tsar  pour  la  Pologne  et  les 
anciens  états  (Kazan,  Astrakhan,  etc.),  depuis  longtemps 
absorbés  par  l'unité  russe.  C'est  donc  à  tort,  —  et  par 
suite  d'une  tradition  aujourd'hui  abrogée,  —  que  nous 
disons  le  tsar  en  parlant  de  l'empereur  Nicolas  II  ou  de  ses 
derniers  prédécesseurs. 

Le  souverain  de  Bulgarie  porte  donc  le  titre  de  roi  comme 
son  voisin  de  Serbie  ;  notons  toutefois,  à  titre  de  curiosité, 
que  malgré  la  parenté  intime  des   deux  langues  slaves  les 

I.  Edition  russe  de  1882.  Cet  excellent  ouvrag-e,  publié  pour  la  première 
fois  en  tchèque,  a  été  aussi  traduit  en  allemand. 

i3 


194  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

deux  titres  ne  sont  pas  identiques  :  Ferdinand  est  tsar  ; 
Pierre  Karageorgevitch  est  kral  et  cette  dénomination  n'est 
pas  d'une  moins  illustre  origine  :  kral  n'est  autre  qu'une 
déformation  du  germanique  Karl.  C'est  le  nom  de  Charle- 
niagne  qui  comme  celui  de  César,  est  devenu  synonyme  de 
souverain.  Au  temps  où  les  chefs  de  la  Serbie  et  de  la  Bul- 
garie avaient  simplement  le  titre  de  prince,  ce  titre  était 
encore  représenté  par  un  vocable  germanique  :  knez  ou  kniaz 
(le  prince),  qui  dérive  du  même  primitif  que  l'allemand 
Kônig  (le  roi). 


II 


La  Bulgarie,  émancipée  depuis  trente  ans,  a  eu  trop  de 
politiciens  et  pas  d'hommes  vraiment  politiques,  et  de  ces 
politiciens  elle  a  fait  une  effroyable  consommation.  Ils  se 
sont  écroulés  les  uns  sur  les  autres  comme  des  capucins  de 
cartes,  et  parfois  ils  se  sont  assassinés. 

«  Le  peuple  bulgare,  dit  M.  Drandar'  délivré  par  les  armes 
russes  du  joug  oppresseur  des  Ottomans,  n'était  point  préparé 
pour  la  vie  politique;  il  est  permis  de  dire  aujoui'dhui  que 
l'émancipation  fît  surgir  des  hommes  dont  ni  l'instruction  ni  le 
caractère  n'étaient  à  la  hauteur  du  rôle  qui  leur  échut.  Il  serait 
injuste  de  leur  en  faire  un  reproche;  après  cinq  siècles  d'escla- 
vage, le  peuple  bulgare  ne  pouvait  avoir  la  connaissance  et  sur- 
tout l'expérience  nécessaires  pour  apprécier  à  sa  valeur  une 
liberté  politique  conquise  par  le  sang  d'une  armée  étrangèi'e;  il 
ne  pouvait  se  trouver  prêt  à  exercer  avec  le  tact,  la  modération, 
la  souplesse  indispensables,  ce  self-government. 

«  Il  en  est  des  peuples  comme  des  individus;  est-ce  la  faute 
de  l'enfant  s'il  se  blesse  avec  le  couteau  que  sa  mère  a  imprudem- 
ment laissé  entre  ses  mains?  Le  peuple  bulgare,  lors  de  sa  libé- 
ration, était,  lui  aussi,  politiquement  un  enfant;  il  était  probable, 
sinon  inévitable,  qu'il  ferait  des  fautes  dans  les  premières  années 
de  sa  nouvelle  existence.  » 

I.   Dans  son  volume  la  Bulgarie  sous  le  Prince  Ferdinand  (Bruxelles,  1908)» 


LA  BULGARIE  MODERNE  195 

Le  spectacle  des  agitations  politiques  dont  j'avais  été  té- 
moin il  y  a  un  quart  de  siècle  m'avait  inspiré  des  réflexions 
analogues  d'un  caractère  assez:  pessimiste  : 

«  Je  ne  crois  pas,  écrivais-je  alors,  que  les  constitulions  libé- 
rales soient  précisément  faites  pour  les  peuples  enfants.  Ce  sont 
des  engins  perfectionnés  ;  ils  demandent  pour  être  maniés  avec 
succès  une  expérience  qui  ne  s'acquiert,  hélas,  qu'avec  le  temps. 
Echanger  brusquement  le  régime  arbitraire  des  pachas  contre  le 
plein  exercice  de  la  liberté  parlementaire,  c'est  là  pour  un  peuple 
une  dangereuse  épreuve;  c  est  comme  si  l'on  passait  brusque- 
ment à  l'air  libre  en  sortant  d'une  cloche  dair  comprimé. 

«  Certes,  le  droit  de  réunion,  la  liberté  de  la  presse,  la  res- 
ponsabilité ministérielle,  sont  pour  un  peuple  de  précieuses  pré- 
rogatives; sont-elles  indispensables  à  une  nation  qui  ne  sait 
encore  faire  ni  son  pain,  ni  son  vin,  qui  laboure  encore  avec  une 
charrue  de  bois  et  chez  qui  la  moitié  du  sol  est  en  jachère  ?  J'en 
doute  ;  s'il  m'était  permis  de  faire  un  vœu  en  faveur  des  Bul- 
gares, je  leur  souhaiterais  moins  un  souverain  constitutionnel 
qu'un  bon  tyran,  un  sultan  Mahmoud,  un  Pierre-le-Grand  inexo- 
rable et  farouche  qui  les  fit  entrer  de  force  en  Europe,  qui  osât 
forcer  chez  eux  la  marche  du  progrès  et  les  émanciper  définiti- 
vement des  traditions  ottomanes,  comme  le  tsar  de  fer  émancipa 
son  peuple  des  traditions  byzantines  ou  tatares*.  » 

Lorsque  dans  le  courant  du  mois  de  septembre  1886  le 
prince  Alexandre  de  Baltenberg,  vainqueur  des  Serbes  et 
bénéficiaire  de  l'union  définitive  des  deux  Bulgaries  du  nord 
et  du  sud,  crut  devoir  abdiquer  devant  la  mauvaise  volonté 
de  la  Russie,  les  Bulgares  se  trouvèrent  fort  embarrassés. 
En  proclamant  la  république,  ils  auraient  évidemment 
échappé  à  l'ennui  de  mendier  un  souverain  à  travers  l'Eu- 
rope ;  mais  ils  sentaient  bien  qu'ils  n'étaient  pas  encore 
capables  de  se  gouverner  eux-mêmes,  que  sur  eux  pesait  la 
tare  héréditaire,  l'esprit  anarchique  de  la  race  (Et/inos  anar- 
chikon  kai  misallêlon,  race  anarchique  et  incapable  d'amour 
mutuel,  avait  dit  de  leurs  ancêtres  un  empereur  byzantin), 

I.  La  Save,  le  Danube  et  les  Balkans,  p.  218,  219. 


196  SERBES.  CROATES  ET  BULGARES 

et  ils  se  mirent  en  quête  d'un  souverain.  Le  poste  n'était 
pas  très  tentant  ;  le  titulaire  de  la  principauté  de  Bulgarie 
allait  être  soumis  à  une  double  servitude  :  d'une  part  la  su- 
zeraineté olTicielle,  diplomatique,  de  la  Porte,  d'autre  part 
la  suzeraineté  officieuse,  mais  effective,  de  la  Russie.  Le 
prince  Valdemar  de  Danemark,  sur  qui  on  avait  d'abord 
compté,  refusa  ;  le  prince  Ferdinand  de  Saxe-Cobourg, 
alors  lieutenant  de  l'armée  austro-hongroise,  accepta  et  fut 
proclamé  par  l'assemblée  nationale  réunie  dans  l'antique 
capitale  de  Trnovo.  La  Russie  se  refusa  à  le  reconnaître  et 
les  autres  puissances  imitèrent  son  exemple.  Le  prince, 
Français  par  sa  mère  la  princesse  Clémentine,  fille  de  Louis- 
Philippe,  connaissait  bien  nos  classiques  et  sans  doute  il 
avait  médité  les  vers  célèbres  de  La  Fontoine  : 

Patience  et  longueur  de  temps, 
Font  plus  que  force  ni  que  rage. 


III 


Arrivé  à  Sofia,  il  prit  très  au  sérieux  son  rôle  de  souverain 
constitutionnel  et  s'appliqua  à  louvoyer  entre  les  partis.  Je 
disais  tout  à  l'heure  que  vers  i88/i  je  souhaitais  à  la  Bulga- 
rie un  bon  tyran.  La  Bulgarie  en  eut  un  —  était-il  bon  ? 
c'est  une  autre  question,  —  dans  la  personne  d'Etienne 
Stamboulov  qui  fut,  pendant  plusieurs  années,  premier  mi- 
nistre. C'était  un  avocat  de  Trnovo  qui,  en  iS84,  devint 
président  de  l'assemblée  nationale  (^Sohranié^.  Quand  le 
prince  Alexandre  de  Battenberg  avait  cru  devoir  quitter  la 
Bulgarie,  il  avait  institué  un  conseil  de  régence  composé  de 
Stamboulov,  de  son  beau-frère  le  colonel  Moutkourov  et  de 
Karavelov.  Le  prince  Ferdinand  en  arrivant  au  pouvoir  dans 
un  pays  inconnu,  ne  pouvait  faire  autrement  que  démettre 
Stamboulov  à  la  tête  du  cabinet.  Dans  ces  fonctions  Stam- 
boulov se  montra  fort  peu  scrupuleux  vis-à-vis  de  ses  adver- 
saires, mais  en  somme  il  inspira  aux  Bulgares  confiance  en 


LA  BULGARIE  MODERNE  197 

eux-mêmes.  Il  leur  apprit  qu'ils  pouvaient  vivre  et  progres- 
ser en  dépit  de  la  Russie  et  de  l'Europe.  Il  finit  par  soule- 
ver une  telle  impopularité  qu'il  dut  donner  sa  démission 
(mai  iSg/|).  Le  prince  respira  ;  Stamboulov,  démission- 
naire malgré  lui  avait  passé  dans  l'opposition  et  pouvait 
être  un  adversaire  dangereux.  Il  lut  assassiné  au  mois  de 
juillet  1895. 

L'acte  fondamental  delà  principauté  de  Bulgarie,  la  con- 
stitution dite  de  Trnovo,  stipulait  que  le  premier  souverain 
de  la  Bulgarie  pouvait  appartenir  à  une  religion  autre  que 
l'orthodoxie  gréco-slave.  Son  successeur  devait  être  ortho- 
doxe. La  Russie  avait  usé  de  ce  prétexte  pour  ne  pas  recon- 
naître le  prince  Ferdinand  qui  était,  dans  Tordre  chrono- 
logique, le  second  prince  bulgare,  mais  qui,  en  montant 
sur  le  trône,  était  resté  catholique.  Ferdinand  était  céliba- 
taire et  il  y  avait  peu  de  probabilité  qu'il  put  épouser  une 
princesse  orthodoxe,  tant  que  la  Russie  lui  était  hostile. 
D'autre  part,  pour  consolider  l'avenir  delà  Bulgarie,  il  fallait 
une  dynastie.  Afin  de  faciliter  le  mariage  du  prince,  Stam- 
boulov fit  décider  par  le  Sobranié,  en  1898,  que  par  déroga- 
tion à  la  constitution  de  Trnovo,  le  premier-né  de  la  famille 
princière  pouvait  appartenir  à  un  autre  culte  que  celui  de 
l'état.  Le  prince  épousa,  dans  le  courant  de  l'année  1898,  la 
princesse  Marie-Louise  de  Parme  :  son  premier  fils  reçut 
le  nom  essentiellement  bulgare  de  Boris,  mais  fut  baptisé 
suivant  le  rite  catholique.  La  Russie  ne  désarmait  pas  ;  les 
autres  états 

Imitaient  son  silence  autour  d'elle  i\ingés. 

Au  risque  de  contrister  son  épouse  et  le  monde  catholique, 
le  prince  se  décida  à  imiter  l'exemple  de  son  lointain  ancê- 
tre Henri  IV,  qui  avait  trouvé  que  Paris  valait  bien  une 
messe.  Il  décida  de  convertir  le  jeune  Boris  à  l'orthodoxie  ; 
l'empereur  de  Russie  consentit  à  être  le  parrain  du  néophyte 
inconscient,  et  du  coup  la  Russie  reconnut  le  souverain  qui 
avait  sacrifié  les  sentiments  et  les  traditions  de  famille  aux 
exigences  de  l'Etal.  Peu  de  temps  après  avoir  gagné  cet  au- 


198  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

guste  adhérent,  l'orthodoxie  perdit  une  princesse  de  Monté- 
négro, qui  embrassa  le  catholicisme  pour  s'assurer  le  trône 
d'Italie. 

Le  prince  Ferdinand,  sitôt  rattaché  par  un  lien  spirituel 
h  la  famille  impériale  de  Russie,  fut  accepté  par  toute  l'Eu- 
rope. On  se  rappelle  le  mot  célèbre  de  Gambetta  :  a  L'an- 
ticléricalisme n'est  pas  un  article  d'exportation.  »  Il  semble 
que  la  République  française,  —  qui,  dès  ce  moment,  rêvait 
la  séparation  de  l'Eglise  et  de  l'Etat, —  n'avait  rien  à  voir 
dans  ces  questions  de  rite  ou  de  sacristie.  Et  cependant, 
pour  complaire  à  la  Russie,  elle  avait  boudé  le  prince  Fer- 
dinand, et  pour  complaire  de  nouveau  à  sa  grande  alliée, 
elle  le  reconnut,  parce  que  l'héritier  présomptif  ferait  dé- 
sormais le  signe  de  la  croix  autrement  que  nous  ne  le  fai- 
sons en  France.  Naguère,  j'avais  vu  le  prince  Ferdinand 
venir  incognito  à  Paris  causer  avec  les  amis  de  son  pays  et 
chercher  les  moyens  de  sortir  de  l'impasse  où  il  était  engagé. 
Maintenant  il  était  reçu  à  la  gare  de  l'Est  avec  les  honneurs 
militaires,  accueilli  triomphalement  dans  ce  palais  de  l'Ely- 
sée qui  jadis  ignorait  sa  présence,  tout  cela  parce  que  son 
fils  aîné  ferait  désormais  ses  prières  en  slavon  au  lieu  de 
les  faire  en  latin.  Il  faut  avouer  que  l'histoire  a  quelquefois 
des  surprises  bien  singulières. 

La  princesse  INIarie-Louise  de  Parme,  qui  avait  donné 
deux  fils  et  deux  filles  à  son  époux,  ne  survécut  pas  long- 
temps à  une  épreuve  qui  dut  lui  être  assez  douloureuse. 
Bonne  et  charitable,  cette  princesse  a  laissé  un  souvenir 
populaire.  Après  quelques  années  de  veuvage,  Ferdinand  a 
épousé  en  secondes  noces  une  princesse  de  Mecklembourg 
qui  paraît  avoir  gagné  en  peu  de  temps  le  cœur  de  ses  nou- 
veaux sujets.  On  l'appelle  la  reine  sœur  de  charité.  La  fa- 
mille royale  de  Bulgarie  est  probablement  aujourd'hui  en 
Europe  celle  qui  offre  la  plus  grande  diversité  au  point  de 
vue  des  cultes.  Ferdinand  P''  est  catholique,  son  épouse 
luthérienne,  son  fils  aine  orthodoxe. 

Tous  ceux  qui  ont  approché  le  nouveau  roi,  — j'ai  eu  par- 
fois cet  honneur,  —  se  plaisent  à  reconnaître  les  hautes  qua- 


LA  BULGARIE  MODERNE  199 

lités  de  son  esprit  et  cette  espèce  de  fascination  qu'il  exerce 
sur  son  entourage.  Ils  aiment  à  le  comparer  à  son  oncle,  le 
duc  d'Aumale,  auquel  les  événements  n'ont  malheureuse- 
ment pas  permis  de  mettre  à  profit  tous  les  mérites  dont  la 
nature  l'avait  doué. 

Ferdinand  est  monté  sur  le  trône  dans  des  circonstances 
délicates  ;  non  seulement  il  a  très  habilement  louvoyé  au 
milieu  des  partis  qui  se  disputent  le  pouvoir  avec  àpreté  et 
qui  souvent  ne  reculent  pas  devant  les  moyens  les  plus 
extrêmes  pour  satisfaire  leurs  rancunes  ou  leurs  ambitions 
(assassinat  de  l'ex-ministre  Stamboulov  (1896),  assassinat 
de  Karavelov  (igo3),  assassinat  de  Pelkov  (1907)),  mais, 
tout  en  surveillant  la  politique  intérieure,  il  sut  tenir  tête 
aux  défiances  de  ses  voisins,  Serbes,  Grecs  ou  Turcs,  et 
saisir  très  opportunément  l'instant  où  la  puissance  suzeraine 
serait  paralysée  par  les  ambitions  autrichiennes  pour  pro- 
clamer cette  indépendance  à  laquelle  la  Bulgarie  n'aurait 
jamais  osé  songer  au  moment  où  il  est  monté  sur  le  trône. 

Les  querelles  des  partis,  la  répartition  des  portefeuilles 
entre  leurs  représentants,  au  fond  tout  cela  intéresse  bien 
peu  l'Europe  et  la  postérité  ne  s'en  souciera  guère.  Ce  qui 
l'intéressera,  ce  qui  nous  intéresse  avant  tout,  c'est  le  progrès 
économique  du  royaume,  c'est  le  progrès  moral  de  la  nation 
bulgare. 

IV 

A  l'occasion  du  vingtième  anniversaire  de  l'avènement  du 
souverain,  ses  ministres  ont  eu  l'idée  de  lui  adresser  une 
série  de  rapports  dont  l'ensemble  constitue  ce  que  l'on  pour- 
rait appeler  le  bilan  de  son  règne. 

Ces  rapports,  rédigés  en  langue  bulgare,  forment  un  vo- 
lume grand  in-octavo  de  plus  de  six  cents  pages  ;  ils  attestent 
le  labeur  infatigable  auquel  ce  petit  peuple  a  dû  les  succès 
qui  n'ont  pu  étonner  que  ceux  qui  ne  le  connaissent  pas. 
Assurément,  les  Bulgares  ont  encore  beaucoup  à  faire  pour 
atteindre  à  tous  les  rairinements  de  la  civilisation  occiden- 


200  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

taie.  jNIais  ils  ont  droit  d'être  fiers  des  progrès  accomplis 
sous  les  yeux  d'une  Europe,  en  somme  médiocrement  bien- 
veillante, malgré  les  obstacles  que  leur  ont  tour  à  tour  op- 
posés leurs  voisins  immédiats,  les  Turcs,  les  Serbes  et  les 
Hellènes. 

C'est  par  l'instruction  publique,  par  l'école  que  la  nation 
bulgare  s'est  refaite  au  xix^  siècle  et  qu'elle  a  réussi  à 
échapper  au  double  joug  que  faisaient  peser  sur  elle  les 
Turcs  et  les  Grecs  phanariotes.  C'est  par  le  rapport  du  mi- 
nistre de  l'Instruction  publique  que  débute  l'ensemble  des 
documents  administratifs  que  j'ai  sous  les  yeux. 

Sous  le  règne  de  Ferdinand  a  été  votée  en  1891  la  loi 
qui  organisait  sérieusement  l'instruction  publique  de  la 
Principauté.  Cette  loi  intéresse  le  budget  de  l'État  aux  écoles 
primaires  qui  jusqu'alors  étaient  généralement  entretenues 
par  les  communes. 

En  1889  la  contribution  de  l'Etat  aux  dépenses  scolaires 
était  de  980000  francs;  en  1890  elle  monte  à  1076000 
francs.  En  1907,  elle  est  montée  à  5  millions  700000  francs 
(On  sait  que  le  système  monétaire  bulgare  est  identique  au 
nôtre).  Le  chiffre  des  écoliers  croît  en  proportion  de  ces 
dépenses.  Pendant  l'année  scolaire  1887-88  il  était  de  laS  778. 
Pour  l'exercice  1906-1907,  il  a  été  de  334719,  ce  qui  repré- 
sente une  augmentation  de  plus  de  166  pour  100.  Ce  n'est 
pas  seulement  le  sexe  fort  qui  a  bénéficié  du  progrès  de 
l'école  ;  la  proportion  des  élèves  femmes  était  en  1887-88 
de  22  pour  100.  Elle  a  dépassé  !xo  pour  100  pour  le  dernier 
exercice. 

En  1888  le  nombre  des  instituteurs  était  de  8292  ;  il  est 
de  72/ii  en  1907.  A  l'époque  où  les  instituteurs  étaient 
payés  uniquement  par  la  Commune,  ils  étaient  réduits  à  un 
marchandage  assez  humiliant.  On  ne  prenait  pas  toujours 
le  plus  habile,  mais  le  plus  économique.  Aujourd'hui,  grâce 
au  traitement  fourni  par  l'Etat,  ce  marchandage  a  disparu. 

Dès  maintenant,  au  point  de  vue  de  l'instruction  élémen- 
taire, la  Bulgarie  est  en  avance  sur  les  pays  voisins,  la 
Roumanie,  la  Serbie,  la  Grèce.  L'enseignement  des  femmes 


LA  BULGAIllE  MODERNE  201 

est  surtout  en  progrès.  La  Bulgarie  possède  six  gymnases 
de  filles  (2  à  Sofia,  i  à  Philippopoli,  Varna,  Roustchouk  et 
Tirnovo)  et  quatre  instituts  pédagogiques,  autrement  dits, 
écoles  normales.  Il  existe  cinq  écoles  normales  pour  les 
instituteurs.  La  population  de  ces  établissements  qui  était, 
il  y  a  vingt  ans,  de  364  élèves  et  de  21  maîtres,  est  montée 
en  1907  à  853  élèves  et  97  maîtres.  L'inspection  a  été  orga- 
nisée ;  elle  comprend  aujourd'hui  un  personnel  de  70  inspec- 
teurs. Il  y  a  vingt  ans  les  gymnases  ou  lycées  de  garçons 
étaient  au  nombre  de  cinq  avec  2  228  élèves.  On  compte 
aujourd'hui  onze  gymnases  et  trois  progymnases  avec  une 
population  de  8  5'i2  élèves.  C'est  un  accroissement  de  237 
pour  TOO. 

L'éducation  artistique  du  peuple  bulgare  n'a  pas  été  né- 
gligée. Une  loi  de  189G  a  créé  à  Sofia  une  école  de  dessin 
qui  compte  actuellement  i58  élèves  et  qui  sous  son  titre 
modeste  est  en  réalité  une  école  des  arts  décoratifs. 

Mais,  ce  qui  atteste  surtout  le  progrès  intellectuel  de  la 
Bulgarie  dans  ces  vingt  dernières  années,  c'est  le  développe- 
ment des  institutions  consacrées  à  la  haute  culture  intellec- 
tuelle. 

La  bibliothèque  nationale  de  Sofia  ne  date  que  de  1879. 
Elle  compte  aujourd'hui  3i  35o  ouvrages  et  pendant  l'année 
dernière  elle  a  reçu  21000  visiteurs  ;  sa  collection  de  ma- 
nuscrits slaves  a  été  mise  à  profit  par  de  nombreux  savants 
étrangers.  Elle  publie  chaque  année  la  liste  de  ses  acquisi- 
tions. 

Une  autre  bibliothèque  publique  existe  à  Philippopoli. 
Elle  compte  actuellement  34  000  volumes.  Un  musée  archéo- 
logique et  numismatique  est  joint  à  cette  bibliothèque. 

Pour  bien  comprendre  l'importance  du  progrès  repré- 
senté par  ces  chiffres  il  faut  se  rappeler  que  les  pays  bul- 
gares avant  la  délivrance  ne  possédaient  pas  une  seule  im- 
primerie. Les  rares  livres  bulgares  s'imprimaient  à  Bucarest, 
à  Belgrade,  à  Smyrne,  à  Constantinople. 

A  la  bibliothèque  nationale  de  Sofia  fut  adjoint  dès  la 
fondation  un  petit  Musée  comprenant  quelques  objets  archéo- 


202  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

logiques,  armures,  monnaies,  inscriptions  latines.  Un  Musée 
indépendant  fut  créé  par  une  loi  de  iSgS.  Ce  musée  enrichi 
par  de  nombreuses  acquisitions  est  particulièrement  riche 
en  antiquités  gréco-romaines. 

Il  est  dirigé  par  un  éminent  archéologue,  bien  connu  des 
membres  de  notre  Académie  des  Inscriptions  et  de  notre 
Ecole  d'Athènes.  La  collection  numismatique  compte  plus 
de  loooo  numéros.  Une  collection  particulièrement  inté- 
ressante pour  les  patriotes  et  les  amis  de  la  Bulgarie,  c'est 
celle  des  antiquités  bulgares  proprement  dites  et  des  docu- 
ments relatifs  à  la  renaissance  nationale.  Une  galerie  de 
peinture  et  une  galerie  ethnographique  y  sont  annexés. 

Si  avant  son  indépendance  la  nation  bulgare  n'avait  ni 
imprimerie,  ni  collections,  ni  bibliothèque,  à  plus  forte 
raison,  ne  pouvait-elle  songer  à  avoir  un  théâtre  permanent. 
C'est  en  Roumanie  que  vers  1860  s'organisa  la  première 
troupe  bulgare  et  que  furent  données  les  premières  repré- 
sentations. 

Après  la  proclamation  de  l'indépendance  en  i884  une 
troupe  réussit  à  se  constituer  à  Philippopoli.  Elle  donna  ses 
représentations  dans  un  café-concert  qui  portait  un  nom 
français;  il  s'appelait  le  Luxembourg. 

En  1888  elle  vint  à  Sofia  et  s'établit  dans  une  baraque  de 
foire.  Il  faut  un  commencement  à  tout.  En  i88g  elle  reçut 
du  Ministère  de  l'Instruction  publique  une  subvention  de 
10 000  francs. 

En  1888  elle  s'établit  dans  un  théâtre  provisoire  ;  en  1890 
elle  s'adjoignit  une  troupe  d'opéra  dont  les  éléments  furent 
en  grande  partie  fournis  par  la  nation  tchèque.  En  189^  le 
ministère  de  l'Instruction  publique  institua  un  comité  de 
direction  ;  un  peu  plus  tard  la  troupe  fut  placée  sous  les 
ordres  d'un  intendant.  La  subvention  budgétaire  fut  portée 
en  1906  à  la  somme  de  cent  dix  mille  francs.  Des  artistes 
des  pays  slaves,  notamment  du  théâtre  d'Agram  et  du  théâtre 
de  Prague  vinrent  se  dévouer  à  l'éducation  artistique  de 
leurs  jeunes  camarades  bulgares. 

En  1904  fut  commencée  la  construction  d'un  théâtre  dé- 


LA  BULGARIE  MODERNE  203 

finitif  qui  n'a  pas  coûté  moins  de  i  5oo  ooo  francs,  y  com- 
pris les  frais  d'installation,  de  décors,  d'ameublement,  de 
costumes.  Ce  théâtre  fut  inauguré  le  3  janvier  1907  en  pré- 
sence du  souverain.  Le  répertoire  est  dû  en  partie  à  des 
écrivains  nationaux  (Droumov,  Millarov,  Yazov,  Théodorov), 
en  partie  aux  chefs-d'œuvre  des  scènes  étrangères,  notam- 
ment de  la  nôtre  ;  Molière  y  voisine  avec  Shakespeare  et 
Sardou  avec  Dumas  fils. 


A  côté  de  la  bibliothèque,  du  Musée,  du  Théâtre,  les 
Bulgares  ont,  l'année  même  de  l'avènement  du  prince  Fer- 
dinand, ouvert  à  Sofia  un  Institut  météréologique. 

Depuis  1906,  cet  établissement  publie  un  bulletin  français 
et  il  a  donné  en  français  et  en  bulgare  plusieurs  volumes 
d'observation  sur  les  tremblements  de  terre  en  Bulgarie. 

En  190^  a  été  ouvert  un  musée  pédagogique,  une  école 
pour  les  sourds-muets,  inaugurée  en  1898,  une  école  pour 
les  aveugles  en  igo/j. 

En  1888  a  été  fondée  à  Sofia  une  École  supérieure  trans- 
formée en  Université  par  une  loi  du  16  février  1901.  Elle 
publie  tous  les  ans  en  bulgare  et  en  français  le  programme 
de  ses  cours. 

Elle  ne  comprend  encore  que  trois  Facultés,  celles  des 
Lettres,  des  Sciences  et  du  Droit.  Une  Faculté  de  Méde- 
cineexige  des  cliniques,  des  amphithéâtres,  des  laboratoires 
considérables  et  ne  saurait  être  l'œuvre  d'un  jour. 

Chaque  année,  un  grand  nombre  de  jeunes  gens  des  deux 
sexes  vont  étudier  en  Autriche,  en  Allemagne,  en  France, 
en  Suisse,  en  Belgique.  En  France,  les  villes  qu'ils  fré- 
quentent de  préférence  sont  Paris,  Aix,  Montpellier. 
Quelques-uns  d'entre  eux  font  parmi  nous  des  études  très 
brillantes.  Faut-il  rappeler  que  le  dernier  ministre  de  Bul- 
garie à  Paris,  le  D'  Zolotovitz,  avait  été  l'un  des  plus 
brillants  élèves  de  Montpellier?  Il  y  a  une  dizaine  d'annés, 


204  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

une  jeune  Bulgare  sortit  seizième  sur  vingt-cinq  de  notre 
École  Normale  de  Fontenay  ;  une  autre  étudiante  bulgare  a 
passé  le  Doctorat  es  lettres,  dit  d'Université,  à  la  Faculté  des 
Lettres  d'Aix.  Une  autre  a  obtenu  récemment  à  la  Sor- 
bonne  la  cote  la  plus  haute  qui  ait  été  donnée  pour  la  langue 
française  ;  elle  partageait  cet  honneur  avec  une  jeune  Russe. 
Nos  étudiants  Bulgares  sont  beaucoup  moins  mondains, 
beaucoup  moins  agités  que  les  Russes  ou  les  pseudo  Russes 
et  font  beaucoup  moins  parler  d'eux  ;  mais  il  y  a  parmi 
eux  beaucoup  moins  de  détraqués.  Qu'ils  restent  fidèles  aux 
solides  qualités  de  leur  race  et  qu'ils  ne  se  laissent  pas 
séduire  par  le  spécieux  mirage  des  grands  mots  et  des  ma- 
giques formules.  Qu'ils  comprennent  bien  surtout  que,  soit 
à  Sofia,  soit  à  Paris,  pour  l'étudiant  le  premier  devoir  c'est 
d'étudier. 

Les  étudiants  Russes  ont  inventé  dans  ces  dernières 
années  de  se  mettre  en  i^rève.  C'est  une  façon  plus  ou  moins 
légale  de  déguiser  une  fâcheuse  tendance  à  la  paresse.  Les 
étudiants  Bulgares  se  sont  une  fois  laissé  entraîner  à  ce 
fâcheux  exemple.  Je  les  engage  à  ne  pas  recommencer.  Ce 
n'est  que  par  le  travail  assidu,  lahor  impvohus,  qu'ils  pourront 
réussir  à  reconstituer  à  fond  leur  nationalité  et  à  lui  mériter 
l'estime  de  l'Europe. 

Le  nombre  des  étudiants  de  l'Université  de  Sofia  a  été, 
pour  1907,  de  i  35o  étudiants  dont  cent  soixante-douze  étu- 
diantes. 

On  n'exagère  pas,  je  crois,  en  évaluant  à  deux  ou  trois 
cents  celui  des  étudiants  des  deux  sexes  qui  étudient  à 
l'étranger,  soit  pour  leur  compte,  soit  aux  frais  du  gouver- 
nement. La  plupart  d'entre  eux  vont  se  concentrer  dans  les 
pays  de  langue  française.  Et  la  Bulgarie  est  parmi  les 
peuples  d'Orient  l'un  de  ceux  où  notre  influence  est  le 
mieux  accueillie. 

Le  prince,  aujourd'hui  Roi,  a  créé  à  Sofia  un  Jardin 
Zoologique  et  un  Cabinet  d'Histoire  naturelle  accessibles 
au  public. 

Le  ministère  de  l'Instruction  Publique  a  créé  ou  entretient 


LA  BULGARIE  MODERNE  20r> 

un  certain  nombre  de  publications.  La  plus  importante  est 
celle  du  Recueil  de  folk-lore,  de  science  et  de  littérature  dont 
vingt  et  un  volumes  ont  déjà  paru.  Les  dix-sept  premiers 
ont  été  édités  par  les  soins  du  ministère;  la  publication  des 
travaux  a  été  confiée  à  la  Société  des  Sciences  de  Sophia. 
Cette  Société  a  joué  le  rôle  d'une  sorte  d'Académie.  Parmi 
les  autres  publications  éditées  sous  les  auspices  du  minis- 
tère, je  signalerai  encore  celles  des  Matériaux  pour  l'his- 
toire de  la  Bulgarie,  des  Anciens  textes  bulgares  éditées  par 
la  Commission  archéographicpie,  instituée  auj)rès  du  Dépar- 
tement. Une  Académie  a  été  récemment  fondée. 

Le  ministère  édite  encore  un  journal  technique  qui  donne 
en  primes  à  ses  souscripteurs  un  certain  nombre  d'ouvrages 
pédagogiques. 

J'écrivais  il  y  a  bientôt  un  quart  de  siècle  :  «  C'est  par 
l'école  surtout  que  s'opérera  la  régénération  du  peuple  bul- 
gare, ».  L'école  n'a  pas  déçu  ces  prévisions  optimistes. 
C'est  elle  qui  a  fait  l'unité  morale  du  monde  bulgare.  Cette 
unité  c'est  l'armée  qui  l'achèvera  et  qui  la  maintiendra. 

Cette  armée  a  d'abord  été  instruite  et  organisée  par  des 
officiers  russes  qui  l'ont  brusquement  abandonnée  en  i885 
au  moment  où  la  Roumélie  occidentale,  c'est-à-dire  la  Bul- 
garie du  Sud  dénonçant  le  traité  de  Berlin,  —  où  elle  n'avait 
pas  été  consultée,  — a  décidé  son  union  avec  la  Bulgarie  du 
Nord.  On  sait  avec  quelle  aisance  ces  étrangers  ont  été 
remplacés  par  des  officiers  indigènes,  avec  quelle  vail- 
lance la  jeune  armée  bulgare  a  reçu  le  baptême  sur  le  champ 
de  bataille  de  Slivniça,  quels  ont  été  ses  succès  pendant  la 
dernière  campagne. 

L'Union  une  fois  établie  entre  les  deux  Bulgaries,  l'armée 
du  Nord  qu'on  pouvait  évaluer  alors  à  cent  cinquante  mille 
hommes  se  trouva  renforcé  des  contingents  rouméliotes. 
Ces  contingents,  la  puissance  suzeraine,  la  Turquie  les 
avaient  réduits  au  strict  minimum.  Ils  constituaient  une 
milice  et  non  une  armée;  cette  milice  ne  comptait  sous  les 
armes  que  douze  bataillons,  un  escadron  de  cavalerie,  une 
demi-batterie    d'artillerie,     une    compagnie    de    génie.    En 


20G  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

appelant  à  la  fois  les  douze  classes  tenues  au  service,  on 
arrivait  h  un  total  de  /jGooo  combattants.  Par  mesure  de 
précaution,  l'artillerie  n'avait  point  de  gargousses  et  n'avait 
jamais  tiré  un  coup  de  canon. 

On  se  rappelle  avec  quelle  ardeur  ces  milices  se  portèrent 
au  secours  de  l'armée  bulgare,  traîtreusement  surprise  par 
le  roi  Milan  et  comment  elles  scellèrent  de  leur  sang  le  pacte 
qui  constituait  la  nouvelle  Bulgarie. 

L'Union  des  deux  Bulgaries,  l'élection  du  prince  Fer- 
dinand furent  accueillies  par  l'Europe  officielle  avec  une 
mauvaise  volonté  peu  déguisée.  Voici  quel  était  au  moment 
de  son  avènement  l'état  de  l'armée  bulgare  : 

Elle  se  composait  de  l'armée  proprement  dite  et  de  la 
milice. 

L'armée  était  ainsi  composée  : 

Infanterie  :  six  brigades  à  deux  régiments  de  quatre  ba- 
taillons, 64 1  officiers  et  iSS/i/i  sous-offîciers. 

Cavalerie  :  trois  régiments  et  un  escadron  d'escorte  prin- 
cière. 

Artillerie  :  trois  régiments  d'artillerie  de  campagne, 
chacun  à  six  batteries  de  huit  pièces,  un  détachement  de 
montagne  et  ujie  batterie  de  siège. 

Génie  :  un  régiment  à  six  compagnies  et  une  compagnie 
de  télégraphistes. 

Au  début  du  règne  du  prince  Ferdinand  l'armée  territo- 
riale (opltchenie)  était  absolument  dépourvue  de  cadres. 
La  flottille  militaire  comprenait  plutôt  des  transports  que 
des  vaisseaux  de  guerre. 

En  1891  fut  votée  une  loi  sur  l'organisation  militaire  delà 
principauté.  J^a  Bulgarie  eut  désormais  une  armée  perma- 
nente, une  armée  de  réserve  et  une  armée  territoriale  ou 
milice.  Cette  loi  a  été  complétée  par  celle  de  190/i  qui  est 
la  charte  actuelle  de  l'armée  bulgare. 

L'armée  active  se  compose  de  tous  les  hommes  de  20  à  Ixo 
ans  en  état  de  porter  les  armes.  L'armée  territoriale  com- 
prend les  hommes  de  4i  à  46  ans. 

L'infanterie  comprend  36  régiments  à  2  bataillons. 


LA  HULGARIE  MODERNE  207 

La  cavalerie  comprend  .">  régiments. 

Tj'artillerie  :  9  régiments. 

Le  génie  9  bataillons,  un  bataillon  de  chemins  de  fer  et 
une  compagnie  de  pontonniers. 

Ces  troupes  sont  commandées  par  2161  officiers  et 
/iyooo  sous-ofTiciers  ou  caporaux. 

Si  l'on  compare  les  chidres  de  1889  à  ceux  de  1907,  on 
constate  à  première  vue  des  augmentations  colossales.  L'une 
des  plus  considérables  est  celle  du  personnel  de  la  marine. 
Le  nombre  des  olTicicrs  a  passé  de  4  à  48.  La  Bulgarie  a 
maintenant  une  flottille  de  guerre  du  Danube  et  une  flottille 
de  la  Mer  Noire  pourvues  d'un  personnel  de  600  matelots. 

Depuis  1906,  le  matériel  de  l'artillerie  est  fourni  par  le 
Creusot. 

Si  l'on  compare  les  chiffres  de  1887  h  ceux  de  1907  on 
constate  pour  quelques-uns  une  augmentation  qui  est  repré- 
sentée par  890,  462  et  même  i  100  pour  ïoo. 

En  1898  le  prince  Alexandre  avait  créé  une  école  mili- 
taire ;  en  1900  un  gymnase  a  été  adjoint  à  cette  école  qui 
porte  aujourd'hui  le  nom  du  roi  Ferdinand.  Ses  élèves 
suivent  deux  années  de  cours  et  constituent  deux  com- 
pagnies. Chaque  année  un  certain  nombre  de  Bulgares 
étudient  dans  les  écoles  militaires  de  l'Etranger. 

En  temps  de  paix,  l'effectif  de  l'armée  bulgare  est  de 
52  000  hommes,  en  temps  de  guerre  elle  peut  mettre  sur 
pied  neuf  corps  d'armée  et  une  division  de  cavalerie,  un 
millier  de  bouches  à  feu  :  l'ensemble  forme  un  total  de 
875000  combattants,  bien  entraînés,  animés  d'un  patrio- 
tisme indomptable  et  dont  l'effectif  serait  encore  renforcé 
de  nombreux  volontaires  macédoniens. 

On  a  vu  dans  la  dernière  campagne  de  quoi  cette  jeune 
armée  était  capable. 


LE    ROI    FERDINAND 


De  tous  les  pays  balkaniques,  la  Bulgarie  est  assurément 
celui  qui  a  fait  la  fortune  la  plus  rapide.  Affranchie  par  les 
armes  de  la  Russie,  démembrée  par  l'Europe  au  traité  de 
Berlin,  elle  a,  dès  i885,  reconstitué  son  unité — provisoire 
—  srrâce  à  l'annexion  volontaire  de  la  Roumélie  orientale. 
Cette  unité,  le  prince  Alexandre  de  Battenberg  sut  la  main- 
tenir en  dépit  de  la  mauvaise  volonté  de  son  voisin.  Milan 
de  Serbie.  Malheureusement  pour  des  raisons  que  nous 
n'avons  point  à  énumérer  ici,  le  prince  Alexandre  n'était 
point  persona  grata  auprès  de  l'empereur  de  Russie  et, 
comme  la  Russie  était  de  fait  la  véritable  puissance  suze- 
raine, le  prince  Alexandre  crut  devoir  abdiquer. 

Les  Bulgares  se  trouvèrent  dans  un  grand  embarras.  Ils 
envoyèrent  en  Europe  une  députation  composée  de  trois 
hommes  d'État  :  MM.  Grekov,  Stoïlov  et  Kaltchev,  avec  la 
mission  de  leur  trouver  un  souverain.  J'eus  l'honneur  de 
les  recevoir,  si  mes  souvenirs  sont  bien  exacts,  au  mois  de 
novembre  1886.  Je  n'avais  pas  de  candidat  à  leur  recomman- 
der et  je  leur  demandai  s'ils  ne  croyaient  pas  que  la  solution 
la  plus  simple  était  d'ériger  leur  pays  en  république.  Ils 
n'avaient  point  de  descendants  d'ancienne  dynastie,  ils  n'a- 
vaient point  d'aristocratie  héréditaire.  Ils  constituaient 
essentiellement  un  peuple  de  laboureurs  et  de  marchands. 
Pourquoi  ne  pas  faire  l'essai  d'une  Constitution  républi- 
caine ?  Il  serait  toujours  temps  de  chercher  un  prince  si 
vraiment  les  Bulgares  étaient  hors  d'état  de  s'en  passer. 

Mes  interlocuteurs  ne  se  laissèrent  point  persuader  par 
mes   arguments  ;  ils  connaissaient  leur  peuple   mieux    que 


LE  HOI  FERDINAND  209 

moi,  ils  sentaient  fort  bien  qu'aux  instincts  anarchiques 
héréditaires  chez  les  Slaves  il  fallait  opposer  un  frein  vigou- 
reux, imposer  un  modérateur.  Un  prince  venu  de  l'étran- 
ger était  seul  capable  de  planer  au-dessus  des  partis  et  de 
les  réconcilier.  Ils  s'adressèrent  d'abord  au  prince  Valde- 
mar  de  Danemark  qui,  malgré  la  parenté  des  Cours  de 
Copenhague  et  de  Saint-Pétersbourg,  n'osa  point  accepter. 
Ils  se  tournèrent  alors  vers  un  jeune  prince  dont  on  leur 
avait  vanlé  les  mérites,  Ferdinand  de  Saxe-Cobourg-Go- 
tha. 

Ferdinand -Maximilien- Charles -Léopold -Marie  de  Co- 
bourg-Gotha,  delà  branche  catholique  de  cette  maison,  est 
né  le  26  février  18G1  à  Vienne.  Son  père  était  le  prince 
Auguste,  général  major  dans  l'armée  autrichienne,  mort  en 
1880,  sa  mère  la  princesse  Clémentine,  était  fille  de  Louis- 
Philippe.  Le  jeune  prince  se  trouvait  donc  apparenté  aux 
Maisons  royales  de  Cobourg,  d'Angleterre,  de  Portugal  et 
de  France.  C'était  là,  au  point  de  vue  du  prestige  interna- 
tional, des  titres  de  noblesse  de  nature  à  impressionner  les 
futurs  sujets  bulgares  et  à  leur  faire  espérer  des  sympathies 
dont  ils  pourraient  un  jour  profiter.  Le  jeune  prince  avait 
reçu  une  éducation  distinguée  ;  il  s'était  particulièrement 
intéressé  aux  sciences  naturelles.  A  l'âge  de  18  ans,  il  avait 
entrepris,  avec  son  frère  Auguste,  un  voyage  au  Brésil, 
voyage  dont  les  résultats,  au  point  de  vue  des  études  bota- 
niques, ont  été  consignés  dans  le  bel  ouvrage  du  chevalier 
Wawra  de  Fernsee  et  du  chevalier  Beck  Itinera  principium 
Saxonùi'  Cobuj-gi  (Vienne  i883-i888).  Lors  du  couronne- 
ment de  l'empereur  Alexandre  III,  le  jeune  Ferdinand  avait 
représenté  la  maison  de  Cobourg  à  cette  cérémonie  (août 
i883).  Puis  il  avait  servi  dans  l'armée  et  il  était  lieutenant 
de  la  cavalerie  des  honveds. 

Lorsque  les  délégués  bulgares  se  présentèrent  au  jeune 
prince  dans  son  château  d'Ebenthal,  ils  ne  se  heurtèrent  pas 
tout  d'abord  à  un  relus.  Mais  le  prince  répondit  qu'il  ne 
pouvait  accepter  de  venir  en  Bulgarie  que  comme  commis- 
saire turc.  Les  délégués  expliquèrent  qu'ils  étaient  chargés 


210  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

de  ramener  un  prince  et  non  un  commissaire,  qu'ils  au- 
raient pu  demander  à  la  Porte.  Le  prince  Ferdinand  aurait 
voulut  s'assurer  l'assentiment  de  la  Russie.  Mais  dans  les 
circonstances  présentes,  il  n'y  fallait  pas  penser,  et  le  prince 
dut  accepter  sans  aucune  réserve. 

Le  7/19  juillet  1887,  l'assemblée  nationale  le  proclama  à 
l'unanimité  prince  de  Bulgarie.  Le  i5  août  de  cette  même 
année,  le  prince  prêta,  à  Trnovo,  dans  l'ancienne  capitale 
des  tsars,  le  serment  constitutionnel,  et  fit  son  entrée  à 
Sofia  le  22  août. 

Suivant  un  mot  célèbre,  l'ère  des  difficultés  commençait. 
La  Russie  se  refusait  à  reconnaître  le  nouvel  élu.  L'une 
des  raisons  qu'elle  donnait  était  d'ordre  théologique. 
D'après  le  pacte  fondamental  de  la  Bulgarie,  la  Constitu- 
tion dite  de  Trnovo,  le  premier  prince  bulgare  pouvait 
appartenir  à  un  autre  culte  que  l'orthodoxie.  C'était  le  cas 
d'Alexandre  de  Battenberg  qui,  si  je  ne  me  trompe,  était 
luthérien.  Mais  le  successeur  devait  être  orthodoxe  :  autre- 
ment dit,  si  Battenberg  avait  eu  un  héritier,  cet  héritier 
aurait  dû  être  orthodoxe.  Mais  Ferdinand  n'était  pas  son 
héritier.  Néanmoins,  il  était  le  second  prince  bulgare;  il 
n'était  pas  orthodoxe  et  il  n'avait  pas  envie  de  le  devenir. 
C'est  pourquoi  il  fut  boudé  par  la  Russie,  par  toute  l'Eu- 
rope et  même  par  la  République  française  et  par  la  Tur- 
quie. Ah  !  si  Voltaire  avait  écrit  l'histoire  du  dix-neuvième 
siècle,  quelle  page  pour  un  Nouvel  Essai  sur  les  Mœurs  ! 

La  situation  extérieure  était  difficile.  La  situation  inté- 
rieure n'était  pas  moins  compliquée.  Alexandre  de  Batten- 
berg avait  dû  instituer  une  régence.  Elle  se  composait 
d'Etienne  Stamboulov,  de  son  beau-frère  le  général  Mout- 
kourov  et  de  Karavelov. 

Stamboulov,  alors  âgé  de  trente-trois  ans,  était  un  ancien 
émigré  qui  avait  pris  part  à  la  guerre  contre  les  Turcs, 
avait  protesté  contre  le  démembrement  de  la  Bulgarie  par 
le  traité  de  Berlin,  et  s'était  établi  avocat  à  Trnovo.  En 
1880  il  avait  été  nommé  député  au  Sobranié,  était  devenu 
vice-président,   puis  président  de  cette  assemblée,  et  avait 


LE  ROI  FERDINAND  211 

contribué  à  la  révolution  pacifique  qui  eut  pour  conséquence 
l'annexion  de  la  Roumélie  orientale  à  la  Principauté.  Nommé 
régent  par  le  prince  de  Battenberg,  il  s'imposa  à  ses  col- 
lègues comme  Bonaparte  s'était  imposé  aux  siens.  Il  fut 
vraiment  le  premier  consul.  11  sut  persuader  au  prince  et 
à  ses  compatriotes  que  la  Bulgarie  pouvait  tenir  tôte  à  la 
Russie,  se  passer  de  l'Europe  et  se  suffire  à  elle-même.  Il 
appartenait  à  la  race  des  Richelieu  et  des  Bismarck  :  violent 
et  peu  scrupuleux,  il  se  fit  beaucoup  d'ennemis;  mais,  au 
fond,  il  réussit  à  inspirer  à  ses  compatriotes  une  solide 
confiance  en  eux-mêmes.  Les  mœurs  politiques  étaient  assez 
brutales  dans  la  Bulgarie  naissante  ;  Stamboulov  échappa 
aux  balles  qui  lui  étaient  destinées,  mais  il  finit  par  se 
rendre  insupportable  à  tout  le  monde,  et,  au  mois  d'avril 
1894,  il  dut  donner  sa  démission.  Peu  de  temps  après,  il 
fut  assassiné.  Le  revolver  pendant  cette  période  agitée,  a 
joué  un  rôle  exagéré  dans  la  vie  politique  du  peuple  bul- 
gare. Le  ministre  qui  avait  formé  un  cabinet  de  conciliation 
après  le  départ  de  Stamboulov,  l'ancien  délégué  Stoïlov 
prépara  une  période  d'apaisement, 

Stamboulov  avait  voulu  assurer  à  son  pays  une  dynastie. 
Pour  faciliter  le  mariage  du  souverain  avec  une  princesse 
—  non  orthodoxe  —  il  fit  décider,  en  1898,  par  le  Sobra- 
nie,  une  modification  à  l'acte  fondamental  de  Trnovo.  Il  fit 
voter  que  le  premier  né  du  mariage  conclu  par  le  prince 
Ferdinand  pourrait  appartenir  à  un  autre  culte  qu'à  celui 
de  l'Etat  bulgare.  Il  n'y  avait  malheureusement  guère  de 
chances  que  le  prince  put  épouser  une  princesse  orthodoxe. 
Ni  la  Serbie,  ni  la  Roumanie,  ni  le  Monténégro,  ni  la  Grèce 
n'avaient  de  fiancée  à  lui  offrir,  et  bien  entendu  il  ne  fallait 
point  penser  à  la  Russie,  Le  prince  Ferdinand  devait  néces- 
sairement chercher  femme  parmi  les  familles  catholiques  ou 
protestantes.  Au  mois  de  février  1898,  il  épousa,  à  Pianora, 
en  Toscane,  la  princesse  Marie-Louise,  fille  du  duc  Robert 
de  Parme,  qui  lui  a  donné  quatre  enfants  dont  deux  fils. 
L'aîné,  le  prince  Boris,  duc  de  Trnovo,  né  le  3o  janvier 
1894,  arrive  à  l'âge  viril  et  les  destinées  de  la  dynastie  sont 


111-2  SEIUÎES,  CROATES  ET  BULGARES 

désormais  assurées.  La  princesse  Marie-Louise  —  j'ai  eu 
l'honneur  de  l'approcher  —  était  une  femme  de  grand  sens 
et  de  grand  cœur,  et  sa  moit  prématurée  —  elle  est  décédée 
en  iSiji)  —  a  laissé  de  profonds  regrets  au  cœur  de  ceux 
qui  l'ont  connue. 

Conformément  aux  engagements  pris  par  le  Sobranie,  le 
prince  Boris  avait  été  élevé  dans  la  religion  catholique.  La 
Russie  ne  désarmait  pas,  toute  l'Europe  imitait  son  exemple 
et  persistait  à  ne  pas  reconnaître  le  prince  Ferdinand.  On 
connaît  le  joli  mot  du  duc  d'Aumale.  Le  prince  Ferdinand 
venait  souvent  en  France  dans  un  incognito  qu'il  devait  subir 
plutôt  qu'il  ne  le  recherchait. 

Un  soir,  il  pénètre  dans  cette  bibliotèque  de  Chantilly 
où  son  oncle,  tout  en  fumant  sa  vieille  pipe  de  bruyère,  se 
livrait  à  ses  travaux  favoris.  La  bibliothèque  n'était  plus 
éclairée  que  par  la  lampe  qui  brûlait  sur  la  table  stu- 
dieuse. 

—  Qui  est  là  ?  demanda  le  duc. 

—  C'est  moi,  mon  oncle,  votre  neveu  Ferdinand. 

—  Ah  !  c'est  toi,  mon  ami.  Tiens  !  Je  faisais  comme  l'Eu- 
rope; je  ne  te  reconnaissais  pas. 

Si  l'Europe,  sans  s'inquiéter  de  la  Russie,  s'était  décidée 
à  reconnaître  l'ordre  de  choses  établi  en  Bulgarie  depuis 
déjà  dix  ans,  le  peuple  bulgare  et  son  prince  auraient  pu 
prendre  patience. 

Mais,  à  la  longue,  l'isolement  oîi  les  cabinets  européens 
laissaient  la  Bulgarie  finissait  par  lui  peser.  Il  n'existait 
qu'un  seul  moyen  de  sortir  de  l'impasse  où  l'on  se  trouvait 
acculé.  C'était  de  convertir  l'héritier  présomptif  à  l'ortho- 
doxie. Le  jour  où  le  prince  Ferdinand  prit  cette  résolution 
qui  dut  coûter  à  son  cœur  d'époux  et  de  père,  l'empereur 
de  Russie  annonça  qu'il  serait  le  parrain  du  jeune  néophyte  ; 
le  prince  Ferdinand  fut  reconnu,  non  seulement  par  la 
Russie  mais  par  tous  les  Etats  européens,  y  compris  la 
République  française  qui  allait  bientôt  proclamer  la  sépa- 
ration de  l'Eglise  et  de  l'Etat,  et  par  la  Turquie  musul- 
mane. 


LE  ROI  FERDINAND  -il.J 

Dans  cet  épisode  si  imprévu,  Machiavel  et  Voltaire  eus- 
sent encore  trouvé  la  matière  de  quelque  chapitre  pi([uant, 
l'un  pour  son  livre  Du  prince,  l'autre  pour  le  Traité  dont 
nous  parlions  tout  à  l'heure.  La  Bulgarie  valait  bien  une 
messe,  comme  eût  dit  l'un  des  lointains  ancêtres  du  prince 
Ferdinand,  cel  Henri  IV  qui  lut  d'ailleurs  un  très  bon  roi. 

Le  prince  et  son  épouse  entreprirent  un  vovage  en  Eu- 
rope et  lurent  cordialement  reçus,  notamment  à  Saint-Pé- 
tersbourg et  à  Paris.  La  princesse  qui  était  d'une  santé 
délicate  et  qu'une  quatrième  grossesse  avait  beauc(»up  fati- 
guée, mourut  au  début  de  l'année  1899.  Quelques  années 
plus  tard,  la  princesse  Clémentine  comblée  de  jours  la  re- 
joignit dans  la  tombe.  Le  prince  resta  seul  dans  son  palais 
jusqu'au  jour  où  il  se  décida  à  donner  une  nouvelle  mère  à 
ses  enfants.  Au  mois  de  mars  1908,  il  a  épousé  en  secondes 
noces  la  princesse  F^léonore  de  Reuss  Kœglitz  qui,  en  sa 
qualité  d'infirmière,  avait  fait  avec  l'armée  russe  la  cam- 
pagne de  Mandchourie,  et  qui  a  apporté  sur  le  trône  de 
Bulgarie  toutes  les  vertus  d'une  sœur  de  charité.  La  langue 
russe  lui  était  déjà  familière  et,  sans  prétendre  faire  oublier 
la  regrettée  Marie-Louise,  la  nouvelle  princesse,  bientôt 
tsarine,  n'a  pas  tardé  à  conquérir  l'affection  et  le  respect 
de  ses  sujets  bulgares. 

L'histoire  des  partis  et  des  hommes  politiques  qui  se  sont 
disputé  le  pouvoir  depuis  la  chute  de  Stamboulov  n'offre 
guère  d'intérêt  pour  l'étranger.  Ce  qui  est  intéressant,  c'est 
le  progrès  économique  et  moral  de  la  Bulgarie  sous  le  prince 
Ferdinand.  Ce  progrès  j'en  ai  retracé  plus  haut  le  tableau. 

Dans  la  politique  extérieure  de  la  principauté  il  faut  noter 
tout  d'abord  le  rapprochement  de  la  Serbie  et  de  la  Bulga- 
rie. Les  deux  Etats  ont  tout  intérêt  à  marcher  d  accord,  et 
il  est  vivement  à  souhaiter  qu'ils  restent  unis  à  jamais 
pour  la  défense  de  leurs  intérêts  communs. 

Le  prince  Ferdinand  a  eu  la  bonne  fortune  de  réali- 
ser le  grand  rêve  de  son  peuple  et  l'idéal  qu'il  s'était  certai- 
nement proposé  en  acceptant  la  couronne  abandonnée  par 
son   prédécesseur.  Il  a  su  profiter  habilement  des    récents 


214 


SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 


embarras  de  la  puissance  suzeraine  pour  proclamer  l'indé- 
pendance de  la  Bulgarie  (22  septembre,  5  octobre  1908), 
et  reprendre  le  titre  de  tsar,  qu'au  temps  de  l'indépen- 
dance avaient  naguère  porté  ses  prédécesseurs.  Ferdinand 
est  roi  comme  son  voisin  Pierre  de  Serbie,  mais  Pierre 
Karageorgevitch  n'est  pas  star,  il  est  ki-al,  et  cette  déter- 
mination n'est  pas  d'une  moins  illustre  origine.  Kralnesl 
autre  qu'une  déformation  du  germanique  Karl.  L'un  a  pour 
parrain  César  et  l'autre  Gharlemagne. 

Souhaitons  longue  vie  et  règne  prospère  au  nouveau 
souverain.  Il  aime  la  France,  même  républicaine,  et  il 
s'efforce  de  faire  refleurir  là-bas  sur  les  bords  de  l'Isker, 
les  nobles  traditions  que  lui  a  léguées  le  ducd'Aumale. 

Souhaitons  que  dans  cette  confédération  balkanique  à 
laquelle  il  faudra  bien  arriver  tôt  ou  tard',  la  Bulgarie  inté- 
grale joue  le  rôle  que  lui  réservent  la  sagesse  de  son  sou- 
verain et  les  solides  qualités  de  son  peuple. 


I.    Ceci  a  été  imprimé  le  9  octobre  1909  clans  le  Courrier  d'Orient. 


UNE  EXCURSION  A   SOFIA 


A  l'époque  où  j'ai  visité  la  Bulgarie  pour  la  première  fois 
—  en  i883  —  elle  était  encore  d'un  accès  fort  cliiïicile.  De 
Tatar  Bazarjik  dans  la  partie  septentrionale  de  la  Roumé- 
lie  le  chemin  de  fer  allait  jusqu'à  Constantinople.  Mais  du 
Danube  à  Tatar  Bazarjik  il  fallait  recourir  aux  bons  offices 
de  voituriers  et  à  l'hospitalité  peu  confortable  des  Jians.  Les 
choses  ont  bien  changé.  Aujourd'hui  l'Orient-express  trans- 
porte le  touriste  en  quarante  heures  de  Paris  à  Sofia  en  pas- 
sant par  Budapest,  Belgrade  et  Nich.  La  jeune  capitale 
bulgare  est  également  accessible  en  chemin  de  fer  par  Sa- 
movit,   Svichtov  et  Roustchouk  sur  le  Danube. 


I 


En  i883,  Sofia  sortait  à  peine  de  la  domination  turque  et 
comptait  environ  trente  raille  habitants.  Aujourd'hui  la  po- 
pulation a  dépassé  cent  mille  et  l'espace  occupé  par  la  ville 
a  quadruplé.  Elle  peut  d'ailleurs  s'étendre  indéfiniment  car 
elle  a  autour  d'elle  une  plaine  immense. 

Cet  accroissement  rapide  a  naturellement  eu  pour  consé- 
quence une  surélévation  subite  du  prix  des  terrains  et  les 
pauvres  diables  ne  savent  plus  où  se  loger.  Les  cités  comme 
les  individus  ont  des  maladies  de  croissance  et  Sofia  est  en 
train  de  subir  la  sienne. 

En  débarquant  à  la  gare  où  m'accueillent  des  amitiés  cha- 
leureuses, j'ai  graud'peine  à  me  reconnaître.  Des  tramways 
électriques  attendent  à  la  station,  des  lampadaires  électri- 


216  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

ques  se  dressent  le  long  des  avenues.  De  l'éclairage  à  l'huile 
ou  plutôt  de  l'obscurité  complète,  Sofia  a  brusquement 
passé  aux  derniers  progrès  des  villes  occidentales.  Elle  n'a 
point  de  gazomètre  et  l'usage  du  gaz  y  sera  probablement 
toujours  inconnu.  Les  minarets  qui  naguère  annonçaient  de 
loin  la  ville  à  moitié  mulsulmane  ont  disparu;  un  seul  sub- 
siste encore.  De  larges  boulevards  pénètrent  au  centre  de 
la  capitale,  l'ancien  quartier  turc  a  été  complètement  é ven- 
tre et  il  faut  se  donner  beaucoup  de  mal  pour  en  retrouver 
quelques  vestiges.  Aux  ilôts  tortueux  peuplés  de  cabanes  ou 
de  chaumières  sans  étages  ont  succédé  des  quadrilatères  de 
maisons  européennes,  le  plus  souvent  à  deux  ou  trois  étages, 
bordées  ou  suivies  de  jardins.  Impossible  de  s'y  reconnaître 
avec  un  ])]an  du  temps  jadis. 

L'histoire  contemporaine  de  la  Bulgarie  est  écrite  dans 
les  noms  de  toutes  ces  voies  nouvelles.  Voici  le  boulevard 
Ferdinand,  le  boulevard  Marie-Louise  qui  rappelle  le  nom 
de  la  princesse  défunte,  le  boulevard  de  Slivnitsa  qui  évo- 
que le  souvenir  de  la  lutte  soutenue  jadis  contre  ce  fou  fu- 
rieux de  Milan.  Nous  traversons  sur  le  pont  des  Lions  le 
petit  cours  d'eau  sans  eau,  la  Vladaïska  qui  contourne  les 
quartiers  nord-ouest;  nous  arrivons  au  cœur  de  la  cité. 

Sofia  est  la  dernière  venue  dans  la  famille  des  capitales 
européennes.  Mais  elle  a  tenu  à  rattraper  le  temps  perdu. 
Par  l'élégance  de  ses  maisons,  de  ses  places,  de  ses  squares, 
de  ses  édifices  publics  elle  peut  dès  maintenant  rivaliser 
avec  les  capitales  secondaires  del'Allemagne,  avec  les  grandes 
villes  de  la  Russie.  C'est  aux  villes  russes  que  le  style  de  ses 
églises  fait  penser  tout  d'abord  ;  celui  des  édifices  civils  rap- 
pelle plus  ou  moins  le  néo-grec  de  Munich. 

Sous  le  badigeon  moderne  qui  recouvre  Sofia  et  qui  saisit 
tout  d'abord  l'œil  du  touriste  superficiel,  il  faut  savoir  re- 
trouver les  survivances  des  deux  civilisations  qui  se  sont  na- 
guère imposées  à  l'antique  cité,  la  civilisation  byzantine  et 
la  civilisation  ou,  si  l'on  aime  mieux,  la  barbarie  musul- 
mane. 

La  capitale  de  la  Bulgarie  est   une  ville   tout  ensemble 


UNE  EXCURSION  A  SOFIA  217 

très  moderne  et  très  ancienne.  Ses  origines  remontent  au 
règne  de  Trajan,  le  grand  organisateur  des  pays  danubiens. 
A  ses  débuts  dans  l'histoire  elle  s'appelait  Serdica  du  nom 
d'une  peuplade  thrace.  Et  ce  nom  a  d'abord  été  repris  par 
les  Bulgares  qui  se  plaisaient  naguère  ii  l'appeler  Sriedets, 
ce  qui  semblait  vouloir  dire  en  slave  la  cité  centrale.  Serdica 
fut  vite  hellénisée.  Constantin  le  Grand,  originaire  de  la 
ville  voisine  de  Nissa  (Nich  aujourd'hui  serbe)  se  plaisait  à 
y  résider  et  l'appelait  sa  Rome.  Au  cours  des  années  843  et 
344  il  s'y  tint  un  grand  concile  où  lurent  condamnées  les 
doctrines  ariennes.  Sophia  était  d'ailleurs  célèbre  par  ses 
eaux  thermales  qui  guérissent  toujours  et  auxquelles  un  ma- 
gnifique établissement  vient  d'être  consacré.  Il  n'était  mal- 
heureusement pas  encore  inauguré  au  moment  où  j'ai  dû 
quitter  la  ville.  De  cette  période  romano-grecque  il  ne  reste 
que  des  monuments  funéraires,  des  dalles  portant  des  in- 
scriptions qui  sont  aujourd'hui  réunies  au  musée. 

En  l'an  809  la  ville  fut  occupée  parle  premier  prince  bul- 
gare, Kroum.  Les  Bulgares  lui  donnèrent  le  nom  de  Srie- 
dets. Au  moyen  âge  la  principale  église  était  un  temple 
placé  sous  l'invocation  de  sainte  Sophie  et  le  nom  de  la 
sainte  finit  par  s'imposer  à  la  ville  tout  entière.  Elle  existe 
toujours  cette  vieille  basilique,  mais  elle  a  subi  bien  des 
épreuves  ;  les  Turcs  l'avaient  convertie  en  mosquée  ;  en  1808 
^t  en  i858  elle  était  en  partie  détruite  par  des  tremblements 
de  terre.  Les  Bulgares  ont  rendu  au  culte  orthodoxe  la  nef 
qui  a  subsisté.  Le  reste  doit  être  restauré  et  on  compte  y 
établir  un  musée  d'antiquités  chrétiennes.  Non  loin  d'elle 
s'achève  en  ce  moment  une  gigantesque  basilique  dédiée  au 
grand  saint  russe  Alexandre  Nevskv,  le  patron  du  tsar  libé- 
rateur Alexandre. 


II 


Une  autre  église  byzantine  se  recommande  à  l'attention  du 
touriste  ;  c'est  la  misérable  petite  paroisse  de  sainte  Paras- 
keva . 


218  SERBES.  CROATES  ET  BULGARES 

Au  XVI*  siècle  si  l'on  en  croit  les  voyageurs,  Sofia  possé- 
dait onze  grandes  mosquées  et  cent  petites.  Une  seule  reste 
aujourd'hui  consacrée  au  culte  musulman,  une  autre  sert 
de  prison.  La  plus  grande  de  toutes,  un  bel  édifice  en  bri- 
ques rouges,  surmontée  de  neuf  coupoles  a  été  affectée  au 
Musée  national.  Dès  mon  arrivée  à  Sofia,  le  ministre  de 
l'Instruction  publique  M.  Bobtchev  —  un  savant  juriscon- 
sulte et  historien  *  —  avait  bien  voulu  mettre  à  ma  disposi- 
tion un  des  fonctionnaires  de  son  ministère,  M.  Michev,  un 
licencié  de  notre  Sorbonne,  qui  m'a  fait  les  honneurs  des 
établissements  scientifiques.  Le  Musée  a  fort  bien  su  mettre 
à  profit  les  locaux  de  l'ancienne  mosquée.  Les  antiquités 
gréco-romaines  groupées  dans  le  rez-de-chaussée  et  dans  le 
jardin  qui  l'entoure  ont  déjà  provoqué  soit  en  Bulgarie, 
soit  ailleurs  de  doctes  recherches  ;  ce  qui  m'a  intéressé  sur- 
tout c'est  la  partie  byzantine  et  bulgare.  On  a  réuni  ici  des 
reproductions  de  fresques  perdues  dans  des  églises  peu  ac- 
cessibles et  qui  donneront  lieu  quelque  jour  à  de  savantes 
publications. 

J'ai  notamment  remarqué  celles  de  l'église  de  Boïana. 
Boïana  est  une  petite  localité  située  au  flanc  du  mont  Vitoch 
qui  domine  Sofia.  Elle  possède  une  petite  église  dédiée  à 
saint  Pantaleimon  et  à  saint  Nicolas  et  qui  à  l'intérieur  est 
presque  tout  entière  recouverte  de  fresques  qui  représen- 
tent le  tsar  Constantin  Asen  et  Sebastokrato?-  Kaloïan  avec 
leurs  femmes.  Par  suite  de  récentes  superstructions  cette 
église  est  à  peu  près  plongée  dans  une  complète  obscurité, 
Mais  la  houille  blanche  n'est  pas  loin  et  il  faut  espérer  que 
l'église  pourra  un  de  ces  jours  être  dotée  de  la  lumière  élec- 
trique. Elle  possédait  autrefois  d'intéressants  manuscrits 
qu'un  savant  russe,  Grigorovitch  a  emportés  et  qui  sont 
maintenant  conservés  à  Moscou. 

Au  temps  jadis  la  grande  mosquée  abritait  à  la  fois  le 
musée,  la  bibliothèque  publique  et  l'imprimerie  nationale. 
Aujourd'hui  elle  suffit  à  peine  à  contenir  les  richesses  artis- 

I.    ^  oir  plus  haut,  p.  i68. 


UNE  EXCURSION  A  SOFIA  219 

tiques  et  archéolofçiques  qui  lui  arrivent  de  tous  côtés.  La 
bibliothèque  nationale  qui  possédait  naguère  lôooo  volumes 
en  compte  aujourd'hui  plus  de  80000.  Elle  est  installée  dans 
un  bâtiment  somptueux.  Parmi  les  richesses  qu'elle  possède 
en  dehors  des  livres  et  manuscrits  slaves,  il  faut  signaler 
la  bibliothètiue  orientale  du  célèbre  pacha  de  Viddin,  Pas- 
van  Oglou,  qui  a  joué  un  si  grand  rôle  dans  l'histoire  inté- 
rieure de  la  Turquie  au  début  du  xix''  siècle. 


m 


En  tout  pays  les  antiquités  nationales  sont  essentielle- 
ment respectables.  Mais  chez  un  peuple  qui  a  subi  une  si 
lourde  oppression  et  dormi  d'un  si  long  sommeil,  elles  ont 
un  caractère  deux  fois  sacré. 

Si  les  mosquées  ont  disparu,  en  revanche  les  églises 
chrétiennes  se  sont  multipliées  à  Sofia.  L'église  cathédrale 
est  souvent  désicrnée  en  français  sous  le  nom  d'église  de 
Saint-Kral  et  les  étrangers  adoptent  volontiers  le  nom  de  ce 
saint  imaginaire.  Kral  est  le  mot  serbe  qui  veut  dire  roi.  Il 
faudrait  dire  en  français,  l'église  du  saint  Roi.  Ce  saint  roi, 
ce  n'est  pas  un  Bulgare  c'est  un  souverain  serbe,  Etienne 
Ouroch  Miloutine  qui  mourut  en  odeur  de  sainteté  en  1820. 
Ses  restes  furent  transférés  à  Sofia  dans  la  seconde  moitié 
du  XVI*  siècle  et  sont  restés  l'objet  de  la  dévotion  populaire. 
Ce  fou  de  Milan  Obrenovitch  pensait  peut-être  à  ce  loin- 
tain prédécesseur  quand  il  eut  l'idée  d'annexer  Sofia  à  la 
Serbie.  On  sait  comment  il  fut  repoussé  par  Alexandre  de 
Battenberg,  refoulé  sur  son  royaume  et  sauvé  d'un  désastre 
complet  par  l'intervention  autrichienne. 

Ce  n'est  pas  sans  quelque  scrupule  que  j'évoque  le  souve- 
nir de  cette  guerre  serbo-bulgare,  provoquée  par  un  détra- 
qué criminel  pour  lequel  l'histoire  ne  sera  jamais  trop  sé- 
vère. 

Périsse  jusqu'au  souvenir  de  cette  lutte  fratricide  et  puis- 
que Sofia  possède  la  relique  d'un  saint  serbe,  puisse  cette 


220  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

auguste  dépouille  inspirer  aux  deux  nalions  un  esprit  de 
concorde  et  de  paix  !  Pour  résister  aux  ennemis  qui  les 
menacent  de  tous  côtés  les  Slaves  ne  sauraient  être  trop 
unis  ! 

A  ce  propos  il  me  vient  a  l'esprit  une  idée  que  je  recom- 
mande à  la  méditation  de  tous  les  patriotes  serbes,  bulgares, 
grecs  et  roumains.  Quand  un  Français  arrive  à  Belgrade,  à 
Sofia,  à  Bucarest,  à  Athènes  il  retrouve  notre  système  mo- 
nétaire décimal.  Seulement  le  franc  s'appelle  dinar  h  Bel- 
grade, lev  (lion)  à  Sofia,  leu  (même  sens)  h  Bucarest  et 
drachme  à  Athènes  et  les  monnaies  frappées  sous  ces  divers 
noms  ne  peuvent  franchir  sans  subir  le  change,  les  frontières 
des  petits  Etats  qui  les  ont  émises.  En  attendant  la  Confé- 
dération balkanique  destinée  à  remplacer  l'ancienne  Turquie 
d'Europe  —  avec  Constantinople  comme  ville  fédérale  — 
ne  pouvons- nous  au  moins  rêver  une  union  monétaire  balka- 
nique et  si  cette  union  pouvait  se  rattacher  à  la  nôtre  —  ne 
fût-ce  que  par  une  pièce  de  cinq  francs  internationale  — 
de  quel  progrès  cette  union  latino-balkanique  ne  pourrait- 
elle  pas  être  le  présage  ?  Tout  en  ajournant  la  réalisation 
des  rêves  de  la  grande  politique,  il  y  a  là  pour  les  Serbes, 
les  Roumains,  les  Bulgares  et  les  Grecs  une  jolie  occasion 
de  montrer  qu'ils  font  vraiment  partie  de  l'Europe  et  qu'ils 
ont  le  sentiment  de  la  solidarité  qui  doit  les  unir'. 

Le  rapide  développement  de  la  nouvelle  Sofia  a  nécessai- 
rement dû  provoquer  la  construction  de  nouvelles  églises. 
Les  modèles  ne  manquaient  pas  ;  la  Russie  en  offre  de  tous 
les  types  et  il  en  est  d'exquis  ;  la  chapelle  de  l'ambassade 
de  Russie  appartient  à  cette  catégorie.  Elle  est  vraiment 
délicieuse  avec  le  vert  de  son  toit  et  l'or  de  son  clocher.  Je 
voudrais  pouvoir  en  dire  autant  du  temple  qui  s'élève  en  ce 
moment  sous  le  vocable  de  saint  Alexandre  Nevsky.  Il  coû- 
tera dit  on,  cinq  millions.  Il  est  l'œuvre  d'un  architecte 
russe  qui  a  tenu  à  faire  quelque  chose  de  massif  et  colossal, 
mais  qui  a  produit  en  somme  une  œuvre  lourde  et  trapue. 

I.   Cet  article  ;ivait  été  écrit  au  mois  de  juiltet  iqi2. 


UNE  EXCURSION  A  SOFIA  221 

On  dirait  une  énorme  tortue.  Peut-être  (juaiid  les  coupoles 
seront  dorées,  l'ensemble  prendra-t-il  un  peu  plus  de  légè- 
reté. L'intérieur  que  j'ai  visité  à  travers  les  échafaudages 
doit  être  décoré  d'une  infinité  de  fresques  et  de  mosaïques. 
L'effet  promet  d'être  assez  somptueux. 

Le  palais  des  rois  perdu  dans  la  verdure  des  jardins  qui 
l'entourent  est,  si  je  ne  me  trompe,  resté  tel  que  je  l'ai 
connu  naguère  du  temps  du  prince  Alexandre.  Dès  mainte- 
nant on  songe  à  en  construire  un  plus  magnifique,  dont 
l'emplacement  est  déjà  désigné. 

Les  édifices  civils  qu'on  a  dû  élever  assez  vite  pour  répon- 
dre à  des  besoins  urgents  n'ont  pas  eu  la  prétention  d'afi'ec- 
ter  un  stvle  national  dont  on  ns  connaît  guère  les  éléments 
ou  d'imiter  les  modèles  russes.  L'assemblée  nationale,  le 
théâtre,  la  poste,  les  halles,  la  banque,  les  divers  ministères 
offrent  simplement  un  aspect  élégant  et  confortable.  La  nou- 
velle Sofia  est  encore  trop  jeune  pour  avoir  beaucoup  de 
monuments  commémoratifs.  La  nation  bulçrare  a  tenu  à 
remercier  dignement  ceux  qui  avaient  contribué  à  son  éman- 
cipation. J'ai  décrit  naguère  la  pyramide  élevée  à  la  mé- 
moire du  tsar  libérateur.  Ce  n'était  qu'un  hommage  provi- 
soire. 

Depuis,  la  reconnaissance  nationale  a  érigé  en  l'honneur 
d'Alexandre  II  un  monument  définitif.  En  face  même  du  pa- 
lais du  Sobranié  se  dresse  la  statue  équestre  du  souverain 
russe  flanquée  autour  de  son  soubassement  de  celles  des 
généraux  qui  ont  pris  part  à  la  guerre  de  l'Indépendance. 
Cet  ensemble  grandiose  est  l'œuvre  d'un  sculpteur  italien 
dont  j'ai  malheureusement  oublié  de  noter  le  nom.  Je  ne  lui 
connais  guère  d'analogue  dans  notre  Occident. 

Si  Alexandre  II  a  affranchi  la  Bulgarie,  le  peuple  bul- 
gare n'a  point  oublié  que  son  premier  souverain  le  prince 
Alexandre  de  Battenberg  a  su  maintenir  son  indépendance 
et  protéger  ses  frontières  contre  l'invasion  étrangère.  Des 
circonstances,  sur  lesquelles  je  ne  veux  point  insister  ici, 
obligèrent  le  prince  à  renoncer  au  trône  et  à  terminer  sa  vie 
à  l'étranger.  La  nation  a  tenu  à  ramener  sa  dépouille  dans 


222  SERBES,  CROATES  ET  BULGARES 

ce  pays  qu'il  avait  si  vaillamment  défendu.  Il  repose  dans 
un  somptueux  mausolée  sous  les  fleurs  et  sous  les  couronnes. 
Son  successeur  a  vécu  dans  des  circonstances  plus  heu- 
reuses et  l'Europe  qui  à  ses  débuts  avait  été  injuste  envers 
lui  s'est  prise  pour  lui  d'une  universelle  sympathie.  J'ai  eu 
l'occasion  à  diverses  reprises  d'appeler  l'attention  sur  les 
progrès,  moraux,  intellectuels,  économique  accomplis  sous 
son  règne,  je  ne  veux  point  y  insister  ici.  Ces  progrès  dont 
j'avais  eu  connaissance  par  la  presse  et  les  rapports  officiels, 
j'ai  tenu  à  aller  en  constater  moi-même  les  résultats.  Et  je 
ne  puis  que  confirmer  aujourd'hui  le  diagnostic  que  je  por- 
tais dans  un  volume  publié  en  i884  «  la  Bulgarie  a  su  prou- 
ver qu'elle  était  digne  de  reprendre  sa  place  parmi  les  na- 
tions européennes,  qu'elle  apporterait  à  l'Orient  régénéré 
un  précieux  élément  de  force,  d'ordre  et  de  civilisation  ». 


TABLE   DES   MATIERES 


Pages . 

Introduction v 

Les  oi'ig^ines  de  la  niitioii  serbe i 

L'historien  de  la    Serbie.  M.  Constantin  Jireczek l^ 

Un  prétendant  serbe  au  xvii«  siècle.  Le  comte  Georges  Braiikowiteh.  k» 

La  littéralure  serbe  serbo-croate 32 

Georg-es  d'Esclavonie,  chanoine  pénitentier  de  la  cathedra  le  de  Tours.  53 

La  culture  intellectuelle  en  Bosnie-Herzcg-ovine  au  xvin<=  siècle.    .      .  03 

Louis  Gaj  et  l'Illyrisme 'l(^ 

La  Renaissance  intellectuelle  de  la  nation  serbe.  Jean  Raitch  et  Dosi- 

thée  Obradovitch 87 

Molière  à  Raguse 107 

Les  Uskoks 112 

Le  poème  national  du  Monténégro I23 

La  Guzla  de  Mérimée 1^2 

L'évèque  Strossmayer l56 

L'ancien   droit  bulgare 168 

Le  centenaire  de  la  littérature  bulgare.  L'évèque  Snfronl 173 

L'historien  bulgare  Paisii 18,^ 

La  Bulgarie  moderne iqa 

Le  roi  Ferdinand 208 

Une  excursion    a    Sofia 2i4 


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DR  Léger,   Louis  Paul  >ia.ri8 

23  Serbes,   Croates  et 

L44  Bulgares